Sanitaire, sécuritaire, surveillance : la Chine nouveau modèle en Occident

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Devrions-nous demain parler de République populaire de France ?

Par Yannick Chatelain.

Il est un temps pas si lointain, un temps où nous aurions été collectivement et unanimement effarés par les modalités de contrôle social exercées par la République populaire de Chine sur ses concitoyens.

Il est un temps qui n’est pas si lointain où nous nous serions insurgés de concert du rappel à l’ordre des citoyens par des drones… Quant au projet du gouvernement chinois du système de crédit social faisant passer les devoirs des individus avant leurs droits, il nous aurait collectivement autant effrayés que sidérés.

Ce temps est révolu. À croire que depuis le début de la crise sanitaire, la Chine est en passe de devenir un exemple, un modèle à suivre pour nos sociétés d’un monde prétendument libre, dont la France.

Peur, propagande, culpabilisation et absurde, les leviers de l’asservissement

La peur, la propagande, la culpabilisation récurrente de la population, l’infantilisation humiliante, la disqualification de toute forme de rébellion à l’absurde semblent avoir eu raison de la raison au pays des Lumières. La déraison d’État face à la crise sanitaire traversée a eu pour effet de marginaliser toutes les voix dissonantes.

Qui ne se soumet pas à l’absurde, le conteste, l’interroge, est désormais invariablement qualifié de complotiste, de factieux, voire d’irresponsable…

En effet, comment qualifier un tel individu qui mettrait en péril tant nos vies que celle des autres, et serait qui plus est un élément dangereux pour nos institutions ? C’est comme si le libre arbitre dans notre pays n’avait plus lieu d’être, comme s’il était de bon ton, pour être un bon citoyen de s’incliner sans mot dire devant toute décision et loi supposées répondre à l’urgence, des lois votées par une Assemblée nationale qui  – et ce n’est pas là lui faire offense, mais s’en inquiéter –  ressemble davantage à un bureau d’enregistrement, qu’à une Assemblée supposée représenter le peuple.

Pour Alain, « Penser c’est dire non ». La période est à dire Oui. Quitte à dire Oui au pire… Un pire qui pose jour après jour ses jalons.

Aparté

J’en profite pour souligner que ceux qui n’ont de cesse de traquer les postures soi-disant factieuses, jusqu’à insulter ceux qui – outre avoir fait l’honneur de la France –  font le simple constat d’une société qui se délite, et m’étonner que certains jugent dangereux quiconque, de par ses propos, ses actions, affaiblirait nos institutions s’autorisent des comportements aussi inédits qu’inquiétants, des comportements qui contribuent –  comme si cela était encore nécessaire – à la perte de tout repère : un ministre de l’Intérieur en fonction cautionne par sa présence à l’Assemblée nationale le projet de loi du garde des Sceaux pour la confiance dans la justice. Et le jour même, le mercredi 19 mai, il juge pertinent de venir apporter son soutien et se place en opposant à son collègue avec des slogans comme « justice laxiste », « le problème de la justice c’est la police ».

Je n’ai pas le sentiment que cela aille dans le sens du renforcement et du respect de nos institutions. Fin de l’aparté.

Sanitaire, sécuritaire : la Chine érigée en nouveau modèle à suivre ?

Les capacités de résilience de la population française ont été poussées jusqu’à l’extrême. En un peu plus d’une année, au gré de la gestion de la crise sanitaire, notre pays s’est progressivement inscrit dans un mimétisme inquiétant des modalités de gestion de la population de la gouvernance chinoise, à croire que la Chine pouvait être un référent acceptable par des pays battant pavillon démocratique.

Que ce soit pour des raisons sanitaires ou sécuritaires, notre pays a connu l’état d’urgence puis l’état d’urgence sanitaire avec pour corollaire, et quoi que l’on en dise, une suspension récurrente de l’État de droit. Cette situation n’a pas vocation à être pérennisée et doit pouvoir être désactivée et les droits réactivés… et rendus en l’état !

Ces situations inédites qui auraient dû être gérées de façon parcimonieuse et chirurgicale ont favorisé a contrario une multiplication de dérives attentatoires à nos libertés fondamentales : multiplication de lois coercitives, multiplication de décrets.

