Transformer le monde : quelle leçon tirer de l’aveu d’impuissance de Nicolas Hulot ?

Nicolas Hulot by OEA-OAS (CC BY-NC-ND 2.0) — OEA-OAS, CC-BY

Nicolas Hulot a commis l’erreur de tous les idéalistes : arriver avec ses grandes idées, une vision, et penser que sur la seule foi de sa popularité et de la vérité de son idéal, la mer allait se séparer en deux sur son passage.

Par Philippe Silberzahn.

Dans une interview à Paris Match il y a quelques jours, Nicolas Hulot revenait sur son passage express au ministère de la Transition écologique en 2018. Il avait démissionné après quelques mois seulement, estimant qu’il ne parvenait pas à faire passer ses idées et n’était qu’un exécutant tenu à l’écart des grandes décisions.

Cet aveu d’impuissance, surprenant pour quelqu’un d’aussi engagé et populaire, peut fournir une leçon importante à ceux qui veulent vraiment changer le monde.

On se souvient du bref passage de Nicolas Hulot au gouvernement. Après être devenu une des personnalités françaises les plus identifiées avec le combat écologique, il avait rejoint le gouvernement comme ministre de la Transition écologique après la victoire d’Emmanuel Macron. L’arrivée d’un tel poids-lourd était un signal fort pour montrer que le nouveau président prenait la question écologique au sérieux.

Las, après un peu plus d’un an, Hulot jetait l’éponge. Il expliquait sa démission en indiquant ne pas parvenir à faire passer ses idées et ne supportait plus « d’avoir à faire des petits pas quand la gravité de la situation exigeait un grand saut ». Cette démission avait bien sûr suscité la consternation des écologistes et de tous ceux attachés à la cause environnementale.

Mais de façon plus importante, elle soulignait la difficulté pour un activiste de faire changer les choses. Si en effet, se disaient nombre d’observateurs, quelqu’un d’aussi engagé et qui dispose d’un tel poids dans l’opinion échoue à faire changer les choses, cela signifie-t-il que le changement est impossible ? Que face aux grands défis de notre époque, on ne pourra rien faire ?

Le changement c’est possible

Heureusement, il n’en est rien. Face aux défis de notre époque, on peut faire quelque chose ; la question est de savoir comment le faire. C’est en cela que la mésaventure de Nicolas Hulot peut nous servir de leçon. La question est importante car jamais une époque n’a eu autant besoin d’individus capables d’agir pour la transformer. Et c’est bien d’action dont il s’agit, et surtout de posture pour agir.

Le sociologue américain Saul Alinsky, très engagé dans les luttes sociales durant les années 1950 à 1970, distinguait deux types d’activistes : les activistes rhétoriques et les activistes pragmatiques.

Les premiers sont idéalistes et veulent se donner bonne conscience. Ils ont une vision, ils visent un objectif idéal et posent la question en terme de quoi, c’est à dire qu’ils font du problème une question morale. Ils sont des activistes rhétoriques car le discours est leur outil principal. Ils pensent que la justesse de leur idéal suffira à convaincre tout le monde pour qu’il devienne réalité.

Les seconds veulent vraiment changer le monde et s’en donnent les moyens. Ils adoptent des principes d’action et posent d’abord le problème en termes de comment. Ils sont intéressés par ce qui fonctionne, aux conséquences de ce qu’ils font. C’est cela qu’ils visent.

Dans son interview à Paris Match, Nicolas Hulot revenait avec amertume sur son bref passage au pouvoir et déclare : « Je n’étais qu’un exécutant, submergé. »

Que quelqu’un disposant d’un tel poids dans l’opinion publique se décrive comme un simple exécutant impuissant face à Matignon a de quoi surprendre, mais c’est en fait consubstantiel à l’idéalisme : placés en situation d’agir, les activistes rhétoriques sont en effet désarçonnés car ils n’ont jamais théorisé leur action. Fascinés par leur idéal, ils n’ont jamais réfléchi à quoi faire en pratique.

On les dit visionnaires, ils se révèlent ectoplasmes. Nicolas Hulot avait le sentiment « que l’écologie n’était pas la priorité de ce gouvernement » ; l’activiste pragmatique lui répondrait que sa tâche était qu’elle le devienne, que le fait que ce ne soit pas une priorité était un point de départ, sa feuille de route, sa mission.

