Le gouvernement qui décaissait plus vite que son ombre

Capture d'écran Chaine YouTube Emmanuel Macron

Emmanuel Macron compte sur le gouvernement Castex pour décaisser plus vite que son ombre à l’horizon 2022 afin d’inciter les Français à lui offrir un second quinquennat.

Par Nathalie MP Meyer.

Réforme de l’État, choc de simplification, modernisation et décentralisation citoyenne de l’action publique – tel le proverbial et très élusif serpent de mer, autant de fabuleuses résolutions censées économiser des milliards que l’on voit surgir du néant à chaque nouveau gouvernement pour s’abîmer peu après dans l’indifférence totale des dirigeants qui les avaient annoncées à grand renfort de superlatifs grandioses et la promesse d’une efficacité gouvernementale jamais vue en France auparavant.

C’est ainsi que le pays a été successivement – et rapidement – balayé par la Révision générale des politiques publiques (ou RGPP) de Sarkozy en 2007, par la Modernisation de l’action publique (ou MAP) de Hollande en 2012 et par le Choc de simplification du même Hollande en 2013.

Puis le souffle vivifiant du printemps macronien est arrivé et nous avons vu débarquer l’Action publique 2022 du Premier ministre de l’époque Édouard Philippe.

Véritable « Big Bang » selon ses dires, l’opération a surtout consisté à ajouter dans le Projet de loi de finances pour 2018 une petite ligne de réduction de la dépense publique parfaitement pifométrique à l’horizon 2020 – ligne bien évidement complètement oubliée depuis, et ceci bien avant que les confinements imposés face à la pandémie de Covid-19 n’emportent toute discipline budgétaire sur leur passage. (Voir tableau ci-contre).

De toute façon, les Matignon Boys nous avaient prévenus : la dimension budgétaire de la réforme de l’État est totalement « secondaire ».

Une nuance captée cinq sur cinq par Bercy peu après, alors que la révolte persistante des Gilets jaunes donnait éventuellement à penser que ces derniers étaient les grands oubliés de la sollicitude étatique : la réduction des effectifs de la fonction publique de 120 000 personnes à laquelle le candidat Macron s’était engagé quand il cherchait les suffrages des Français fut purement et simplement abandonnée.

Et de fait, les dernières statistiques de l’INSEE montrent que nos effectifs de fonctionnaires n’amorcent pas de baisse. Corrigés des emplois aidés (EA) qui sont en baisse constante depuis leur pic hollandais de 2015 et qui correspondent à des emplois pour lesquels les employeurs – du secteur associatif, notamment – bénéficient d’aides financières, on voit qu’ils ont progressé de 40 000 personnes par an en moyenne entre 2015 et 2019 :

Évolution des effectifs de la fonction publique de 2015 à 2019
Sources : INSEE 2015 à 20182019 – EA = emplois aidés.

(En milliers) 2015 2016 2017 2018 2019
TOTAL 5 648,3 5 672,1 5 664,7 5 643,0 5 663,5
dont EA 197,7 189,3 138,8 78,8 51,7
Total hors EA 5 450,6 5 482,8 5 525,9 5 564,2 5 611,8
Croissance hors EA 0,59% 0,79% 0,69% 0,86%

Arrive un nouveau Premier ministre. Il s’appelle Jean Castex, c’est un élu des « territoires » et il parle avec un sympathique petit accent du Sud-Ouest qui nous ferait presque oublier qu’il est un énarque comme les autres. Lui aussi veut transformer l’État, d’où grande réunion interministérielle décentrée à Mont-de-Marsan (Landes) vendredi 5 février dernier. Il est vrai qu’après le sketch des masques et les ratés de la campagne de vaccination contre le Covid-19, il est grand temps de redorer le blason tout rouillé de l’action étatique.

Attendez-vous à rien de moins qu’une véritable « révolution » car dès son discours de politique générale de cet été, le Premier ministre nous informait que :

« Toutes les créations d’emploi qui seront autorisées par le projet de loi de finances pour 2021 seront affectées […] dans les services départementaux de l’État et aucune dans les administrations centrales. C’est une révolution. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il est évident que le plan de relance, l’un des plus ambitieux jamais déployés en France dont les montants faramineux devraient nous inspirer le plus sublime respect à l’égard de notre gouvernement, commande de renforcer illico les services départementaux de l’État de 2500 fonctionnaires et de dépêcher sur place trente sous-préfets pour vérifier que l’argent sera bien dépensé intégralement. Judicieusement, c’est moins sûr.

