Dans le contexte du Covid-19, un deuil particulier ?

Don't grieve by Marcela(CC BY 2.0) — Marcela, CC-BY

Beaucoup de nos parents sont restés plusieurs jours ou plusieurs semaines dans les services de réanimation puis sont morts, seuls, sans leur famille à leurs côtés.

Par Cyril Tarquinio1.
Un article de The Conversation

On préfère ne pas y penser… mais ce virus tue tous les jours. Avec des milliers de familles qui se trouvent dans la peine et la tristesse. C’est-à-dire des hommes, des femmes et des enfants en deuil. On me demande souvent ce que signifie « faire » son deuil, si cela a vraiment un sens. La réponse est tout à la fois simple et compliquée.

D’une certaine manière on pourrait considérer que le deuil, c’est l’inverse de l’investissement affectif. Quand on rencontre une personne pour la première fois un ami, un amoureux (ou une amoureuse) ou même lorsqu’un enfant vient au monde (à vrai dire cela commence bien avant) on l’investit, c’est-à-dire que l’on crée ou que l’on noue des liens avec cette personne.

On pourrait dire que nous sommes des sortes de « couturiers du lien ». On « tricote » les liens avec les gens qui nous entourent. On tricote en permanence le fil qui nous lie et nous attache à eux. En fait, c’est bien plus qu’un simple fil, car à y regarder de plus près le maillage est élaboré, subtil, parfois paradoxal, plus ou moins solide et sûr, tout cela étant fonction de notre passé relationnel respectif.

C’est cela que l’on appelle les « liens d’attachements ». Ils organisent nos histoires relationnelles, toutes nos histoires relationnelles, depuis le « berceau jusqu’à la tombe » comme le disait John Bowlby.

Êtres sociaux

Nous sommes donc biologiquement programmés pour nouer des liens avec les autres dans le but de survivre. L’évolution nous a appris en quelque sorte qu’on ne pouvait pas rester seul. Nous sommes des êtres sociaux, c’est-à-dire que nous avons besoin des autres pour vivre et pour ce faire nous nous attachons dès la naissance à ceux qui nous entourent.

Ces liens, nous les « tricotons » chaque jour. Nous sommes donc comme des « couturiers du cœur » qui mettons en permanence notre ouvrage sur le métier afin de l’adapter à ce qu’est notre vie et à ces aléas. C’est ce travail psychique d’adaptation permanente de notre relation aux autres, qui organise en fait la dynamique de nos liens attachement.

À l’inverse la mort d’un de nos proches nécessite un processus de désinvestissement. Il faut cette fois « détricoter » définitivement des liens que nous avions mis toute une vie parfois à bâtir, avec celui ou celle qui vient de mourir.

Ce « détricotage », même s’il ne signifie en rien oublier celui ou celle qui nous a quitté, est en quelque sorte une « recomposition » de nos attachements. Mais c’est en même temps une question de survie. Si pour certains les morts « montent au ciel » (pourquoi pas !), on comprend avec cette métaphore que rester attaché à nos défunts pourrait nous conduire à mettre notre vie en danger et disparaître avec eux dans le ciel.

Mais on ne peut pas vivre avec les morts, notre place est auprès des vivants. C’est la raison pour laquelle on peut considérer le « deuil », malgré la souffrance qu’il occasionne, comme une force orientée vers la vie. Le détachement n’est pas l’oubli, ni l’abandon, loin de là.

Le processus du deuil doit nous permettre de rester avec les vivants, avec ceux qui sont encore à nos côtés et qui nous aiment. En lien avec ces autres avec lesquels d’autres liens existent, d’autres fils invisibles, qui dans ces moments-là se doivent d’être d’une solidité exemplaire et tenir le coup, afin de nous aider à rester debout et continuer à vivre. Ce n’est pas toujours simple surtout quand l’autre était devenu un autre soi, une autre partie de nous-mêmes !

Une pandémie déshumanisante ?

Avec ce Covid-19 la situation est tout de même particulière. Beaucoup de nos parents sont restés plusieurs jours ou plusieurs semaines dans les services de réanimation puis sont morts, seuls, sans leur famille à leurs côtés. Il y a quelque chose de déshumanisant dans ces situations, alors que nos sociétés n’ont cessé de faire en sorte que l’accompagnement dans la mort devienne aujourd’hui plus qu’hier un temps d’humanité et de dignité pour les mourants comme pour les familles.

Avec le Covid-19 on reste sur sa « fin » et le processus du deuil peut devenir délicat. Les plus pessimistes parlent de « deuil compliqué » voire de « deuil pathologique » qui pourraient ainsi toucher des milliers de personnes. En la matière, il convient de ne pas s’alarmer plus que nécessaire : l’humanité dispose de ressources insoupçonnées qui ne se révèlent que dans l’épreuve. Nous y sommes !

Une amie m’a raconté qu’elle avait emmené son père aux urgences pour qu’il se fasse soigner ; 48 heures après son admission on lui avait annoncé sa mort. Elle savait qu’un jour il allait mourir, mais elle ne s’était pas préparée à ce que les choses aillent si vite. Pourtant, très rapidement, il a fallu l’enterrer et il a fallu faire vite, et cela aussi ce fut un choc.

