Mort de George Floyd : à l’origine des tensions, la transformation de l’État

Des Moines Protests George Floyd Murder By: Phil Roeder - CC BY 2.0

Aux origines des tensions raciales aux États-Unis, des inégalités politiques entre Noirs et Blancs que l’État fédéral a éliminé, bouleversant l’ensemble de l’équilibre constitutionnel américain à son propre profit.

Par Frédéric Mas.

Les autorités du Minnesota ont mis en examen mercredi quatre policiers pour complicité de meurtre dans l’Affaire George Floyd qui déchire les États-Unis. Si le geste a été salué, il n’a pas entamé la détermination des manifestants et des militants qui en appellent à des réformes plus profondes. Pour le mouvement Black Lives Matter, qui a pris une nouvelle visibilité médiatique à l’occasion des manifestations, c’est le racisme « systémique » des institutions américaines qu’il faut extirper pour apaiser les tensions et réformer la police.

Face aux revendications des manifestants, et surtout aux émeutes qui ont commencé à se répandre à travers le pays, Donald Trump a réagi en adoptant une démarche répressive qu’il espère suffisamment rassurante pour faire consensus au sein du pays, mais surtout pour rassembler ses supporters majoritairement blancs et âgés à quelques mois des élections.

Ce face-à-face renvoie aux tensions raciales qui traversent le pays depuis sa fondation, et qui se sont intensifiées après la Seconde Guerre mondiale. Ses origines sont politiques, à savoir l’inégalité de traitement entre Noirs et Blancs, et le correctif opéré par l’État fédéral à partir des années 1960 avec les meilleures intentions du monde a changé radicalement la nature de l’équilibre constitutionnel américain dans son ensemble, sans réussir à éliminer les rancœurs entre communautés.

Le développement du gouvernement fédéral

Avec la révolution du mouvement des droits civiques qui débute dans les années 1960 se met en place une dynamique de transformation profonde de la république américaine. En obtenant les mêmes droits que les Blancs, les Noirs n’ont pas seulement obtenu la réparation d’une injustice : ils ont aussi initié le vaste mouvement de redéfinition des droits protégés par la constitution, vaste mouvement qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

Le Civil Right Act est adopté en 1964 sous l’impulsion de Lyndon Johnson. Il vise à la fois à mettre un terme aux Jim Crow laws qui organisent la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis et à calmer les manifestants noirs de l’Alabama et du Mississippi qui protestent sans relâche pour leur abolition. Le texte abolit la discrimination dans les lieux publics, les écoles, les hôtels et les restaurants ou encore en matière de vote, mais donne également, en contrepartie, un pouvoir sans précédent à l’État fédéral.

Celui-ci en profite pour abolir certaines institutions qui font barrage à l’égalité raciale tout en établissant de nouvelles administrations pour l’appliquer. On peut donner les exemples de la Federal Civil Commission ou de l’Equal Employment Opportunity Commission, bientôt suivis de nouvelles lois comme le Voting Rights Act de 1965 et le Fair Housing Act de 1968 qui appelleront aussi à la création de nouvelles agences fédérales pour faire appliquer l’exigence morale d’égalité raciale.

Comme l’explique Christopher Caldwell1, le mouvement des droits civiques n’a pas seulement transformé constitutionnellement le pays, il a aussi révolutionné sa culture et s’est révélé être l’entreprise sociale, économique et politique la plus importante de l’histoire américaine. Elle a coûté des milliards et des milliards de dollars, a créé une bureaucratie gigantesque, dure depuis un demi-siècle et ne connait pas de rivale en termes de politique publique.

Une seconde reconstruction

La guerre contre la pauvreté des années 1960 et celle contre les drogues des années 1970-90 déclarées par l’administration fédérale n’en sont que deux aspects particuliers. Cela a fait dire à l’historien C. Vann Woodward que le mouvement des droits civiques au XXe siècle a été une « Seconde reconstruction », la première désignant la modernisation radicale, mais forcée, du vieux Sud après sa défaite face à l’Union en 1865.

Le mouvement des droits civiques ne disparait pas avec l’obtention de l’égalité en droit. Petit à petit, le bloc politico-administratif né de la législation des années 1960 a étendu ses compétences et pris un tour redistributif.

Désormais son rôle est aussi d’améliorer le sort de la communauté noire en l’aidant à sortir de la pauvreté, du chômage et en améliorant son accès au logement. L’État fédéral ne se contente plus de protéger les droits de citoyens, il devient thérapeutique, pour reprendre l’expression chère à Christopher Lasch, et vise à soulager les maux qui traversent la société en se faisant promoteur de la diversité.

En 1969, Nixon lance le « plan de Philadelphie » qui oblige les entreprises bénéficiaires de marchés publics à proposer des postes aux minorités dans le cadre de la discrimination positive. Quelques années plus tard, en 1978, l’arrêt Bakke pris par la Cour Suprême des États-Unis autorise au nom de l’affirmative action d’utiliser le critère de la « race » pour déterminer ses critères d’entrée.