Les élus locaux sont inquiets. À leurs yeux, les nouveaux sous-préfets sont jeunes et ne connaissent à peu près rien de l’économie en général et encore moins du tissu économique et social de la région où ils sont envoyés. Ils ont l’impression que l’État central se délocalise en province à seule fin de pouvoir surveiller de plus près ce qu’ils y font, voire mettre la main sur leurs prérogatives locales.

Autrement dit, tout le contraire du principe de subsidiarité qui voudrait qu’une autorité centrale ne puisse effectuer que les tâches qui ne peuvent pas être réalisées à l’échelon inférieur.

Mais à Bercy, dans l’entourage du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, on est ravi :

« Il y en a marre avec la décentralisation ! On a donné la main aux régions sur le deuxième volet du fonds de solidarité et ils n’en ont dépensé que 3 %. Quelques petits milliers d’euros seulement. Ils sont parfois incapables de décaisser aussi vite que nous. »

Oh, que c’est beau ! Nouvel angle d’analyse du quinquennat de M. Macron : c’est le triomphe d’un gouvernement qui décaisse plus vite de son ombre – d’autant plus vite que l’élection présidentielle arrive à grande vitesse et qu’il va falloir présenter aux Français un bilan alléchant, sonnant et trébuchant.

Jean Castex l’a répété à Mont-de-Marsan : « La mise en œuvre des réformes jusqu’au dernier kilomètre est une réforme en soi » et il importe que cela apparaisse clairement et rapidement aux yeux des Français. Dernier kilomètre voulant dire bien sûr dernier sou.

En vertu de quoi, la ministre de la Transformation et de la Fonction publique Amélie de Montchalin s’est empressée de mettre en ligne dès le mois dernier un petit baromètre de l’action macroniste listant vingt-cinq mesures prioritaires prises par le gouvernement depuis 2017 et faisant le point sur leur degré d’avancement.

Exemples :

· Dans la famille « Verdir le parc automobile », 879 771 primes de conversion avaient été versées à fin septembre 2020, soit 59 % de l’objectif de 1 500 000 primes à la fin du quinquennat décidé par le gouvernement.

· Dans la famille « Déployer le Pass culture », on comptait 113 921 utilisateurs à fin octobre 2020, soit seulement 8 % de l’objectif gouvernemental à atteindre d’ici 2022.

Le baromètre sera « enrichi » dès avril de onze indicateurs supplémentaires dont l’un fera le suivi de l’utilisation de « Ma prime rénov’ » (aide financière pouvant aller jusqu’à 20 000 euros pour des travaux de rénovation énergétique des logements).

On comprend tout de suite que cet outil intitulé « baromètre » n’a nullement vocation à évaluer l’efficacité des politiques publiques. Il se contente de suivre le déploiement des mesures décidées par le gouvernement et votées par les parlementaires, aussi inutiles ou décalées soient-elles. À partir du moment où une enveloppe financière a été attribuée – et il y a toujours une enveloppe financière attribuée même si l’unité de l’action se décline en kilomètres de pistes cyclables – l’action publique sera jugée d’autant plus « performante » que l’enveloppe aura été le plus dépensée.

Ou plutôt, il est entendu depuis longtemps dans les tréfonds de notre État providence, stratège et nounou que son efficacité est directement proportionnelle à l’argent dépensé et donc aux impôts et à la dette publique. Les résultats sur la société française en termes de croissance, d’emploi, de pouvoir d’achat ou de niveau éducatif ainsi que les impacts à plus long terme n’entrent pas en ligne de compte. Tant pis s’ils sont mauvais – et le fait est qu’ils sont globalement négatifs (pour le dire gentiment) depuis de nombreuses années.

Parfait exemple récent propulsé par les ratés de la prise en charge médicale des malades du Covid-19 : le « Ségur de la santé » a consisté à revaloriser les salaires des soignants à raison de 8 milliards d’euros par an sans s’intéresser sérieusement à l’organisation et à la qualité des soins qui sont des sujets au moins aussi importants pour les citoyens.

Si, donc, le baromètre d’Amélie de Montchalin est un leurre quant à la qualité des politiques publiques menées en France, il est en revanche l’indicateur très précis qu’Emmanuel Macron compte sur le gouvernement Castex pour décaisser plus vite que son ombre à l’horizon 2022 afin d’inciter les Français à lui offrir un second quinquennat. Ça promet.

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