Confinement : pourquoi l’éviter n’est pas un acte égoïste

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Il est possible de s’opposer aux mesures coercitives imposées, telles que le confinement, non par simple hédonisme, mais au nom d’un devoir de respect pour la liberté d’autrui.

Par Albert Scott1.
On peut s’opposer aux mesures hygiénistes coercitives et au confinement en particulier, pour plusieurs raisons.

La première, très mauvaise et avec laquelle on voudrait amalgamer toute opposition, consiste à nier la gravité et la tragédie que représente cette pandémie. Une autre, au moins légèrement meilleure, consiste à nier l’utilité des coercitions, dont l’efficacité est difficile a évaluer. Une troisième encore consiste à insister sur la gravité des conséquences de cette politique.

En effet, la crise économique qui va suivre risque d’engendrer une famine massive (Oxfam estime que 121 millions de personnes pourraient en être victimes), affaiblir notre système de santé à long terme, donc nous rendre plus vulnérables aux prochaines épidémies. Par exemple, c’est la pauvreté engendrée par la guerre qui a rendu la grippe espagnole bien pire que la Covid.

Pourquoi s’opposer aux mesures coercitives ?

Sans nier la gravité de la Covid, ni même douter de l’efficacité des mesures et  aborder leurs conséquences, il est aussi possible de s’opposer aux coercitions au nom de la liberté elle-même. C’est ce que j’aimerais esquisser ici.

Cette position est souvent accusée d’irresponsabilité, d’égoïsme et de manque de considération envers la vie d’autrui. C’est ce qui a été reproché à Nicolas Bedos. Mais je tiens à démontrer qu’il est possible de défendre ce point de vue non par simple hédonisme, mais au nom d’un devoir de respect pour la liberté d’autrui.

Le respect pour la liberté d’autrui

La philosophe Judith Thomson, dans A defense of abortion, cherche à défendre le droit à l’avortement sans pour autant nier toute forme de valeur à la vie du fœtus. Une expérience de pensée de cet essai est tout à fait extrapolable à la situation actuelle, voire même encore plus appropriée : « l’argument du violoniste ».

Thomson nous invite à imaginer la situation suivante.

Vous vous réveillez un matin alité aux côtés d’un célèbre violoniste inconscient. Il souffre d’une maladie rénale mortelle. La Society of Music Lovers a examiné tous les dossiers médicaux disponibles et a conclu que vous seul aviez un groupe sanguin compatible avec le sien. Vous avez donc été kidnappé, et hier soir vos deux systèmes circulatoires ont été reliés afin que vos reins puissent éliminer les déchets toxiques de son sang.

Le directeur de l’hôpital vous dit : « Écoutez, nous sommes désolés que la Society of Music Lovers vous ait fait subir ça – nous ne l’aurions jamais permis si nous l’avions su. Mais c’est fait, et le violoniste est maintenant branché sur vous. Débrancher le tuerait. Mais tant pis, ce n’est que pour neuf mois. D’ici là, il sera guéri et pourra être débranché de vous en toute sécurité. »

Thomson avance qu’il serait indéniablement très aimable de consentir à rester branché neuf mois au violoniste… Mais qu’il ne s’agit pas pour autant d’un devoir moral.

En effet, il s’agit de votre corps et de votre sang, vous avez et vous gardez la liberté d’en faire ce que vous voulez quand bien même la vie d’un autre, ici le violoniste, est en jeu. Si jamais nous étions incités à penser devoir rester alités plusieurs mois pour sauver le violoniste, le serions-nous toujours s’il s’agissait de plusieurs années ?

À moins de croire que ce devoir demeure même s’il faut rester branché toute une vie, reconnaissons que le droit à la vie du violoniste n’implique pas de notre part le devoir de le sauver à tout prix. Il ne s’agit pas de défendre le droit de tuer, seulement de défendre le droit de jouir de sa liberté, même lorsque cela implique de ne pas lui éviter de mourir (certains reconnaîtront là une position identique à celle de Murray Rothbard et de Walter Block, dite évictionniste).

