Sciences Po Grenoble : avoir tort avec Sartre, encore et toujours

Censorship BY marcokalmann (CC BY-NC-ND 2.0) — marcokalmann , CC-BY

Islamophobes et fascistes, ce sont précisément les deux qualificatifs que deux enseignants de Sciences Po Grenoble se sont vu décerner nommément dans un collage placardé la semaine dernière à l’entrée de l’établissement.

Par Nathalie MP Meyer.

C’est pourtant simple. Et c’est Charb, l’ancien directeur de Charlie Hebdo tué dans l’attentat islamiste du 7 janvier 2015, qui le disait le mieux.

Chaque homme est libre de ses opinions

En 2012, alors que le magazine satirique venait de récidiver dans la publication de caricatures du prophète Mahomet, voici ce qu’il rétorquait face aux critiques qui usaient déjà à l’époque de la rhétorique de « l’huile sur le feu » dans un complet renversement de valeur entre les victimes et les bourreaux :

« C’est reprocher à une femme qui vient de se faire violer de s’être fait violer parce qu’elle était en minijupe. Nous on est provocateurs, on est en minijupe, mais qui est coupable, c’est la personne en minijupe ou c’est le violeur ? »

Là est en effet la question : soit l’on arrête de « mettre de l’huile sur le feu », c’est-à-dire que l’on renonce à toutes nos libertés pour ne pas réveiller les instincts répressifs des fous d’Allah et de tous les fous de tous les totalitarismes ; soit l’on republie les caricatures encore et encore – métaphore : il y a bien sûr de multiples autres façons de s’exprimer – pour proclamer haut et fort que chaque homme qui naît sur cette Terre est libre de ses opinions et de ses choix.

Mais finalement, Charb est mort, Samuel Paty est mort et Mila vit sous une perpétuelle menace de mort. Pour avoir trop dansé en minijupe ? Le dire ainsi reviendrait à admettre que la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de dire, écrire ou dessiner, doit rester strictement limitée à ce que le reste du public accepte de voir et d’entendre.

Mais dans ce cas, on voit mal à quel moment un débat pourrait s’enclencher si les seules expressions admises devaient impérativement relever des opinions partagées par tous, à supposer d’ailleurs qu’une telle opinion existe.

Non, Charb est mort, Samuel Paty est mort et Mila vit sous une perpétuelle menace de mort parce que trop de gens ne supportent pas qu’on puisse danser en minijupe, ils ne supportent pas qu’on exprime des idées complètement contraires aux leurs ni qu’on exprime des réticences vis-à-vis de leurs propres idées. C’est parce qu’il n’avait « pas supporté » la republication des caricatures du prophète Mahomet qu’un jeune Pakistanais a commis cet automne un attentat au couteau au bas de l’ancien immeuble de Charlie Hebdo.

Il n’est certes pas très agréable de voir ses pensées les plus précieuses mises en pièces par des contradicteurs irrévérencieux. Mais il n’est pas admissible d’en faire un critère général de restriction de la liberté d’expression. D’abord parce que rien n’oblige quiconque à prêter attention à ce qui lui déplaît, et surtout parce qu’aussi profondément que l’on puisse se sentir outragé, comment la riposte terroriste pourrait-elle passer pour une riposte légitime ? On parle de tuer des gens pour des dessins !

Mais nul n’est besoin d’en arriver à de telles extrémités.

Réduire au silence les opinions divergentes

Il existe en effet une méthode presque infaillible d’obtenir le même résultat – réduire au silence les opinions divergentes – tout en faisant croire que l’on est du côté de l’humanisme et du respect de l’autre, ce dont le recours au meurtre peut difficilement se prévaloir.

C’est néanmoins une méthode d’intimidation qui, à force de propagande, d’insinuations et de vitupérations indignées, à force de discrédit jeté sur les opinions d’autrui quand ce n’est pas sur les personnes elles-mêmes, permet de faire tomber toute contradiction malvenue dans la catégorie des opinions qu’aucun être humain digne de ce nom ne saurait tolérer.

Dans les années 1950 et 1960, quiconque avait l’inconcevable audace de critiquer le communisme ou l’URSS était systématiquement traité de fasciste. Comme le disait Jean-Paul Sartre à l’époque « un anti-communiste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais. »

À la fin des années 1970, le même Sartre sera conquis par l’imam Khomeiny et verra dans sa prise de pouvoir en Iran en 1979 le symbole prometteur de l’anti-américanisme et de l’anti-impérialisme.

Et c’est ainsi que dans les discours de gauche, les « racisés » et les « décoloniaux », en opportune « convergence des luttes » avec l’antisionnisme, l’écologisme et le féminisme radical, ont pris la place d’un prolétariat de moins en moins attiré par les descendants du marxisme.

De ce fait, quiconque aujourd’hui a l’inconcevable audace de critiquer la dérive fondamentaliste de l’Islam et de faire remarquer l’incroyable clémence dont elle bénéficie à gauche, y compris chez un Jean-Luc Mélenchon qui professait à une époque une laïcité pointilleuse, se voit immédiatement réduit au rang de fasciste, bien sûr, mais surtout d’islamophobe.