Des libertés fondamentales ont ici été bafouées de façon définitive (boîte noire), d’autres altérées dans une temporalité promise et dans un cadre limité (pass sanitaire), un cadre limité qui n’engage que ceux et celles qui le clament.

D’un point de vue sécuritaire, la mise en place d’une surveillance de masse

Avec le vote de la loi de sécurité globale, outre de nombreuses autres décisions, et sous couvert de lutte antiterroriste, l’exécutif a pérennisé des boîtes noires dont l’efficacité n’a jamais été évaluée. Nous voilà donc tous suspects, placés sous une surveillance de masse, sans le moindre début de preuve de l’efficacité de cette approche dans la lutte contre le terrorisme, l’exécutif ayant légalement contourné toutes les promesses d’évaluations de ce dispositif.

Nonobstant ce comportement déloyal, il nous faut prendre acte qu’à chaque recul de nos libertés les terroristes gagnent idéologiquement du terrain. Surveiller tout le monde pour in fine ne protéger potentiellement personne n’est en rien une réponse à la hauteur des enjeux si ce n’est une triste défaite.

Si ces régressions peuvent éventuellement convaincre une population fragilisée par plus d’une année à marcher sur un pied puis sur l’autre dans un « en même temps » à rendre fou un fou, deux remarques s’imposent :

Sur le concept de sentiment d’insécurité évoqué à l’envi, les outils déployés et validés par la loi dite de sécurité globale : vidéo-surveillance, drones, reconnaissance faciale, sont peut-être à même d’y répondre et de rassurer une partie de la population… Ce sentiment d’insécurité si souvent évoqué par le politique a indéniablement le mérite de soutenir le marché des vendeurs d’un monde meilleur… À force de répétition il est même en capacité de convaincre une population en demande de toujours plus de surveillance, espérant bien naïvement un changement dans son quotidien et dans la vie réelle. Malheureusement si ce sentiment peut être traité avec des leurres et à des fins électoralistes, dans les faits l’insécurité vécue demeurera inchangée et pour cause. Les vendeurs de solutions miracle tout comme leurs promoteurs ne sont pas les payeurs.

Toutes les expériences sérieuses menées sur la reconnaissance faciale, comme sur la vidéo-surveillance ont montré leurs limites. Les retours d’expérience de reconnaissances faciales sont un véritable fiasco. Depuis des années les chercheurs ne cessent de démontrer que l’impact de la vidéo-surveillance sur le réel est à la marge. En 2018, le sociologue Laurent Mucchielli évoquait à nouveau dans son ouvrage, Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéo-surveillance un gaspillage de l’argent public déniant toutes les recherches et études sérieuses.

Depuis plus de vingt ans, le monde scientifique, par la voix de chercheurs français et étrangers, ne cesse de juger, chiffres à l’appui, l’impact très limité de la vidéo-surveillance sur l’insécurité !

Le diagnostic étant erroné, tout du moins mal posé, puisqu’invariablement relégué au rang de simple sentiment, certaines solutions proposées excluent de fait la réalité et sont parfaitement inaptes à soigner le mal, hormis donner l’impression d’agir. Le drame étant que nos libertés fondamentales font les frais de cette supercherie sans amélioration du quotidien des citoyens les plus exposés aux violences de notre époque.

D’un point de vue sanitaire, l’ébauche d’un crédit social

Pour ce qui est du versant sanitaire, le pass sanitaire que l’on pourrait considérer comme relever du simple bon sens a été effectivement présenté comme la solution pour recouvrer la liberté.

Olivier Véran a ainsi déclaré :

Je souhaite que l’on puisse rendre le plus rapidement des libertés aux Français.

La formulation en elle-même fait frémir, la restitution de la liberté confisquée, étant réduite à des libertés selon le bon vouloir d’un exécutif perché sur son état d’urgence sanitaire et s’octroyant le droit de jouer les démiurges.

