Face à la tempête antiraciste, Princeton débaptise l’une de ses écoles

Woodrow Wilson (LOC) By: The Library of Congress - Flickr Commons

L’Histoire des Hommes est devenue un enjeu de pouvoir pour des mouvements politiques plus idéologues que soucieux d’approfondir nos connaissances historiques.

Par Nathalie MP Meyer.

Je lisais dans Le Monde que l’université américaine de Princeton avait décidé de retirer le nom de Woodrow Wilson de la dénomination1 de son École des affaires publiques et internationales.

Dans le contexte de l’indignation2 soulevée par la mort de George Floyd, citoyen américain noir décédé lors de son interpellation violente par un policier blanc de Minneapolis le 25 mai 2020, l’université a considéré que les opinions et politiques racistes de celui qui fut Président des États-Unis de 1913 à 1921 ne permettaient plus d’en faire un modèle pour les futurs acteurs de la vie publique américaine.

Wilson et Colbert

Les « déboires » de Woodrow Wilson ne sont pas sans rappeler ce qui est en train d’arriver à Colbert chez nous. Mardi dernier, la statue érigée à la mémoire du contrôleur général des finances de Louis XIV devant l’Assemblée nationale a été aspergée de peinture rouge et taguée de la formule « négrophobie d’État ». Les militants antiracistes reprochent en effet à Colbert d’avoir été l’instigateur du « Code noir » de 1685 qui régissait l’esclavage dans les colonies françaises.

Mais lorsque la statue fut installée au XIXe siècle, il s’agissait surtout d’honorer un grand serviteur de l’État, une sorte d’énarque avant l’heure, qui mit en œuvre une politique industrielle particulièrement interventionniste et dirigiste pour assurer le rayonnement de la France.

Quant à Woodrow Wilson, on retient d’abord l’homme qui, au sortir de la Première Guerre mondiale, proposa un plan de paix connu sous le nom des Quatorze points de Wilson. Moins vindicatif à l’égard des vaincus que ne le sera le Traité de Versailles, il annonçait la future Société des Nations et proposait même en son point cinq un nouveau regard sur les territoires coloniaux.

Il n’est pas anormal qu’à chaque époque les citoyens s’interrogent sur les valeurs qu’ils souhaitent mettre en avant à travers la commémoration de personnes qui accèdent ainsi au panthéon distingué des « hommes illustres ». En ce sens, l’entreprise de Princeton apparaît comme parfaitement légitime, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un déboulonnement ou d’une dégradation sauvage mais d’une décision débattue par les instances qui ont effectivement autorité en cette affaire.

Mais l’on voit bien aussi combien l’Histoire des Hommes, une Histoire forcément complexe, évolutive dans ses valeurs et pleine de nuances et contradictions comme les Hommes eux-mêmes, est devenue un enjeu de pouvoir pour des mouvements politiques plus idéologues que soucieux d’approfondir nos connaissances historiques.

Le risque d’anachronisme

Pour le militant antiraciste d’aujourd’hui, foin de la contextualisation des événements, foin du risque d’anachronisme. Tout, absolument tout, à toutes les époques, doit être analysé à l’aune de l’unique critère du racisme, du colonialisme et de la pratique de l’esclavage.

Intellectuellement parlant, universitairement parlant, c’est absurde et dangereux car il s’agit finalement de se livrer à l’étude historique selon un seul et unique axe d’analyse, ce qui ne peut qu’aboutir à un appauvrissement voire à une réécriture politisée de l’Histoire.

En France, cette dernière est du reste déjà largement instrumentalisée à travers des lois de censure de l’opinion et des lois mémorielles qui figent dans la loi ce que les citoyens sont autorisés à penser de tel ou tel événement historique, ce qui constitue de fait une limitation de la liberté d’expression et du champ possible de la recherche historique sur ces sujets.

Derrière le mouvement de déboulonnage des statues, on retrouve également – et inéluctablement – cette idée terriblement autoritaire de pureté qui revient à condamner tout individu qui ne serait pas intégralement conforme à l’idée du bien véhiculée à un certain moment dans la société, comme indigne d’en faire partie. Voir Robespierre et la Terreur, voir Lénine et son successeur Staline, voir Pol Pot, voir Che Guevara et tant d’autres. Les individus dans leur diversité, dans leurs grandeurs et leurs faiblesses, doivent s’effacer devant l’emprise totalitaire des idéologies pures et parfaites.

Aucune exagération dans mes propos. Il suffit de se rappeler que le Conseil représentatif des associations noires (ou Cran) qui appelle depuis longtemps au déboulonnage de la statue de Colbert était aussi à la manœuvre quand il s’est agi l’an dernier d’empêcher par la force la tenue de la pièce de théâtre Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne au motif que les maquillages sombres des acteurs étaient de la « propagande afrophobe, colonialiste et raciste » en bonne et due forme !

Sur le plan pratique, si l’on décide de n’évaluer les mérites des Hommes de tous les temps qu’à travers leur parfaite conformité aux idéaux de l’antiracisme actuel, quoi qu’ils aient pu faire de bien ou de mal par ailleurs, on n’a pas fini de caviarder nos livres et déboulonner nos statues. Rappelons par exemple que dans un grand discours sur la politique coloniale à la chambre des députés en 1885, Jules Ferry, très bien imité ultérieurement par Jaurès ou Zola, tenait les propos suivants :

« Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Pour leur part, les libéraux du XIXe siècle étaient opposés à la colonisation, à la notable exception d’Alexis de Tocqueville (1805-1859) qui était favorable à une guerre agressive contre les Algériens qui résistaient aux avancées françaises. Il lui semblait parfaitement normal qu’on « brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. » Des nécessités « fâcheuses », selon lui, mais indispensables à quiconque veut faire la guerre…

L’Histoire n’est pas un long fleuve tranquille

Je crois qu’il n’existe pas cinquante façons de l’affronter, même si certains épisodes ne nous plaisent guère. Plutôt que de les effacer, plutôt que de les édulcorer ou les instrumentaliser à d’autres fins tout aussi méprisables, il est essentiel de pouvoir les étudier dans toutes leurs dimensions sans censure aucune afin de savoir à qui on a effectivement affaire lorsqu’on passe devant une statue de Colbert ou de Woodrow Wilson. Le bon comme le mauvais, selon les standards de notre époque.

Pour ma part, plutôt que déboulonner Colbert dont je n’admire nullement la politique mercantiliste foncièrement agressive et illibérale, je préfère de beaucoup parler des idées économiques de Vauban.

Sur le web

  1. Anciennement baptisée Woodrow Wilson School of Public and International Affairs, elle devient donc pour l’instant la Princeton School of Public and International Affairs.
  2. L’indignation s’est développée en deux branches qui en viennent parfois à se recouper : les violences policières d’une part et la question du racisme d’autre part.
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