Voilà la méthode imparable pour échapper à toute argumentation contradictoire gênante. Qu’il est bon, qu’il est glorieux d’avoir encore et toujours tort avec Sartre !

Selon ce discours, un islamophobe est un sinistre individu qui n’aime pas les musulmans pour la seule raison qu’ils sont musulmans, comme un raciste n’aime pas les bleus, les blancs, les noirs pour la seule raison qu’ils sont bleus, blancs ou noirs. Bref, un islamophobe, c’est un raciste en puissance sinon en fait et on ne serait pas étonné d’apprendre qu’il est en plus homophobe et machiste. (Sauf qu’aux dernières nouvelles du wokisme éperdu, il faudrait être noir pour pouvoir traduire une poétesse noire. Allez comprendre…)

Islamophobie et fascisme à Sciences Po Grenoble ?

Islamophobes et fascistes, ce sont précisément les deux qualificatifs que deux enseignants de Sciences Po Grenoble se sont vu décerner nommément dans un collage placardé la semaine dernière à l’entrée de l’établissement (puis retiré peu après à la demande de la direction) :

« Des fascistes dans nos amphis. Txxxx et Kinzler démission. L’islamophobie tue. »

Pour le détail de toute l’affaire qui a débuté en novembre 2020, je conseille la lecture de cet article du journal Marianne.

Disons seulement que dans le cadre de la préparation d’une « semaine de l’Égalité et contre les discriminations », Klaus Kinzler, qui enseigne l’allemand depuis 25 ans dans l’école, s’est inscrit dans un groupe de travail intitulé « Racisme, islamophobie, antisémitisme ». Dans un échange de mails fourni, il fait valoir ses doutes sur la pertinence du terme islamophobie associé à racisme et antisémitisme. Il fait également état du soutien que lui apporte son collègue Vincent T. qui dispense un cours optionnel sur l’Islam et les musulmans en France aujourd’hui.

Suite à quoi sa collègue Claire M. qui pilote le groupe se plaint de harcèlement auprès du laboratoire PACTE dans lequel elle travaille au CNRS, lequel laboratoire fait immédiatement savoir par communiqué officiel que :

« Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente. »

Et pourquoi pas du blasphème pur et simple, pendant qu’on y est ?

Les élèves ne sont pas en reste qui se disent agressés par la nature des échanges. Le syndicat étudiant maison (une scission de l’UNEF) sollicite des témoignages de propos islamophobes dans le cours susmentionné pour soutenir une demande de sa suppression auprès de l’administration de l’école. Touche finale, il demande des sanctions contre les deux professeurs incriminés tant qu’ils ne se seront pas excusés de leur propos jugés « islamophobes » par des personnes « concernées ». On frôle l’autocritique à la chinoise.

Du reste, quels propos ? On n’en saura rien. Il suffit de savoir qu’ils sont islamophobes. Cette seule mention devrait nous faire frémir d’horreur et nous pousser à soutenir avec enthousiasme les sanctions et interdictions de parole que certains étudiants et certains enseignants exigent dès qu’ils sont confrontés à des opinions qui n’entrent pas dans leur vision du monde. Autrement dit, la définition même de cette cancel culture qui se répand comme une trainée de poudre sur nos campus.

Campus dont on voudrait pourtant nous faire croire qu’ils seraient étrangers à tout islamo-gauchisme et plus généralement à toute dérive militante gaucho-compatible dans l’enseignement et la recherche en sciences sociales. Difficile à croire quand on voit à quel point les études sur le privilège blanc, la blanchité, le décolonialisme, la déconstruction du sexe, la construction du genre, etc. prennent de l’ampleur dans les catalogues de cours et les sujets de thèses.

Mais qu’a donc dit Klaus Kinzler de si épouvantable qu’il faille le clouer ainsi au pilori, quitte à le jeter en pâture à une violence islamiste dont on a eu mille fois la sinistre preuve (lui et Vincent T. sont d’ailleurs sous protection policière) ? Selon ses déclarations à Marianne, voici l’étendue de son abominable crime :

« Je n’aime pas l’islam sous sa forme actuelle, sous sa forme d’islamisme et de fondamentalisme. J’ai peur de ce fondamentalisme qui a pris le pouvoir depuis 50 ans dans les pays musulmans. Mais je n’ai jamais de ma vie été un islamophobe ni pensé que je n’aimais pas les musulmans. »

À l’entendre se défendre (vidéo, 06′ 45″), à lire les témoignages d’élèves et d’anciens élèves qui soutiennent les deux professeurs, on comprend que Claire M. s’imaginait pouvoir mener son atelier sur l’islamophobie comme elle l’entendait, sans contestation d’aucune sorte. On comprend que les étudiants les plus extrêmes de Sciences Po Grenoble, quoique minoritaires, comptaient écraser toute expression contraire à la leur et imposer leurs directives en matière d’enseignement.

Mais voilà, Klaus Kinzler et Vincent T. sont arrivés dans leur scandaleuse minijupe intellectuelle et ils ont interrompu le gentil ronronnement du politiquement correct habituel. Débattre, comme on devrait pouvoir le faire à l’université, laisser penser qu’une autre appréciation des choses est possible, éventuellement perdre pied ? Impossible. Il fallait frapper vite et fort. Et c’était parti pour les accusations de fascisme et d’islamophobie.

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