Quant au pass sanitaire il s’inscrit dans la même logique que le crédit social instauré par la gouvernance chinoise, avec encore quelques garde-fous bien fragiles limitant son champ d’action. Cette version tamisée du contrôle de la vie et des corps est quoi qu’on en dise discriminante puisqu’elle interdit l’accès à certains événements à ceux qui ne montreront pas patte blanche. Les contraintes pour les récalcitrants à cette liberté conditionnelle sont suffisamment lourdes pour contraindre sans le dire. Le message envoyé peut se résumer en une phrase : « vous êtes libre de ne pas être libre »… ce qui n’est ni plus ni moins qu’un chantage odieux à la liberté…

Pire encore, nous assistons à l’instauration d’une société où à l’instar de la société chinoise il y aura bientôt de fait un bon citoyen acceptant tout sans rechigner et un  mauvais citoyen qui aura l’outrecuidance d’exercer son sens critique, de s’interroger par exemple sur les effets secondaires que – sans être médecin – nul à ce jour ne peut prédire.

Les bons citoyens dociles n’y trouveront rien à redire, les citoyens récalcitrants seront demain des parias, s’ils ne le sont pas déjà. Quant aux événements dont les récalcitrants au pass sanitaire sont privés, au regard de la parole non tenue de l’exécutif pour les boîtes noires, il n’existe aucune garantie que la liste d’événements et de lieux interdits aux récalcitrants à ce « sésame de la liberté » ne s’allonge demain sous un nouveau prétexte, un nouveau variant inédit, jusqu’à proposer la liberté d’une non-vie aux opposants à cette dérive transhumano-hygiéniste qui ne dit pas son nom.

Sanitaire et sécuritaire : le choix de l’obsolescence de l’homme, sur fond d’ acosmisme, la démocratie en péril

Si le Conseil constitutionel ne met pas un halte-là à cette chute vertigineuse de nos libertés fondamentales sur fond de technologie dédiée à une société de la surveillance, il actera alors la fin de la société libérale ouverte, entérinera la perte d’autorité de l’État et glorifiera un État qui ne trouvera alors son salut que dans une fuite en avant dans l’autoritarisme. Notre société libérale ouverte n’aura alors plus rien à envier à la société fermée et autoritaire à la chinoise.

Devrions-nous demain parler de République populaire de France ?

Le Conseil constitutionnel peut encore faire barrage à la voie sans issue démocratique suivie par l’exécutif. Il peut encore s’opposer au recours devenu systématisé à la technologie pour solutionner des problématiques humaines complexes, qu’elles soient sanitaires ou sécuritaires.

L’approche actuelle relève de la stratégie de l’enfermement. Elle n’est pas sans rappeler ce que dénonçait Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme lorsqu’il pointait l’idolâtrie pour le progrès technologique au service « d’une civilisation des loisirs où les machines auraient retiré aux hommes toute la pénibilité de l’existence ».

Cette idolâtrie n’a guère évolué, elle s’est seulement déplacée au service d’un sécuritaire idyllique et d’un sanitaire niant la mort en tuant la vie, un idéal sanitaire mâtiné de transhumanisme et d’hygiénisme mortifères.

Le sentiment d’insécurité est un mauvais diagnostic induisant des réponses liberticides inappropriées

Comme j’ai pu l’évoquer, la collecte massive de data et l’approche algorithmique seraient ainsi supposées assurer la paix de l’existence pour le bon citoyen considéré désormais comme suspect par défaut. Si elle peut satisfaire une demande urgente de solution à l’invivable, cette approche n’en est pas pour autant moins tragique en mettant sous surveillance toutes les victimes sans inquiéter leurs bourreaux outre mesure et jusqu’à preuve du contraire.

Si elle sert les intérêts des vendeurs de solutions miracle et un exécutif dépassé la réification de « l’homme obsolète » peut au mieux atténuer sensiblement un mal-être social chez certains, sans pour autant protéger quiconque soumis à un chaos vécu au quotidien.

La société hygiéniste :  le triomphe de l’acosmisme

« La domination totale de l’Homme est acosmique ».

