Amazon : pandémie et book émissaire !

La désignation d’Amazon comme le responsable du désarroi des libraires français procède d’un réflexe de recherche et de désignation d’un bouc émissaire qui masque les vrais problèmes.

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Amazon : pandémie et book émissaire !

Publié le 11 novembre 2020
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Par Caroline Cuny et Yannick Chatelain.

Nommer des coupables, c’est ramener l’inexplicable à un processus compréhensible – Jean Delumeau

C’est ainsi que lors des grandes pandémies de peste du Moyen Âge, et plus particulièrement lors de la deuxième pandémie qui dura du milieu du XIVe siècle jusqu’au XIXe siècle, les étrangers, les marginaux, les lépreux, les sorcières, les juifs, ont été désignés comme coupables, accusés d’être des semeurs de peste et persécutés.

Deux siècles plus tard, ces réflexes de recherche de boucs émissaires sont toujours présents : lors de la pandémie que nous traversons, quand bien même cette folie des hommes n’a pu se déchainer, elle n’était pas pour autant absente.

La Covid-19, de par son origine avancée a attisé le racisme anti-asiatique dans le monde entier. Lors de la première vague en France des messages haineux contre la communauté asiatique ou d’origine asiatique se sont multipliés, le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus – utilisé sur les réseaux sociaux pour porter les faits à la connaissance peut en attester.

Le reconfinement qui a été décidé a encore aggravé les choses : comme le relate Valentin Cebron le 6 octobre 2020  : « Un appel à la violence sur les réseaux sociaux a été suivi de plusieurs violentes agressions physiques. »

Amazon le « book émissaire » vers un retour au Moyen Âge ?

Ce recours récurrent au bouc émissaire lors de pandémies est ainsi et malheureusement toujours d’actualité. Lorsqu’il s’agit d’aborder la problématique de l’appel au boycott d’Amazon lancé par plusieurs politiques dont une ministre d’État, il pourra être avancé qu’il ne s’agit là que d’une entreprise. C’est oublier que par-delà la structure proposée à la vindicte populaire, se trouvent également des hommes et des femmes, des familles : Amazon employait fin 2019 quelques 798 000 salariés dans le monde dont 10 000 en France.

Aussi, lorsque Roselyne Bachelot a appelé au boycott d’Amazon pour défendre les petites librairies déclarant : « Ils se gavent, à nous de ne pas les gaver ! » la désignation d’Amazon comme le responsable du désarroi des libraires français procède du même réflexe de recherche et de désignation d’un bouc émissaire.

L’inversion des responsabilités

Amazon, Facebook, Google… ne sont certes pas des parangons de vertu, entre autres en matière de gestion de données. Comme le rappelle Shoshana Zuboff« il y a dans l’ombre une énorme extraction de nos données personnelles dont nous n’avons pas idée. »

Cependant, est-il nécessaire de rappeler que :

  • Ce n’est pas Amazon qui a pris la décision de procéder à un reconfinement le 30 octobre 2020, de fermer les commerces de proximité dont les librairies et ce en dépit de leurs investissements et du suivi scrupuleux de toutes les mesures de précaution nécessaires, le tout dans une configuration plus sécurisée, la population française disposant enfin des masques et du gel hydroalcoolique qui avaient tant fait défaut lors de la première vague !
  • Ce n’est pas Amazon qui a décrété que les produits culturels (livres, CD, DVD, jeux vidéo) sont des produits non essentiels au pays des Lumières.

Le contexte actuel favorise l’émergence de boucs émissaires

D’un point de vue de la psychologie individuelle, le bouc émissaire permet de remplir deux fonctions distinctes :

  1. Maintenir sa valeur morale personnelle en minimisant les sentiments de culpabilité qui émergent dans une situation dans laquelle sa responsabilité est engagée alors que des résultats négatifs sont obtenus.
  2. Maintenir le contrôle personnel perçu en offrant une explication claire pour un résultat négatif apparemment inexplicable ou difficile à contrôler.

Dans une perspective de psychologie sociale, le bouc émissaire est celui qui permet de focaliser tout un groupe sur un objectif : l’exclusion de l’un de ses éléments. Ceci permet de souder le groupe en une unanimité de rejets, même si à l’intérieur du groupe les raisons des rejets sont, elles, très différentes. Ainsi, chacun peut rejeter Amazon, quand bien même ce serait pour des raisons variées !

Enfin, dans le phénomène d’illusion groupale décrit par Anzieu (1971), le bouc émissaire permet de fixer une agressivité collective latente, elle-même causée par une angoisse de morcellement et de persécution. En effet, dans la crise actuelle, l’individu JE doit céder sa place au collectif NOUS pour survivre, ce qui est nécessairement angoissant.

