L’histoire sombre du décolonialisme

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Le discours racialiste contemporain souffre d’approximations héritées de l’idéologie léniniste niant le talent individuel et le labeur, et fermant les yeux sur le succès de millions d’hommes et de femmes de couleur.

Par Marian L. Tupy.
Un article de Quillette

Le discours universitaire dominant sur la race soutient que les écarts de richesse et de puissance entre les groupes ethniques résultent de l’imposition, par un de ces groupes, de systèmes sociaux, juridiques et économiques créés pour bénéficier à celui-ci au détriment d’un autre.

Le système colonialiste est largement pointé du doigt comme l’exemple d’un système oppresseur-opprimé. Depuis la résurgence des thèses anticoloniales en Occident et la mise en accusation de « l’impérialisme européen », des militants scandent à tout va l’urgence de « décoloniser » l’éducation, la beauté, la musique, et même la santé.

Si l’on parle de résurgence et non d’émergence, c’est par ce que ce n’est pas la première fois que la colonisation européenne est accusée d’être responsable des grands écarts de développement observables entre l’Occident et le Sud.

L’histoire commence avec Karl Marx.

Marx admirait le capitalisme dans lequel il voyait la destruction du féodalisme et  l’ineptie de la vie rurale. Marx perçut tôt le problème de la concurrence dans le système capitaliste, et comprit que cette dernière faisait baisser les profits. Il expliqua que, pour rester rentables, les propriétaires d’usines amputeraient les salaires des travailleurs, ce qui conduirait finalement à l’appauvrissement continu de la classe ouvrière. Pour pallier cela, Karl Marx envisagea un système où la concurrence serait inexistante, remplacée par une planification hypercentralisée. C’était une grossière erreur, et pas la seule.

Entre la naissance de Marx en 1818 et sa mort en 1883, le salaire moyen des Britanniques a augmenté de 83 %. Si l’augmentation des salaires de la classe prolétaire anglaise était le sujet d’un vif débat, l’amélioration serait suffisante pour poser un dilemme aux marxistes : comment concilier la théorie de Marx et ce qui se produit dans la vie réelle ?

La colonisation selon Lénine

En 1917, Lénine a repris et complété la pensée de Karl Marx dans son pamphlet  Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Considérant la colonisation comme génératrice de profits énormes, grâce à elle, les capitalistes occidentaux seraient parvenus à corrompre les gouvernements, les législateurs, et même les travailleurs.

En d’autres termes, Lénine voyait dans l’amélioration des conditions de vie en Occident la main du colonialisme européen. Sa vision s’appuyait essentiellement sur les écrits de John Atkinson Hobson, un économiste anglais basé en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers.

Hobson écrivait des articles pour le Manchester Guardian dans lesquels il accusait les Juifs capitalistes d’avoir provoqué la guerre entre la couronne britannique et les colons afrikaners. Lénine transforma ainsi la vision antisémite d’Hobson en une théorie économique douteuse qui, un siècle plus tard, serait encore utilisée pour « expliquer » la croissance économique de l’Occident.

La théorie de Lénine fut utile dans le cadre du combat idéologique opposant l’Occident au bloc soviétique, car elle comportait un simulacre d’explication aux meilleures conditions de vie des Occidentaux. Ces derniers devaient alors ces standards à l’exploitation du tiers-monde plutôt qu’à leur système économique.

L’héritage de l’impérialisme européen a également fourni un bouc émissaire idéal pour toute l’instabilité politique et la mauvaise gestion économique qui firent suite aux indépendances des pays asiatiques et africains et au départ des Européens durant la décolonisation.

Toutefois, la vision de Lénine ne fut que très peu soutenue par les économistes et les historiens de l’époque et sa théorie disparut dans les abîmes pendant plus de 30 ans.

La croissance économique de l’Occident a été analysée par des milliers de chercheurs et continue d’être le sujet de centaines d’ouvrages. De nombreux économistes sont d’accord avec le Prix Nobel d’économie Douglass North qui montre clairement, dans son ouvrage The Rise of The Western World, que les changements et les progrès institutionnels, juridiques et constitutionnels ont joué un rôle déterminant dans le développement économique occidental.

Le grand enrichissement

Plus récemment, l’économiste et historienne Deirdre McCloskey a montré dans son essai Bourgeois Dignity que les origines du grand enrichissement ayant permis aux Occidentaux d’élever leurs salaires de trois dollars par jour à 100 ou plus étaient attribuées à d’importants changements de mœurs et de valeurs. Elle écrit : 

Au XVIIIe siècle, d’abord en Europe du Nord, la nouvelle philosophie du libéralisme apporte à la société des concepts inédits comme l’égalité citoyenne ou l’autonomie financière. Il s’agit du curieux résultat d’une longue série d’événements sociétaux, notamment les thèses de Luther en 1517, la révolue Hollandaise en 1568, la Guerre Civile anglaise de 1642 et les révolutions américaines et françaises, respectivement en 1776 et 1789.

Aujourd’hui, l’immense majorité des chercheurs s’accorde à dire que les raisons de l’enrichissement occidental sont liées à des progrès et des innovations internes au continent bien plus qu’à des facteurs externes comme la traite esclavagiste ou la domination coloniale.

Mais peu importe.

