Une démocratie assistée est-elle encore une démocratie ?

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La nationalisation rampante de la politique, de la presse et des syndicats n’est que le reflet d’une société tout entière prise en charge par l’argent public.

Par Jean-Philippe Delsol.
Un article de l’Iref-Europe

La démocratie semble désormais si faible qu’il lui faut sans cesse les béquilles de l’État, ou du moins de son argent, c’est-à-dire du nôtre. Le mal est endémique et atteint tous ceux qui participent à l’action publique et sociale et en informent les citoyens.

Les syndicats, pour une très grande part de leurs budgets, sont financés par des subventions publiques directes (pour environ 200 millions d’euros sans doute) et indirectes, sous forme de décharges horaires et de mises à disposition pouvant représenter des centaines de millions d’euros.

Comme ils n’ont plus guère d’adhérents volontaires, ils ont fait voter une contribution patronale obligatoire, de 0,016 % des rémunérations versées aux salariés, qui depuis 2015 finance les organisations syndicales.

L’institution d’adhérents forcés en quelque sorte ! À ceux qui voudraient encore payer une cotisation, désormais l’État rembourse 66 % de leur cotisation syndicale.

483 millions pour aider la presse !

Les partis politiques n’en profitent pas moins. En 2020, des subventions leur ont été versées, calculés en fonction des résultats des législatives de 2017, pour un montant de 66,08 millions d’euros.

Elles ont été justifiées par le principe d’interdiction des dons des autres personnes morales posé par la loi du 11 mars 1988. Mais c’est aussi un moyen de faire dépendre les partis de l’État et de les déconnecter des adhérents qui devraient les financer.

Incapables de vivre par eux-mêmes du fait de la désaffection dont ils font l’objet, les partis politiques ont fait voter une loi qui en fait les dispense d’avoir des partisans. Ils seraient plus libres si leurs ressources provenaient d’une foultitude de donateurs plutôt que de l’État qui les rend serviles, mais veulent-ils encore être libres ?

La presse écrite qui n’a pas suffisamment d’abonnés ou de publicité pour vivre, croule également sous les subventions publiques. Fin août 2020, le ministère de la Culture a annoncé qu’au total 483 millions d’euros sont mobilisés pour l’aider à faire émerger de nouveaux modèles indispensables à la qualité du débat démocratique à l’ère des réseaux sociaux et de la manipulation de l’information.

Au total la filière recevrait 106 millions pour les aides d’urgence mobilisées en 2020 et 377 millions pour les mesures de relance 2020-2022. En particulier et pour défendre le pluralisme de la presse, il a été décidé d’instaurer un crédit d’impôt de 50 euros par contribuable pour chaque nouvel abonnement à la presse d’information politique et générale, pour un coût annuel de 60 millions pour les finances publiques, et de créer deux nouvelles aides au pluralisme pour les services de presse en ligne et les titres ultramarins.

Ces soutiens s’ajouteront aux dispositifs d’aide existants qui représentent en 2020 plus de 840 millions d’euros. Ce soutien conséquent est conditionné : en contrepartie, l’État attend de la part des éditeurs de presse qu’ils se montrent exemplaires en matière de transition écologique, de parité et diversité, mais aussi de lutte contre la précarité des professions les plus fragiles du secteur (pigistes, photojournalistes, correspondants locaux de presse, vendeurs-colporteurs, etc.).

Nationalisation de la politique et de la presse

Et ainsi enfle le cercle vicieux par lequel les partis, les syndicats, la presse se passent de leurs « clients » qui se désintéressent d’eux d’autant plus. Une démocratie a besoin d’une assise de conviction qu’elle perd lorsque ses principaux rouages s’institutionnalisent et perdent alors nécessairement de leur vitalité, de leur spontanéité, de leur richesse naturelle.

Les bureaucrates remplacent les combattants politiques, l’efficacité gestionnaire se substitue à la force de l’enthousiasme et à l’ardeur des idées. Les élus eux-mêmes deviennent des professionnels à vie de la politique dont ils font une politique sans vie parce qu’ils perdent le sens du vrai travail et de l’argent qu’il faut gagner à la sueur de son front.

Et il en est souvent de même avec les syndicalistes employés à plein temps. L’obsession de tous est de conserver cette fonction devenue un emploi plutôt qu’un service. L’argent déversé avec nos impôts corrompt ceux qui l’utilisent sans compter. Ils sont prompts à s’entraider au détriment de ceux qui contribuent le plus. Sauf heureuse exception, la politique n’intéresse plus que les médiocres et la démocratie s’étiole.

Cette nationalisation rampante de la politique, de la presse et des syndicats n’est d’ailleurs que le reflet paroxystique d’une société tout entière prise en charge par l’argent public quand cette année les dépenses publiques représenteront plus de 62 % du PIB, c’est-à-dire de la production de richesse nationale.

Obligée d’entretenir un peuple dépendant de ses subsides, il ne reste plus à la démocratie que des hochets. Le parlement a comme grandes ambitions de voter des crédits pour la rénovation énergétique ou pour faire réparer les vélos quand la démocratie aurait plutôt besoin de vrais débats, de visions profondes, d’audace et de ténacité.

Des réformes plus importantes sont votées, mais c’est pour amputer encore un peu plus l’autonomie fiscale et financière des collectivités locales, pour assujettir les professionnels libéraux à de nouvelles obligations sociales, pour recréer un inutile commissaire au plan, pour augmenter nos charges en allongeant des congés paternité ou d’adoption quand nos dépenses sociales sont déjà si importantes qu’elles empêchent de disposer des moyens de police et de justice nécessaires à rétablir l’État de droit, l’ordre et la tranquillité civile qui sont la première mission de l’État.

Il ne peut y avoir de vraie solidarité qu’entre individus libres

Emmanuel Macron a regretté à la fin de son discours du 14 octobre dernier qu’on se soit « progressivement habitué à être une société d’individus libres » pour souhaiter que nous soyons désormais « une Nation de citoyens solidaires ».

Il voudrait sans doute que nous soyons comme les citoyens antiques qui avaient moins de libertés que n’en avait la Cité. Mais la démocratie moderne a fait en effet prévaloir la liberté individuelle sur celle de la collectivité et c’est ainsi que la société a pu sortir de la pauvreté.

Il ne peut y avoir de vraie solidarité qu’entre individus libres. Différemment, la solidarité n’est que le fruit de l’impôt obligatoire et déjà oppresseur. Et il ne peut y avoir d’individus libres que ceux qui se libèrent de la dépendance dans laquelle l’État voudrait les faire vivre.

Selon le conseil d’Étienne de La Boétie, c’est à nous de ne plus en être complices, d’en refuser la soumission, et nous serons libres. C’est le seul moyen de faire revivre la vie citoyenne, car toute démocratie assistée n’en porte plus que le nom et ressemble chaque jour un peu plus au masque de la tyrannie.

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