La fabrication du consentement… appuyé par la publicité

Si la désignation d’Amazon par une ministre ainsi que par la maire de Paris comme le responsable de tous les maux de nos libraires – acté par un appel au boycott – apparait comme une dérive préoccupante et d’un autre temps, il est tout aussi inquiétant de voir des enseignes se faire « complice » de ce genre de procédés, en s’appuyant sur ces déclarations pour cautionner une incroyable inversion des responsabilités.

Ainsi, si d’aucuns se félicitent de la publicité de l’enseigne Intermarché titrant « DÉSOLÉ AMAZON… », cette approche de sauveur – sous couvert de soutenir des victimes – se fait un soutien du recours moyenâgeux à la désignation d’un bouc émissaire.

Cette fuite en avant irrationnelle, infondée, peut in fine obtenir l’adhésion de l’opinion publique en la trompant et en détournant son attention vers des coupables qui, comme cela a été démontré, ne sont nullement responsables des décisions de fermetures (à tort ou à raison, l’histoire en sera juge) qui ont été ordonnées par l’Exécutif.

Si nous ne prenons pas la mesure collective de la dangerosité de ce genre d’approche et de ses conséquences, si nous n’en avons pas la lecture (à savoir le recours à l’ostracisation et, dans le cas évoqué, nommer des coupables pour se défausser de toute forme de responsabilité dans la situation tragique traversée) alors, devant le désarroi grandissant de la population et des commerçants, nous devons nous poser une question : qui seront demain le ou les prochains boucs émissaires ? des entreprises ? des hommes ?

Pensons-y ! Celui que l’on punit n’est plus celui qui a commis l’action. Il est toujours le bouc émissaire. Friedrich Wilhelm Nietzsche – Aurore (1881)

Caroline Cuny, Docteure en Psychologie cognitive, HDR, est professeure de marketing à Grenoble École de Management (GEM) et chercheure associée aux Chaires « Digital, Organization and Society » et « Paix économique, Mindfulness et Bien-être au travail ».

 

Yannick Chatelain, Docteur en Administration des Affaires, est professeur associé à Grenoble École de Management, et chercheur associé à la Chaire DOS « Digital, Organization and Society ». Ses travaux portent sur les usages d’Internet, le contrôle social, la contre-organisation sociétale et la liberté d’expression.

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  • La recherche de boucs émissaires est une dérive inévitable dans le contexte actuel. Une population apeurée et désorientée est naturellement en quête de coupables et les autorités ont beau jeu d’en désigner de faciles – alors que c’est elles qui sont fondamentalement responsables de la situation.
    Ceci dit, je ne suis pas sûr que beaucoup de gens soient dupes. La perception générale, me semble-t-il, est qu’Amazon profite simplement d’une situation qu’il n’a pas créé, ce qui n’a rien de condamnable en soi.

    • La population ne semble pas en quête de quoi que ce soit de spécial, sinon qu’on cesse rapidement cette vaste bouffonnerie de confinement. C’est le gouvernement qui s’acharne à désigner des coupables, pour éviter de le devenir lui-même. Mais cette fois-ci, ils ont tellement accumulé de mensonges et d’erreurs qu’ils vont quand même avoir un peu de mal à échapper à la sanction.

    • Les gens ont peur : normal, ils n’éteignent pas la radio ou la télé qui répètent le même message depuis 9 mois (le temps d’un bébé!…pauvre drôle). Ils sont effarés qu’on puisse remettre en cause les mesures de prophylaxie instaurés par les guignols qui nous gouvernent sans avoir la moindre preuve d’une quelconque efficacité quant à la diminution d’un virus qui perd naturellement en létalité.
      Oui ils sont dupes mais adorent se rassurer dans ce combat collectif contre un mal et un ennemi invisibles.
      Amazon ou un autre, cela ne change rien : l’important est de détourner l’attention.

  • Comme disait Coluche »Il suffirait d’arrêter d’en acheter pour qu’ils arrêtent d’en vendre »
    C’est le consommateur compulsif qui fait le succès de ces plateformes,qui se plaint tout le temps mais qui dès 00h01 du black friday ou autres est derrière son écran et chaque année fait exploser et bat le record du nombre de transactions CB .

    • Compulsif, le consommateur ? Notez que le modèle du producteur compulsif, c’est Stakhanov. A choisir, je préfère encore le premier.

    • S’il vous plait, arrêtez donc de nous emmerder avec les poncifs écolos-gauchistes sur la consommation! Votre ignorance économique fait que vous ignorez que c’est la consommation qui nous fait vivre. Sans elle pas d’emplois, pas d’assurances sociales, pas de prélèvements fiscaux. Donc pas d’argent pour payer les salaires du privé et du public!