La pandémie et l’exemple de Judith Thomson

Face à la pandémie, nous sommes tous dans une position comparable à celle de la victime : nous sommes soudainement et contre notre gré comme branchés au violoniste, et contraints de restreindre nos activités, voire de rester isolés chez nous, pour ne pas risquer la vie des autres. Évidemment, que ce soit dans le cas de l’avortement ou, ce qui nous intéresse, de la pandémie, il existe quelques limites à l’analogie.

Une limite que pourrait opposer un partisan des coercitions hygiénistes est que celles-ci sont moins contraignantes que celle qui consiste à rester alité neuf mois, branché au système sanguin d’un autre.

Je ne pense pas que cette objection puisse être retenue. Risquer constamment d’être assigné à résidence, du jour au lendemain, sur une simple décision de l’exécutif, sans débat public ; laisser au gouvernement le pouvoir de décider ce qui est essentiel et ce qui est superflu ; interrompre la carrière ou les études d’innombrables personnes… Tout cela n’est pas anodin, même si les fonctionnaires et les retraités (c’est-à-dire la moitié de l’électorat français) ne s’en rendent pas forcément compte.

On pourrait aussi évoquer les violences policières liées au port du masque et les rumeurs d’isolement pour les cas-contacts au Canada qui, si elles ne sont pas réelles, pourraient très bien le devenir.

De plus, les politiques anti-covid s’échelonnent déjà sur près de 9 mois et vont très certainement les dépasser, peut-être même dureront-elles plusieurs années ; ce qui serait assez habituel pour une épidémie, d’autant plus que les mesures visent essentiellement à la ralentir.

Une autre limite de l’analogie, cette fois en défaveur des politiques hygiénistes, est qu’il y a bien plus d’une seule personne branchée au violoniste. En effet, ce n’est pas la moitié de l’humanité qui risque la mort et qui est susceptible d’être sauvée.

En France, ce sont tout au plus quelques dizaines de milliers de personnes. En contraindre plusieurs dizaines de millions afin de sauver les autres revient à brancher un millier d’individus à un seul violoniste et exiger que chacun d’entre eux reste à sa place, sans quoi il pourrait augmenter la probabilité de le faire mourir.

Ou dit autrement, ce n’est pas la vie d’un violoniste que nous avons entre les mains, mais seulement un millième de cette vie. Voilà qui devrait rendre encore plus évident – précisément mille fois plus – le droit de se « débrancher ».

Une autre limite à l’analogie avec notre situation présente doit être soulignée. Lorsque nous sommes face au choix de porter un masque ou non, d’obéir aux recommandations et à la loi, ou pas, chacun d’entre nous est dans la position du pauvre homme qui se réveille branché au violoniste. D’ailleurs, beaucoup de ce qui nous est demandé représente un coût minime – porter un masque lorsque c’est utile, éviter les grands rassemblements, etc.

L’altruisme étant une très belle chose, je ne peux qu’encourager chacun à se soumettre volontairement à ces menus sacrifices afin de contribuer à protéger les autres.

Mais en tant que citoyens susceptibles d’approuver ou non les mesures du gouvernement, la position qui nous correspond dans l’expérience de pensée est tout autre : nous sommes dans la peau des admirateurs du violoniste, et tous ceux qui approuvent et qui cherchent à justifier les politiques hygiénistes, voire même qui en demandent encore plus, tous ceux-là sont dans la peau des kidnappeurs qui ont branché l’innocent au violoniste.

Si nous avons bel et bien un droit sur nous-même et sur notre corps, c’est que nous avons le devoir de respecter ce droit chez les autres. Et si celui qui décide librement de protéger les autres sans y être moralement ou légalement obligé peut être félicité pour sa bonté, il n’en est rien de celui qui use de la violence (ou simplement, qui collabore avec lui) pour imposer une contrainte inique aux autres, aussi bonnes que soient ses intentions.

  1. Professeur de philosophie.
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