Bernard Madoff et ses cousines : les retraites par répartition

Bernard Madoff painted portrait BY thierry ehrmann (CC BY 2.0) — CC-BY

Des systèmes de Ponzi-Madoff publics ont été créés par les législateurs eux-mêmes, ce qui évite à leurs initiateurs et gérants de subir le sort de Bernard Madoff.

Par Jacques Bichot.

Le décès de Bernard Madoff est survenu en prison, puisque la peine que la justice américaine lui avait infligée s’élevait à 150 ans de privation de liberté. Qu’avait-il donc fait ?

Des arnaques formant un ensemble quasi pharaonique, au détriment d’épargnants trop crédules. Il n’a pas inventé le procédé, employé des décennies plus tôt par Charles Ponzi, également aux États-Unis et maintes fois utilisé depuis. Il lui a donné une ampleur jusque-là inégalée : selon les chiffres annoncés par Pierre-Yves Dugua dans Le Figaro du 15 avril, 19 milliards de dollars reçus, mais 65 milliards dus à ses clients, en raison des montants incroyables dont il les créditait comme si les placements réalisés avaient été formidablement rentables.

Des pertes lourdes, mais partielles

Les clients de Madoff ont pu récupérer 14,3 milliards : ils n’ont donc perdu que le quart de leur mise. Cette somme ne représentant que 22 % de ce qu’ils avaient cru posséder, au vu des relevés de comptes fournis par l’escroc, on comprend leur déception, leur sentiment de s’être fait rouler.

De manière générale, un système de Ponzi consiste à faire croire à des épargnants qu’ils peuvent bénéficier de rendements hors du commun en investissant dans des produits financiers très peu connus, mais merveilleusement rentables.

Des gains fictifs

Pour apporter la « preuve » de cette forte rentabilité, Ponzi, Madoff et leurs émules – on en découvre chaque année, les hommes ayant tendance à croire au père Noël – créditent les comptes de leurs clients d’intérêts ou dividendes aussi confortables qu’imaginaires : c’est ainsi que Madoff en est arrivé à devoir 65 milliards de dollars.

Conformément au proverbe « on ne prête qu’aux riches », le créateur d’une pyramide de Ponzi mène grand train, à la fois pour son plaisir et pour entretenir la confiance des gogos dans ses merveilleuses capacités à faire d’excellentes affaires.

Si ses comptes ne sont pas vérifiés par un expert-comptable consciencieux et intelligent, l’arnaqueur peut faire illusion pendant des mois ou des années, jusqu’à ce qu’il disparaisse sans laisser d’adresse, avec un pactole représentant une fraction importante de l’argent qui lui a été confié.

Les retraites par répartition, un système de Ponzi-Madoff

Parallèlement à ces systèmes privés qui tombent sous le coup de la loi, des systèmes de Ponzi-Madoff publics ont été initiés par les législateurs eux-mêmes, ce qui évite à leurs inventeurs et gérants de subir le sort de Bernard Madoff.

Il s’agit des retraites dites par répartition, en usage sur une très grande partie de notre planète.

Les cotisants obtiennent en effet la promesse de versements ultérieurs, alors même que leurs cotisations ont été utilisées en pay-as-you-go (au fur et à mesure de leur encaissement) pour verser des pensions aux anciens cotisants devenus retraités.

Dans les deux cas, le Ponzi privé et le Ponzi public, les apports réputés donner droit ultérieurement à des intérêts, dividendes, remboursements ou rentes viagères sont utilisés pour tenir les promesses faites aux cotisants.

Il existe cependant une différence de grande importance : Ponzi, Madoff et leurs semblables ne disposent pas de l’appui des pouvoirs publics, d’une impunité accordée par le législateur, alors que les caisses de retraite par répartition fonctionnent avec la protection de la loi. Grâce à cela, les actifs sont obligés de cotiser, les retraités touchent effectivement des pensions.

Cette pratique n’est pas réservée aux retraites de la Sécurité sociale : les complémentaires telles que l’ARRCO-AGIRC détiennent certes quelques réserves, généralement modestes au regard de leurs engagements, mais pour l’essentiel leur fonctionnement relève de la technique Ponzi-Madoff : attribuer des droits au prorata des cotisations encaissées, mais dépenser ces cotisations au fur et à mesure de leur encaissement pour payer les pensions.

Exception faite de quelques petits régimes complémentaires, les provisions constituées ne représentent qu’un modeste pourcentage de ce qui est dû aux adhérents.

Le rôle du législateur

L’appui fourni par le législateur est déterminant : non seulement il oblige les actifs à cotiser, mais il dispose aussi du pouvoir d’augmenter le taux de cotisation. Les actifs sont donc souvent conduits à verser aux retraités une partie de plus en plus importante de leurs gains au fil des ans : c’est ce qui a par exemple permis à François Mitterrand d’abaisser démagogiquement l’âge de la retraite de 65 ans à 60 ans, au bénéfice de sa popularité.

C’est donc la loi qui non seulement permet, mais organise les retraites par répartition selon la technique Ponzi-Madoff.

La punition infligée à Bernard Madoff n’est pas injuste, ces arnaques ne sont pas tolérables. Mais il ne s’agit là que d’une arnaque modeste en comparaison de la couleuvre que nos législateurs nous font avaler en faisant des cotisations de retraite l’origine légale des droits à pension. Certes, le législateur ne sera pas puni, car il ne semble pas exister d’autorité ayant le pouvoir de sanctionner les erreurs qu’il commet, fussent-elles énormes. À moins que ?

À moins que les électeurs décident d’élire en lieu et place des ignorants qui siègent dans les palais nationaux des personnes qui connaissent le fonctionnement réel des retraites par répartition.

Éradiquer les systèmes Madoff, effectuer une réforme en profondeur de nos retraites par répartition

Le fonctionnement réel des retraites par répartition est très simple dans son principe : les adultes mettent au monde des enfants qu’ils entretiennent, instruisent,  soignent, aiment, moyennant quoi, ultérieurement, il existe des travailleurs efficaces qui vont consacrer une partie de leurs ressources à faire vivre correctement ceux qui ont investi en eux.

Cet échange entre générations successives est l’essence même des retraites par répartition. Le législateur ne l’a pas encore compris : mais qu’il fasse un petit effort pour s’occuper d’autre chose que d’amendements insignifiants à des textes préparés par les services du pouvoir exécutif, et l’absurdité de l’actuelle législation des retraites lui apparaîtra.

Il sera dès lors en mesure de faire une réforme vraiment importante, mettant enfin le droit positif en accord avec la réalité économique : attribuer les droits à pension au prorata des investissements réalisés dans la jeunesse, que ce soit en élevant ses propres enfants ou en finançant l’entretien et la formation de l’ensemble de la nouvelle génération.

  • Jacques Bichot est l’auteur de Cure de jouvence pour la Sécu, paru en 2020 chez L’Harmattan.

 

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