Stage « Remise en selle » payé par nos impôts : dites-moi que je rêve !

Elisabeth Borne By: Jacques Paquier - CC BY 2.0

Vous vous demandiez comment on crée des bulles et des professions protégées de la concurrence ? Eh bien, suivez la recette de Mme Borne : distribuez des subventions !

Par Nathalie MP Meyer.

« Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise », tel est l’un des grands adages d’une vie politique réussie. Pour les esprits étatistes, rien ne vaut ces moments de choc et d’angoisse où les repères habituels des citoyens sont chamboulés pour renforcer l’idée qu’il est naturel voire essentiel que l’État s’occupe de tout et étende son domaine à des secteurs, petits ou grands, qui échappaient encore à son emprise.

Au début de l’année, le cinquième anniversaire de la fusillade islamiste dans les locaux du magazine satirique Charlie Hebdo (7 janvier 2015) fournissait ainsi au ministre de la Culture le prétexte idéal pour lancer la création d’une « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » afin de « protéger » ces derniers de toutes les censures qui les menacent. On appréciera la logique qui consiste à mettre sous cloche et sous subventions étatiques un secteur dont l’irrévérence attendue n’a de sens que s’il est parfaitement libre de toute attache idéologique…

La pandémie de Covid-19 et la profonde crise économique que le confinement dressé contre elle a mécaniquement provoqué ne font pas exception à la règle, bien au contraire.

Le monde d’après sera interventionniste

Outre qu’il semble maintenant entendu que « le monde d’après » sera celui de l’interventionnisme étatique couplé à une dette abyssale selon des théories politiques et monétaires qui n’ont rien de nouveau mais qui triomphent aujourd’hui, on se rappellera par exemple qu’avant même le début du confinement, le député de la France insoumise François Ruffin s’extasiait sans retenue sur le fait que la désorientation momentanée des esprits devant la crise ouvrait une formidable fenêtre pour faire passer les idées pratiquement soviétiques de son parti :

« Cette crise est aussi une fenêtre pour nous : réquisition, plafonnement des prix, etc. Dans de tels moments, les esprits sont comme une pâte un peu molle, où l’on peut faire passer des idées neuves. »

Le plan vélo concocté à toute vitesse par la ministre de la Transition écologique et solidaire Élisabeth Borne s’inscrit tout à fait dans ces schémas. Ces jours-ci, on lisait en effet dans Paris Match la chose suivante :

« Ça fait longtemps que je me bats pour changer le regard sur le vélo […]. En quelques semaines, cette crise a fait gagner des années de politique vélo ! » se réjouit la ministre.

La ministre est ravie : le grand projet vélo qui lui tient à cœur depuis si longtemps va enfin pouvoir s’imposer à tous grâce aux délicates problématiques de distanciation sociale inhérentes au déconfinement en cours. Que le Covid-19 en soit remercié !

Il est vrai que les transports en commun censés ringardiser la voiture particulière dans une perspective de protection de la planète s’avèrent assez mal adaptés dans la nouvelle perspective de protection sanitaire. Aussi, plutôt que de voir s’installer un calamiteux retour aux véhicules thermiques, Mme Borne a aussitôt lancé un plan vélo dont le « succès si fulgurant » (pour le dire comme Paris Match) l’oblige maintenant à en tripler le budget.

Il n’est certes question que de 60 millions d’euros d’argent public, une paille par rapport aux 450 milliards d’euros que Bruno Le Maire se vantait récemment d’avoir mis sur la table pour « sauver » notre économie. Et on parle du vélo, objet familier et éminemment sympathique qu’aucune personne de bonne volonté ne saurait critiquer sans se ridiculiser.

Le vélo au service de la puissance de l’État

Mais la question n’est pas celle du vélo en lui-même.

Ses nombreux avantages dans telle ou telle circonstance de déplacement liée au loisir ou au travail sont connus et appréciés, et personne ne songe à les remettre en cause – si ce n’est que le vélo a le chic pour attirer les voleurs, et là, on aimerait beaucoup que la composante régalienne de l’État se décarcasse.

La question est celle de l’appropriation d’une activité humaine de plus par la puissance étatique avec tout ce que cela entraîne d’effets pervers en matière de comptes publics, de bureaucratie, de clientélisme et de perturbation d’un marché qui fonctionnait très bien tout seul.

