Comment l’Occident a-t-il triomphé ?

« How the West won » constitue un intéressant outil de survie pour les téméraires qui souhaitent défendre les deux pestiférés de notre époque, le libéral et l’Occidental.

Par Rodolphe van Cauwenberghe.

La domination romaine a nui au développement de l’Occident. Le Moyen-Âge n’a pas été une ère obscure mais une formidable période d’innovation technique. Le catholicisme a promu le capitalisme bien avant que la Réforme ne pointe son nez.

Voilà quelques-unes des thèses iconoclastes développées par Rodney Stark, professeur de sciences sociales au Texas, dans son livre How the West won paru en 2014. L’ouvrage constitue une véritable histoire libérale et chrétienne de notre civilisation.

Désunion, compétition, progrès

Rodney Stark ne voit pas d’un bon œil l’hégémonie de Rome. Selon lui, les Romains n’ont fait que reprendre certaines technologies grecques, sans vraiment les améliorer. Quand l’empire s’écroule, ce n’est que la structure politique qui disparaît, pas la civilisation. L’Europe se retrouve bientôt morcelée en une multitude de petites entités politiques indépendantes.

C’est la compétition entre ces entités qui stimulera le perfectionnement technologique, notamment dans l’agriculture.

Jusqu’alors, dans les domaines monastiques, les moines devaient produire tout le nécessaire à leur subsistance : nourriture, outils, habits etc. Avec la forte augmentation des rendements, ils purent commencer à se spécialiser dans l’une ou l’autre production et à s’en remettre au commerce pour leurs autres besoins. Après un temps, certains monastères ne produisaient que du vin, d’autres seulement des souliers…

Les profits s’accumulèrent sans que la conscience ecclésiastique n’en pâtît. En effet, peu après la conversion de l’empereur Constantin, les ascétiques avaient perdu leur emprise sur le clergé. Preuve en est donnée avec cet apophtegme de Saint Augustin : le prix d’un bien ne dépend pas uniquement de l’avis du vendeur mais aussi de l’importance que l’acheteur donne à ce bien.

Avec leurs bénéfices, les moines purent engager des travailleurs et se cantonner aux tâches de gestion. Les monastères devinrent ainsi des précurseurs des entreprises modernes, bien gérés et à l’affût des plus récentes innovations.

Christianisme et science

Les moines allaient aussi découvrir le temps libre, qu’ils pourraient consacrer aux tâches liturgiques, à l’enseignement des foules et à la recherche scientifique. Les écoles attenant aux monastères furent les embryons de plusieurs universités.

À la différence des anciens Grecs, les Juifs (et les Chrétiens ensuite) croyaient en un Dieu parfait, donc forcément logique, qui devait avoir organisé le monde selon des règles compréhensibles. Cette vision des choses encourageait les croyants à l’observation et à l’étude de tous les phénomènes naturels pour leur trouver des explications rationnelles.

Cette mentalité a perduré. L’auteur liste les 52 scientifiques les plus éminents des XVIe et XVIIe siècles. Parmi eux, une trentaine pouvaient être qualifiés de dévots. L’auteur ne relève qu’un seul sceptique avéré.

Quand on regarde leurs origines, on constate que l’Angleterre en a fourni le plus grand nombre. Mais pourquoi ?

Occident : la liberté comme clef de la puissance

Pour Stark, être le premier pays à découvrir une technologie n’est pas le plus important. Après tout, les Chinois connaissaient la formule de la poudre à canon bien avant les Occidentaux… mais ce sont ces derniers qui ont dominé le monde avec leurs armes à feu.

Ce qui importe, c’est d’être le pays le plus à même d’utiliser une invention largement, à grande échelle. L’Angleterre répondait très bien à ce critère grâce aux principes de la Grande Charte (1215), promulguant le respect des droits et des libertés sur l’ensemble du territoire.

Prenons comme exemple l’industrie du textile. Le foulage consiste à dégraisser les tissus et à resserrer leurs fibres en les battant avec des maillets. Au XIIe siècle furent inventés les moulins à foulons : un moulin hydraulique engrène sur une machine activant deux maillets, qui battent ainsi les tissus à grande cadence. Pour tirer parti de cette invention, les entrepreneurs du secteur ne craignirent pas d’aller établir des ateliers à la campagne, le long des cours d’eau.

En vertu de la Grande Charte, ils n’avaient pas à craindre d’être grugés par l’un ou l’autre seigneur local, comme cela aurait été le cas en France. C’est parce que les industriels du textile ont pu se disperser sur l’ensemble du territoire que l’invention s’est répandue dans le pays et a permis une première révolution industrielle en Angleterre.

Dans cette même conjoncture, les innovations dans l’industrie du charbon, en particulier les hauts fourneaux, ont rendu possible la maîtrise du fer, donc la création de canons et de boulets en grands nombres, qui allaient permettre de sécuriser les routes maritimes vers l’Asie et plus tard vers le Nouveau Monde.

Le commerce transatlantique enrichira les marchands au point de pérenniser l’établissement de la bourgeoisie. C’est de cette classe moyenne aisée que seront issus les grands inventeurs des siècles suivants, notamment ceux de la révolution industrielle du XIXe siècle.

Un outil contre la culture woke anti-Occident

De nos jours, dans les films et dans les discours d’une certaine gauche, il est de bon goût de présenter l’Occidental comme un être cruel et rapace, qui aurait malmené, asservi et corrompu des indigènes naïfs et pacifiques. Le professeur Stark profite de son voyage à travers l’histoire pour régler quelques malentendus en chemin.

Il rappelle notamment que, bien souvent, les « nobles sauvages » n’étaient absolument pas des clients, pratiquant eux-mêmes la colonisation, l’esclavage, le scalpage, le cannibalisme ou le sacrifice humain. Lors de l’inauguration de leur Grand Temple, les Aztèques sacrifièrent environ 20 000 personnes issues de peuplades vaincues. L’américaniste Michel Graulich avance même le nombre de 80 400 en trois jours.

Études à l’appui, Stark évoque les répercussions positives des actions de l’Occident dans leurs colonies, dans le domaine de la médecine, de l’instruction, de l’opinion (avec le développement des journaux locaux) et de la politique.

Renforcé par une épaisse bibliographie, How the West won constitue un intéressant outil de survie pour les téméraires qui souhaitent défendre les deux pestiférés de notre époque, le libéral et l’Occidental. Riche en propos insolites, c’est par ailleurs un livre agréable pour ceux qui aiment consolider leurs connaissances historiques en les revoyant sous un angle original. Apparemment, le livre n’existe qu’en anglais. Néanmoins, son contenu mérite bien les quelques recours au dictionnaire que sa lecture pourrait nécessiter.

Rodney Stark, How The West Won. The Neglected Story of the Triumph of Modernity, ISI, 2014, 561 pages.

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