Les familles endeuillées en cette période de pandémie sont également privées de cérémonies religieuses. Les mosquées et les synagogues sont quasiment toutes fermées. Les églises restent ouvertes pour des prières individuelles et rassemblant moins de vingt personnes.

Tout cela peut se révéler difficile, notamment le fait de ne pas pouvoir organiser des obsèques « comme avant ». Comme le rappelle Boris Cyrulnik : « Depuis que les êtres humains sont sur Terre, ils font des sépultures, ils font des rituels du deuil. Toutes les cultures en ont, et là on sera obligés de ne plus en faire ».

Bien entendu, les circonstances actuelles sont dramatiques et parfois inhumaines pour beaucoup de familles. Mais le deuil est un processus qui s’inscrit dans le long terme et qui ne se résume ni aux obsèques, ni aux conditions de fin de vie, même si cela compte, bien sûr !

Honorer la relation

Très curieusement, je pense que c’est le défunt lui-même qui reste la dimension essentielle pour nous aider à nous en sortir. Même décédé, un proche ou un parent peut être un tuteur de « résilience ». C’est-à-dire un levier, un modèle, voire un guide pour nous aider dans le processus de deuil et éviter que l’on s’effondre. En effet, la relation que l’on a eue avec lui tout au long de sa vie peut nous servir de guide pour se repérer et savoir quelle voie il convient de prendre. S’il faut poursuivre la lutte ou au contraire abandonner et se laisser terrasser par la peine et la douleur.

Cette histoire commune, que nous avons partagée avec le défunt, aucun virus, aucun confinement ne pourra jamais nous la voler. Qu’avons-nous vécu ensemble ? Quel héritage (moral, psychologique, spirituel, en termes de valeurs…) est le mien ? Que m’a-t-il (ou elle) transmis ? De quoi suis-je l’héritier ? Qu’est-ce que je comprends de ce qu’a été sa vie et de la relation qu’il avait avec moi ?

L’attitude du défunt face à sa propre mort, sa lutte pour la vie, sa lutte contre le virus, sa dignité, son courage, ses souffrances peuvent aussi constituer un socle solide pour nous donner envie de nous battre pour être digne et à la hauteur de celui ou celle que l’on a perdu. Ainsi, c’est dans la mort elle-même, même si elle fut terrible, qu’il convient d’aller puiser des forces de vie nouvelles, ainsi que des raisons de vivre et de se battre en mémoire de ceux qui nous ont aimé et que l’on a aimé.

Personnellement, nous ne savons pas s’il y a un ailleurs ou pas après la mort. Mais nous aimons envisager les deux voies avec nos patients. S’il n’y a rien alors tant pis. Mais s’il y a un ailleurs où nos morts se trouvent et si de là, ils peuvent nous voir, nous demandons à nos patients ce qu’au regard de la connaissance qu’il ont du défunt (de sa vie, de ce qu’il a fait, de ce qu’il leur a apporté…) ce dernier attendrait d’eux ?

Qu’est-ce que ce père, cette mère, ce grand-père, cette grand-mère, voire même ce fils ou cette fille qui viennent de mourir et avec qui ils ont partagé tant de choses, aimerait les voir faire ? Que souhaiterait-il (ou elle) pour eux là maintenant et pour leur avenir ? Qu’ils s’effondrent ou à l’inverse qu’ils poursuivent leur vie en souvenir de lui ou d’elle, en souvenir de leur histoire passée ?

La meilleure manière d’être fidèle à celui (ou celle) qui vient de mourir n’est-elle pas de continuer à vivre pleinement et de transmettre à son tour cette force de vie et cet amour que cet autre qui vient de partir nous a donné et laissé en héritage ? Ainsi, paradoxalement dans la mort de l’autre on peut et on se doit de trouver la force de vivre, des forces de vie.

Vivre avec l’absence

Alors, finalement, « faire son deuil », qu’est-ce que cela signifie ? Si le temps de la grande souffrance a une fin, le deuil en tant que tel n’en a pas vraiment. Toute sa vie, on devra se confronter à l’absence. On se transformera et on parviendra à trouver un nouveau sens à sa vie. On sera capable alors de mettre le défunt à sa juste place, ni trop loin, pour ne pas sombrer dans l’évitement, ni trop près, au risque de ne pouvoir poursuivre sa route.

Beaucoup disent que le deuil les a transformés en profondeur. C’est sans doute vrai ! Car en faisant le deuil des êtres aimés, c’est le deuil de soi-même que l’on fait, par la même occasion. Le deuil de celui ou de celle que nous étions avec le défunt. Nous prenons alors conscience que tous ceux qui nous entourent mettent à jour, par leur présence, des parties de nous-mêmes. Ils sont comme des révélateurs qui éclairent des dimensions spécifiques de notre personne.

Des dimensions que d’autres ne parviennent pas à révéler ! Ainsi, lorsque ces « révélateurs » disparaissent de notre vie, c’est une partie de nous-mêmes qu’ils emportent avec eux. Et c’est aussi cela que nous pleurons, quand nous pleurons nos morts.

Sur le web

  1. Professeur en psychologie, Université de Lorraine.
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