Sans compter l’invraisemblable infantilisation dans laquelle l’État plonge une fois de plus les citoyens. Car figurez-vous qu’en plus d’une subvention de 50 euros pour faire réparer son vélo et en plus d’aides au financement de places de stationnement temporaire vélo pour les collectivités locales, le plan de Mme Borne prévoit aussi des séances « gratuites » de « remise en selle » auprès de moniteurs ou de vélo-écoles agréés.

Comme l’explique le site Coup de Pouce Vélo qui centralise les trois dispositions principales du plan (page d’accueil ci-dessus) :

« Vous n’avez pas utilisé votre vélo depuis longtemps ou vous n’êtes pas à l’aise ? […] L’État propose de vous faire bénéficier d’une séance de remise en selle dispensée par une monitrice ou un moniteur référencé.e. Le programme de cette séance s’adapte à vos besoins : reprise en main du vélo, circulation en ville, choix d’un itinéraire adapté, entretien du vélo… »

On tombe à la renverse.

La société du care qui se développe de plus en plus sur le terreau de notre État-providence jusqu’à le transformer en un État-nounou qui prend soin de nous comme d’un bébé de la naissance à la mort va finir par nous apprendre à mettre un pied devant l’autre via des formateurs diplômés par le gouvernement !

Extension de l’État nounou

Qu’y a-t-il dans le programme ci-dessus qu’on ne soit capable de faire par soi-même, en famille ou entre amis ? Pour des parents, le jour où l’enfant fait du vélo sans assistance parentale rapprochée ni petites roues est presque aussi beau et aussi naturel que le jour où il s’est mis à marcher ! C’est dire si la pratique du vélo est ancrée en nous depuis notre plus jeune âge, même si nos circonstances de vie (en ville ou à la campagne, en famille avec enfants ou en célibataire, en étudiant, etc.) en font un mode de transport plus ou moins utilisé par suite.

Nul besoin d’être pris par la main par l’État qui se constitue surtout par ce biais tout un réseau supplémentaire de connivences dans le domaine de la formation.

Mais, m’objecte-t-on, toutes les familles n’ont pas les moyens d’éduquer leurs enfants au vélo. Un argument qui me semble peu conforme à la réalité. Les écoles maternelles favorisent cette motricité pour tous les enfants ; quant aux vélos eux-mêmes, on en trouve pour tous les âges et pour quelques petites dizaines d’euros dans toutes les bonnes braderies de France et de Navarre. (Les braderies constituent du reste un formidable lieu de redistribution volontaire et choisie, mais c’est un autre sujet.)

Il n’en demeure pas moins que le plan vélo, ou du moins sa subvention de 50 euros offerte pour une réparation, a effectivement connu un vrai engouement du public dès son lancement début mai. Selon la ministre, le « coup de pouce réparation » a déjà été sollicité pour plus de 62 400 cycles et le rythme serait monté à 5000 par jour depuis le 25 mai. D’où la décision de tripler le budget face à la « demande »… et face à l’inquiétude des réparateurs qui commençaient à se demander s’ils seraient indemnisés.

Mais s’agit-il réellement d’un succès fulgurant ou d’un classique effet d’aubaine ? La question se pose car la période printanière est justement celle où l’on commence à ressortir son vélo pour des balades ou des trajets nécessaires. Pouvoir le faire réviser chez un professionnel sans rien débourser ou presque, voilà qui peut effectivement motiver une nouvelle « demande », mais une demande largement artificielle car fondée sur l’existence d’une subvention.

Autrement dit, avec ses 50 euros offerts, Mme Borne a complètement perturbé le marché de l’entretien et de la réparation des vélos. Elle a généré une demande qui n’existerait pas à ce niveau si le marché avait été laissé à lui-même et elle constate maintenant qu’on va manquer de réparateurs.

Interventionnisme pour interventionnisme, il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin : la voilà maintenant lancée sur la piste d’une Académie des métiers du vélo afin de financer la formation de 250 réparateurs d’ci la fin de l’année et 500 par an ensuite :

Vous vous demandiez comment on crée des bulles (qui finissent toujours par éclater) et des professions protégées de la concurrence (qui finissent toujours par offrir un service de piètre qualité) ? Eh bien, suivez la recette de Mme Borne : distribuez des subventions !

Et réjouissez-vous car dès le joli mois de mai prochain, vous pourrez donner libre cours à votre fibre cyclo-festive grâce à la fête nationale du vélo que Mme Borne se propose d’instaurer (et financer) en fédérant ce qui existe déjà afin de fêter la bicyclette, petite reine du déconfinement !

On croit rêver, mais non.

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