Il en est plusieurs formes. Comme le soulignait Hanna Arendt l’acosmisme est « barbare parce qu’il détruit l’individu en tant que personne et sa dignité ». Si l’ acosmisme est littéralement « l’absence de monde » et la déliaison, une absence du monde caractéristique selon Arendt du monde moderne, l’acosmisme vécu par notre monde aura été particulier dans la mesure où internet aura permis à une partie de la population de préserver un ersatz de liaisons… loin toutefois du besoin vital de socialisation de l’être humain.

La crise sanitaire aura donné à voir la façon déshumanisée dont les morts de la Covid et leurs proches auront été traités par le pouvoir. Ce dernier aura anéanti la dignité des défunts décédant dans une solitude des plus inhumaines ; il aura nié la douleur des proches sommés de rester chez eux. Cela aurait dû alerter sur une dérive inacceptable que n’excusera aucunement l’urgence.

Les faits sont sans pitié : le respect de la dignité humaine dans sa vie comme dans sa mort aura été anéanti sous nos yeux, totalement effacé par « la domination totale et totalitaire qui vise le néant de la personne et de toutes ses dimensions » : l’action de destruction régulière de la personne humaine consiste « dans la destruction de la personne juridique, morale et psychique,  qui sont les caractéristiques fondamentales de l’être humain ».

Sur le plan juridique, l’Homme, sa vie, sa mort auront été traités comme une variable d’ajustement a des mesures à l’emporte-pièces.

Sur le plan moral, son isolement social aura été traité comme un moindre mal, lui niant le droit de vivre, avec les conséquences inhérentes sur le plan psychique d’autant de maltraitance cadencée, faite d’horizon sans horizon.

Au niveau politique, cet anéantissement aura été matérialisé par des décisions absurdes, rendant comme je l’ai indiqué le citoyen coupable et responsable de l’irresponsabilité de l’État. D’un point de vue sécuritaire comme sanitaire, le citoyen français aura été rangé au rang de criminel de droit commun, dans son ensemble et sans discernement, coupable et responsable de son propre malheur. La présomption d’innocence annihilée, les états d’urgence qui se sont succédé ont abouti à la privation des citoyens du droit à avoir des droits.

Tous ces éléments mit bout à bout correspondent à la structuration possible d’un État totalitaire qui ne sait plus quoi inventer pour pousser le curseur encore plus loin dans la déshumanisation puisqu’il ne semble plus en mesure de faire marche arrière à moins d’accepter de répondre demain devant la justice des Hommes des crimes qui auront été commis au nom d’une raison d’État sanitaire qu’il aura – à tort ou à raison –  jugé supérieure, ce qui ne préjuge en rien de sa culpabilité au regard d’une situation d’exception.

Quant aux citoyens, de pertes de repère en pertes de repère orchestrées par le pouvoir – de façon intentionnelle ou non –  l’exécutif dans ses errances, ses ordres, ses contre-ordres, ses vérités à temporalités variables, il en aura fait – pour bon nombre – une espèce d’individu réduit à l’impossibilité d’exercer son libre arbitre.

S’il ne se fait pas de sursaut salutaire d’hommes et de femmes mesurant l’extrême gravité des responsabilités qui leur ont été confiées – à l’échelle de la France comme à l’échelle de l’Europe – pour, au mépris de leur carrière replacer l’Homme au cœur de son destin, alors ces hommes et ces femmes cautionneront le fait que l’Homme n’a aucune valeur existentielle.

En décidant par tout moyen de le préserver de la mort, ils avoueront avoir choisi en conscience le reniement de ce qui fonde l’être humain. Les masques qu’ils ont si longtemps imposés n’auront été in fine qu’une triste métaphore du silence exigé.

Bas les masques : l’État autoritaire est bel et bien en marche, faute d’autorité il prend ses marques plutôt que de se remettre avec humilité en question. À moins d’un mea culpa salvateur il n’est qu’au début de l’anéantissement de l’humain : un marchepied vers un État totalitaire.

Le pire danger pour le soumis est l’homme libre de l’idéologie, ou qui s’en est libéré. Cet homme renvoie au soumis l’image de son infériorité que constitue la perte de son individualité et la limitation de son champ de raisonnement. C’est pour cette raison que tout doit être mis en oeuvre pour que l’infidèle, le mécréant, l’apostat disparaisse. Hannah Arendt

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