L’activiste rhétorique vit en effet dans le futur de son idéal, qu’il polit jour après jour, tandis que l’activiste pragmatique vit dans le présent, si imparfait soit-il. Alinsky écrit ainsi :

Je pars de là où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je le voudrais. Que nous acceptions le monde tel qu’il est n’affaiblit en rien notre désir de le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être – il est nécessaire de commencer là où le monde est si nous voulons le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être. Cela signifie travailler dans le système.

En cela Alinsky s’oppose aux idéalistes qui ne cessent de disserter sur un monde idéal en se désintéressant de la réalité. Autrement dit, c’est leur idéalisme même qui empêche les idéalistes de servir la cause à laquelle ils sont attachés, car il leur interdit une méthode pragmatique qui rendrait sa victoire possible. Prisonniers de leur idéal, qu’ils ne définissent d’ailleurs jamais en termes concrets, et incapables d’agir, ils n’ont plus que le ministère du verbe et échouent à initier le moindre changement.

Hulot a donc commis l’erreur de tous les idéalistes : arriver avec ses grandes idées, une vision, et penser que sur la seule foi de sa popularité et de la vérité de son idéal, la mer allait se séparer en deux sur son passage. Et lorsque la grande vision tarde à devenir réalité, que fait l’idéaliste ? Il décide qu’il s’agit d’un problème d’exécution : j’ai un superbe plan, une vision irréprochable, ce sont les exécutants qui n’exécutent pas bien.

Alors il fait venir les consultants, crée des groupes de travail, une war room des projets, etc. Mais bien sûr cela ne change rien et rien n’avance. Alors il accuse les autres : résistance au changement ! Hostilité à la réforme ! Conservatisme ! Sabotage ! Bouh ils sont méchants, personne ne veut de ma belle vision ! Et il finit par tout plaquer pour aller bouder et publier une tribune dans Le Monde de temps en temps avec d’autres idéalistes aigris.

Posture du réformateur

Que fait au contraire l’activiste pragmatique ? Il trouve les moyens pour convaincre et faire passer sa réforme. Il construit un consensus, au besoin partiel et brinquebalant, mais un consensus tout de même, sur la nécessité de la réforme et construit une coalition suffisamment importante pour la faire adopter. Cette construction de coalition est la marque de l’activiste pragmatique comme elle est la marque de l’innovateur en organisation.

La démarche est la même, les principes sont les mêmes. Cela suppose précisément ces petits pas que méprisent tant les idéalistes qui veulent un grand soir tout de suite, des petites victoires qui sont autant de changements acquis sur lesquels on capitalise ; cela suppose aussi des compromis, tout aussi inacceptables pour les idéalistes épris de pureté idéologique.

Nicolas Hulot a ainsi été outré que les chasseurs soient reçus et écoutés par le gouvernement. C’est significatif : que l’on aime ou pas les chasseurs, on ne peut leur reprocher d’essayer de défendre leurs intérêts ni reprocher au gouvernement de les écouter, c’est son devoir.

Le compromis nécessaire à la réforme nécessite d’écouter tout le monde, y compris ceux dont les vues ou les pratiques vous déplaisent et d’engager les parties prenantes. C’est bien évidemment la marque des idéalistes de trouver cela répugnant, car la grandeur de la cause interdit tout compromis ; ils moqueront l’activiste pragmatique, l’accusant de trahir la cause, mais c’est ce qui marche et permet un progrès concret.

Ce que l’échec démontre avec cette affaire n’est certainement pas que la réforme est impossible, ni celle de l’État, ni celle des organisations publiques ou privées, ni celle de la société. Elle est possible et elle est souvent faite en France dès lors qu’un pragmatique s’y attelle.

Ce que l’échec démontre ici c’est l’impasse de l’idéalisme. L’impérieux besoin de transformation de notre époque appelle à une révision profonde de la façon dont nous envisageons l’activisme, et à cesser d’être fascinés par le romantisme et l’allure des activistes rhétoriques. Qu’ils boivent un café à notre santé au café de Flore et laissent la place aux activistes pragmatiques.

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