      • Hum, hum, c’est la production (entreprendre, investir, fabriquer, servir) qui nous fait vivre. La production précède la consommation et les produits s’échangent contre les produits. Mais évidemment au final, on produit pour consommer, pas pour la beauté du geste. Quoi que, parfois…

      • Ceci dit, vous avez raison de réagir. « Compulsif » est un jugement de valeur sans réalité concrète, à quoi on doit répondre « mêlez-vous de vos affaires ».

        Qui sait par exemple si les consommateurs en question n’ont pas épargné tout au long de l’année pour profiter des bonnes affaires du BF ? En quoi ce comportement parfaitement sain et responsable devrait-il souffrir d’un jugement péjoratif ? A quel titre devrait-on les punir d’avoir fait ce choix rationnel ?

    • Le consommateur compulsif, c’est le politicien qui trouve toujours du pognon des autres pour acheter des voix pour sa réélection.

  • Non, ce n’est pas Amazon qui a décidé de casser les reins aux libraires.
    Mais quels intérêts sert le gouvernement? Par qui Macron a-t-il été mis au pouvoir?

    • Sur ce dernier point, la littérature commence à être fournie: Crépuscule de Juan Branco, Opération Macron d’Eric Stemmelen, Mimi de Décugis et Guéna… Macron est une créature et un employé des oligarques qui tiennent la France, l’enfant des amours incestueuses des grandes fortunes et de l’énarchie.

    • Mis au pouvoir par les fonctionnaires, les retraités et les musulmans. Ils étaient un peu plus de vingt millions.

  • En ce jour du 11 Novembre ou tout est encore plus fermé qu’en cette période de confinement sauf…la GMS qui continue son biz et qui allume un contre feux sur Amazon pour mieux faire oublier qu’elle reste ouverte .La France pays ou la GMS est la plus implantée par tête d’habitant,devant l’Allemagne pour une fois ,devant la très méchante libérale GB…en Allemagne et en Espagne c’est l’inverse la GMS est fermée et les petits commerces ouverts…
    De là à y voir un lien entre nos 620 000 élus pleurnichards(surtout les élus locaux)et la GMS il n’y a pas loin.

  • Il y a des similitudes inquiétantes. Quand les défaites, les pandémies, les calamités amènent à désigner des responsables qui ne sont pas à la source réelle de nos déboires et que cela se double de décisions abruptes, l’histoire nous a montré que nous n’allons pas dans le bon sens et donc que nous ouvrons la porte à des lendemains difficiles.

  • Ayn RAND faisait dire à John GALT:
    « « Si vous aviez une jambe cassée, vous seriez bien
    obligé de payer un médecin pour vous la remettre en place. »
    — Pas si c’est lui qui me la casse. »
    L’Etat n’a eu de cesse de casser les entreprises françaises petites et moyennes et délocaliser l’industrie, et prétendrait maintenant agir pour réparer en pénalisant d’autres activités! Qui est John GALT?

  • Très française la démarche, révélatrice de l’état d’esprit du pays France.
    Dès qu’une réussite se pointe à l’horizon, on la jalouse, on la critique, on la calomnie, et très rapidement on tente de l’abattre.
    Salauds de cons qui réussissent, non mais !!!
    Ces mêmes sectaires crétins oublient qu’une multitude de « petits commerçants » appuient leurs ventes sur…Amazon et s’en félicitent.
    Allez les franchouillards, encore un p’tit tour au bistrot pour faire un tiercé !

    • La jalousie repose sur l’absence de réflexion, sur l’expression de sentiments primaires.

    • Vous pouvez ajouter réussite… étrangère !
      Car personne ne tombe sur Cdiscount, Priceminister (pourtant devenue Rakuten) et tutti quanti…
      En plus de jalousie mal placée, il y a beaucoup d’anti-américanisme primaire dans cette affaire.
      Si Amazon était français, il serait encensé par le monde politique.
      Celui-ci devrait avant tout se préoccuper d’établir ici de bonnes conditions pour faire naître de tels géants plutôt que de passer son temps à débiter des âneries sur une entreprise qui rencontre un énorme succès (à juste titre) en France !

    • Les libraires qui vendent par Amazon vont parvenir à ne pas fermer définitivement pour cause de faillite. Ces tarés veulent leur mort définitive.

  • Le socialisme repose sur la pensée magique. La pensée magique, c’est ce qui rythmait la vie des sociétés primitives.

  • Faut-il rappeler, en outre, à Bachelot, Hidalgo et tous les autres, que l’appel au boycott, en France, est illégal ?

  • le souci c’est qu’en pénalisant ces cakes pénalisent en fait les clients qui vont payer deux fois..quel gouvernement d’abrutis

  • Excellent article.
    Bravo.

  • « Ils se gavent, à nous de ne pas les gaver ! »: pourquoi ai-je l’étrange impression qu’il y a un truc beaucoup plus gros qu’Amazon en France, et qui se gave encore plus …

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