Hommage à un entrepreneur anonyme

L’entrepreneuriat ce sont aussi des millions de héros anonymes. Hommage à l’un d’entre eux.

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Hommage à un entrepreneur anonyme

Publié le 23 juillet 2021
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Par Philippe Silberzahn.

Notre époque vénère les super-héros et les idéalistes. Il est temps de célébrer plutôt les héros normaux, qui construisent leur vie avec courage en étant ancrés dans la réalité.

Portrait de l’un d’entre eux, un entrepreneur que j’ai bien connu.

Vous ne le connaissiez pas. Il s’appelait Michel et il était entrepreneur. Il est décédé jeudi dernier d’un cancer. J’évoque ici sa mémoire parce qu’il n’y aura pas de nécrologie dans la presse économique et en un sens c’est normal. L’entreprise qu’il avait créée est restée petite. Elle n’a rien disrupté. Mais il se trouve que je le connaissais bien. Il était le mari de Martine, la jeune femme qui nous gardait quand nous étions petits, et nous étions restés proches. Je me souviens quand il venait la chercher le soir. Il garait sa 4L rouge devant le portail en l’attendant. Un peu impressionné, je regardais la voiture sans oser aller le saluer.

Je me souviens encore quand Martine nous a dit qu’il allait quitter son travail pour créer sa boîte. J’avais environ dix ans à l’époque, ça m’avait impressionné même si bien sûr je ne savais pas vraiment ce que ça signifiait. Il était employé dans une petite entreprise de mécanique où il était chargé du réglage des machines. L’entreprise tournait bien, sans plus, mais il voulait voler de ses propres ailes. Martine me rappelait son angoisse lorsqu’ils avaient dû hypothéquer leur maison pour se lancer. Il fallait un sacré courage et une sacrée détermination. Une foi en l’avenir aussi.

Héros anonymes

Lorsqu’on parle d’entrepreneuriat, on a toujours envie de parler de super-héros, de gens qui ont accompli de grandes choses. Jeff Bezos, Steve Jobs, etc.

On a raison bien sûr, mais on oublie que l’entrepreneuriat ce sont aussi des millions de héros anonymes. Ils n’ont pas créé de grandes entreprises, ils n’ont pas révolutionné des secteurs entiers de leur industrie, pas articulé leur vision dans les magazines ni piloté leur propre jet privé. Simplement un jour, par hasard ou par détermination, ils ont décidé de tracer leur propre route.

Michel a créé une petite entreprise de mécanique dans la région de Caen avec un associé. Il la rejoignait chaque matin. Quand il a pris sa retraite, dans les années 1990, il a réussi à la revendre pour une modeste somme. Il avait passé les dernières années à essayer de survivre face aux prix cassés de ses concurrents mal en point suite aux fermetures des grands donneurs d’ordres de la région.

La Normandie sortait de 20 ans de restructuration, nom que l’on donne pudiquement à la disparition de la base industrielle d’une région (sidérurgie, automobile, électroménager) entraînant dans son sillage celle de milliers de sous-traitants. Les  zombies qui essayaient de survivre cassaient les prix, mais Michel avait réussi à survivre grâce à la qualité de ses prestations.

Une bataille de tous les instants, où il faut aller chercher le petit contrat qui paiera les salaires et qui vous fera tenir jusqu’au mois suivant, et qu’on célèbre comme une victoire bien méritée alors que la suivante doit déjà se préparer.

Héros modernes

Il était un « petit patron » comme on dit dans un pays qui parle aussi de « petit commerçant » pour traduire son mépris de ceux qui ne sont pas dans les grandes choses, et qui ignore que celles-ci se font aussi au niveau individuel, que l’économie d’un pays se construit aussi grâce à eux.

Courage, ténacité, honnêteté, souci du travail bien fait, fierté de l’argent gagné par son travail, travail en équipe avec son associé de toujours, Michel était à lui tout seul un démenti cinglant à ceux, bien ignorants, qui pensent que le capitalisme est amoral, voire immoral.

Il incarnait ce capitalisme populaire, celui où tout le monde peut s’élever dans la société par son talent et par son travail. Il va sans dire qu’il n’avait jamais reçu de subventions, ne fréquentait pas les réceptions à la préfecture, ni ne prétendait être « à impact ». Il avait un impact, c’est tout : salaires payés, cotisations sociales versées, clients satisfaits, plus un petit capital et une petite retraite pour lui au bout du compte. Si terriblement ringard de nos jours.

Inutile d’en rajouter vous l’aurez compris. On n’écrira pas de livre sur lui. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’aura pas compté. Alors qu’il sera inhumé cette semaine, je pense à Michel et à Martine et à ces millions de petits patrons, de petits artisans et de petits commerçants qui chaque jour mènent leur vie avec courage.

Ils méritent le respect car en traçant leur propre route, ils ne se mêlent pas de la vie des autres et le monde est meilleur grâce à eux. Sois fier de ce que tu as accompli, Michel, et repose en paix.

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