La théorie de Lénine continue d’être utilisée par les « décoloniaux » qui posent un regard superficiel sur la réalité historique en considérant les phénomènes d’exploitation ou d’oppression comme les principaux déterminants de la richesse et de la pauvreté, ou de l’oppresseur et de l’opprimé. Et c’est à cause de cette vision superficielle que de nombreuses questions sur l’esclavage et la colonisation sont passées sous silence ou trop peu interrogées.

L’esclavage, par exemple, a enrichi de nombreux individus qui pratiquaient l’esclavagisme. Cependant, les sociétés esclavagistes restaient très pauvres, comme peuvent en témoigner l’Égypte ancienne, la Grèce et la Rome antiques, Byzance, la Chine, la Sénégambie, les empires Aztec et Inca, beaucoup de tribus amérindiennes, les empires Russes et Ottomans et beaucoup d’autres. A contrario, comment expliquer la prospérité économique de pays qui n’ont jamais pratiqué l’esclavage, comme le Canada, la Norvège ou le Japon ?

La colonisation pose les mêmes questions. Pendant la Révolution industrielle, les usines anglaises étaient approvisionnées en charbon anglais, et non par du caoutchouc congolais ou de l’or sud-africain. Certes, les Européens ont fini par exploiter les ressources et la main-d’œuvre africaines, mais tout cela est venu plus tard.

Au milieu des années 1880, alors que la conférence de Berlin partage le continent africain entre les puissances européennes, à peine 10 % de l’Afrique sub-saharienne sont véritablement sous contrôle européen. À cette époque, l’Europe connaissait déjà une prospérité sans précédent et ce ne sont pas les colonies africaines qui ont enrichi l’Europe, mais la richesse et le pouvoir européen qui ont permis de coloniser le reste de l’Afrique.

Être un ancien colonisé ne signifie pas systématiquement que vous subissiez tout le temps la pauvreté. Lorsque la Grande-Bretagne a rétrocédé Hong-Kong à la Chine, le PIB moyen par habitant de l’ancienne colonie était douze fois supérieur à celui du Royaume-Uni.

La population chinoise du territoire hongkongais a prospéré au-delà de ce que tous les Chinois continentaux auraient pu espérer. Également, que dire de l’étonnante croissance économique du Botswana malgré son passé de colonisé ? Entre 1966, date de son indépendance, et 2019, le Botswana a connu une croissance cinq fois plus rapide que la moyenne mondiale !

Approximations léninistes

La thèse de Lénine ignore tout de l’Histoire et s’attache à détruire toute forme de nuance. Le discours racialiste contemporain souffre des mêmes approximations en niant le talent individuel et le labeur et en fermant les yeux sur le succès de millions d’hommes et femmes de couleur, d’Oprah Winfrey à Thomas Sowell.

Cette pensée ne saurait expliquer d’ailleurs l’épanouissement des Indiens, des Taïwanais, Philippins, Indonésiens, Pakistanais, Iraniens, Libanais, Chinois, des Japonais, des Turcs, Coréens, Syriens, Vietnamiens, Cambodgiens, Ghanéens, Nigérians, Bangladeshis, Guyanais, Égyptiens et autres Thaïlandais présents sur le sol américain. En 2019, ces minorités avaient des revenus médians qui, par ménage, étaient supérieurs à ceux des Blancs américains.

Ce type de pensée mine les sociétés occidentales à deux niveaux. Sur un niveau global, la réalité historique d’un Occident qui s’est enrichi et développé grâce au développement progressif du libéralisme et à de nombreux progrès en matière de raisonnement, de sciences, de technique et de commerce est de plus en plus ternie par l’opinion populaire selon laquelle l’Occident doit sa prospérité à l’exploitation du Tiers-monde.

À une échelle plus petite, la perception de l’Occidental comme un individu travailleur et maître de son destin est confrontée à une vision plus étriquée dans laquelle il est un parasite placé en position de force au sein d’un vaste système d’oppression et d’exploitation.

 

Les accusations de brutalité policière doivent évidemment être prises en compte, mais la plupart des événements s’étant déroulé aux États-Unis et en Europe suite à la mort de George Floyd, comme les mises en scène d’excuses publiques humiliantes faisant office de mea-culpa à de pseudos-infractions au nouveau code d’éthique, les cancellations et les violences commises à l’encontre d’individus ou de biens constituent une panique morale.

Cette hystérie généralisée met à mal la cohésion des groupes sociaux en Occident et est une nuisance au capitalisme ainsi qu’à la démocratie libérale, les piliers économiques et politiques sur lesquels repose le succès de l’Occident.

Sortir de cette panique demande un débat libre et ouvert sur l’histoire coloniale (pas uniquement ses crimes, mais aussi ses bienfaits) et un rapprochement avec les concepts fondamentaux du libéralisme : ce sont les individus qui sont responsables de leurs propres actions.

Les crimes, peu importe leur niveau de haine, ne peuvent être transmis de génération en génération comme une forme de variante moderne du péché originel, condamnant les nouvelles progénitures à brûler éternellement au purgatoire. C’est pourquoi la liberté d’expression est si vitale et c’est pourquoi les « décoloniaux » sont si déterminés à y mettre un terme.

Traduction de Geoffroy Antoine pour Contrepoints.

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