L’ensemble d’initiatives au nom de l’égalité génère une prise de conscience des minorités raciales et culturelles, prise de conscience qui se consolidera sur les campus les trois décennies suivantes. C’est l’acte de naissance du multiculturalisme, qui vise à rétablir en reconnaissance et en dignité les cultures minoritaires marginalisées politiquement.

La fin des années 1960 signe de concert la fin de l’anglo-conformité qui demandait également aux immigrés de s’assimiler à la culture américaine dominante et transforme la nature de l’État américain2. Dès les années 1970, des auteurs comme Nathan Glazer ou Michael Walzer mettent en garde contre l’éveil des revendications identitaires qui racialise le débat et subvertit le vieil idéal républicain assimilationniste.

Pour Francis Fukuyama3 : « tandis que le libéralisme classique visait à protéger l’autonomie d’individus égaux, la nouvelle idéologie du multiculturalisme promeut l’égal respect entre les cultures, même si ces cultures limitent l’autonomie des membres qui les compose. » Le nouvel État fédéral génère sa propre demande de politique de reconnaissance, politique de reconnaissance qui se traduira par la création d’un véritable marché de l’identité avec ses offres féministes, raciales, de genre, etc.

La transformation du libéralisme

Avec la disparition de l’esprit du constitutionnalisme américain d’avant-guerre s’efface très momentanément aussi le libéralisme classique de ses élites politiques et intellectuelles. Il laisse sa place à un « libéralisme progressiste », interventionniste, dont la mentalité bureaucratique se coule plus facilement dans le moule de la nouvelle gouvernance de l’État fédéral.

Le livre de l’historien Louis Hartz The Liberal Tradition in America (1955) symbolise parfaitement le consensus des élites sur la dimension égalitaire du « nouveau libéralisme » succédant à l’ancien, celui qui a accueilli avec enthousiasme un mouvement des droits civiques qu’il s’attachera à intégrer à la loi du pays coûte que coûte.

Seulement, deux décennies après, même le « libéralisme progressiste » se trouve dépassé sur sa gauche par le multiculturalisme qui désormais rejette son vieux fond assimilationniste et « anglo-conforme » tout en assignant à l’État fédéral des tâches de justice sociale grandissantes.

Le libéralisme classique face aux tensions

Le libéralisme classique réapparaît aussi au début des années 1970, mais sous forme de critique de l’État-providence, des programmes sociaux de la « Grande société » de Lyndon Johnson. Face à la nouvelle question multiculturelle, sa position était souvent mal comprise ou sciemment caricaturée, ses adversaires l’assimilant au vieil idéal jeffersonien de démocratie directe qui a servi aux ennemis de l’égalité raciale pour justifier le statu quo ségrégationniste.

Il faudra une nouvelle génération d’intellectuels comme Milton Friedman ou Thomas Sowell pour pointer du doigt les contradictions du Léviathan hérité de la « Grande société », qui prétend aider les plus pauvres mais alimente la trappe à pauvreté pour les minorités, ne favorise que ses représentants les plus introduits dans l’appareil bureaucratique de l’État ou encore transforme l’administration en garde-chiourme.

Accélération de la compétition identitaire

Tous les ingrédients sont désormais présents pour accélérer la compétition identitaire entre communautés et minorités, compétition qui aboutira à l’élection de Donald Trump en 2016 sur fond de revanche contre les minorités. L’État américain s’est transformé radicalement pour réparer une injustice fondamentale au cours des années 1960 sans pour autant éliminer les tensions. Bien au contraire, il les a attisées par son interventionnisme.

En faisant de l’État le moteur de l’égalité raciale, l’idée même de droits a évolué, et participé à l’éveil de minorités culturelles dont la compétition pour la reconnaissance politique s’est accélérée, le tout encouragé par une administration qui en a profité pour étendre son emprise sur la société civile.

Ce qui n’était pas prévu par les théoriciens du multiculturalisme, c’est que les Blancs finissent par prendre part à la compétition identitaire et portent au pouvoir Donald Trump, occasionnant une intensification des tensions raciales. Ce sont ces tensions qui déteignent aujourd’hui sur toute une société que l’État fédéral a politisé, de la police à la culture, des campus aux relations de travail. Combattre le racisme aujourd’hui aux États-Unis passe donc par le désengagement de l’État autant que par l’engagement moral de chacun.

 

  1. Christopher Caldwell, The Age of Entitlement. America Since The Sixties, Simon and Schulster, 2020.
  2. Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités, La découverte, 2001.
  3. Francis Fukuyama, Identity. Contemporary Identity Politics and The Struggle for Recognition, Profile Books, 2018.
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