L’économie française sur la mauvaise pente

Bruno Le Maire chez Parisien by Fondapol on Flickr (CC BY-NC-ND 2.0) — Fondapol - Fondation pour l'innovation politique, CC-BY

L’environnement de nos entreprises doit être profondément modifié. Sans ces réformes, le combat à mener pour réindustrialiser notre pays ne pourra pas être mené avec succès. OPINION.

Par Claude Sicard.

On accuse volontiers les Français d’avoir une culture économique tout à fait insuffisante, et les médias grand public contribuent malheureusement très peu au comblement de cette lacune.

L’économie française peut-elle se dégager du piège de la désindustrialisation ?

Lorsque les médias publient des informations sur l’économie française, ils se bornent à des données sur la conjoncture, c’est-à-dire sur les évolutions à très court terme de quelques agrégats. Dès que l’INSEE le publie, ils évoquent le taux de croissance de notre économie, c’est-à-dire de la progression du PIB d’une année sur l’autre, commentent régulièrement l’évolution du  chômage, mentionnent de temps à autre la dégradation de notre balance du commerce extérieur, etc.

Mais les problèmes de fond, structurels, ne sont jamais abordés, étant entendu sans doute que cela ne concerne guère le grand public, en sorte que la majorité des Français ignore tout du fonctionnement de notre machine économique.

Il serait pourtant nécessaire de leur expliquer les raisons pour lesquelles nous avons la fiscalité la plus lourde de tous les pays développés, des dépenses sociales record et un endettement qui ne cesse d’augmenter d’année en année. Notre Président aurait d’ailleurs dû le faire lui-même en début de mandat. Les réformes qu’il a lancées ont donc été incomprises par la majorité de la population.

Nous allons donc tenter d’expliquer l’articulation qui existe entre les différents agrégats de notre économie, en montrant par quel mécanisme ils se commandent les uns les autres.

Il faut pour cela mettre en évidence la manière dont un certain nombre d’entre eux ont évolué, comprendre la dynamique qui s’est enclenchée et par laquelle nous nous trouvons piégés.

Dépenses publiques            

1980 : 49 %
2000 : 55 %
2018  : 56,4 %

Dépenses sociales

1980 : 20,1 %
2000 : 27 %
2018 : 36,1 %

Prèlèvements obligatoires

1980 : 39 %
2000 : 44 %
2018 : 48,4 %

Endettement

1980 : 20 %
2000 : 60 %
2018 : 98,4 %

 

Ces chiffres soulèvent immédiatement deux questions :

  • pourquoi un tel accroissement de tous ces ratios depuis une quarantaine d’années ?
  • comment se situe la France par rapport aux autres pays ?

Les chiffres ci-dessous indiquent comment notre pays se positionne par rapport à la moyenne des pays européens, en pourcentage du PIB :

Dépenses publiques         

France : 56,4 %
Union européenne : 46,7

Dépenses sociales

France : 36,1 %
Union européenne : 28,2 %

Prélèvements obligatoires

France : 48,4 %
Union européenne :  43,2 %

Endettement

France : 98,4 %
Union européenne : 67,7 %

On voit que la France se place très nettement au-dessus de la moyenne européenne pour tous ces agrégats et les écarts sont chaque fois très importants. Il reste à en identifier la cause.

La France se caractérise par le fait d’être le pays où les différents ratios que nous venons d’examiner sont devenus systématiquement les plus élevés en Europe voire dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Simultanément, elle est le pays où le taux d’industrialisation a sans cesse baissé au cours de cette période pour devenir le plus faible de tous les pays européens, Grèce mise à part.

On ne peut s’empêcher de supputer qu’existe entre ces variables une relation de cause à effet. La production industrielle n’a pas cessé de décliner : elle contribuait à la formation de notre PIB pour 26 % ou 27 % à la fin des Trente Glorieuses ; ce pourcentage est tombé à 10,1 % à présent ; et les effectifs du secteur industriel sont passés de 6,5 millions de personnes en 1975 à 2,7 millions aujourd’hui.

La production industrielle génère de la richesse

L’explication se trouve dans le rôle déterminant que joue la production industrielle pour générer de la richesse.

En effet, si on rapproche la production industrielle des pays, mesurée par habitant selon les données de la comptabilité nationale, du PIB/per capita de ces pays, on constate qu’il existe une relation extrêmement forte entre ces deux variables. C’est ce que montre le graphique ci-dessous où les production industrielles ont été calculées en dollars à partir des données de la BIRD, organisme qui inclut la construction dans sa définition de l’industrie. Le coefficient de confiance de la corrélation est extrêmement élevé.

économie française

On déduit donc de cette corrélation que la production industrielle des pays est la variable explicative clé de leur prospérité.

  • avec une production industrielle par personne de 6900 dollars par an la France a un PIB par tête de 40 493 dollars ;
  • avec un ratio de 12 400 dollars l’Allemagne obtient un PIB par tête de 46 258 dollars ;
  • la Suisse est en tête avec 21 000 dollars, avec un PIB extrêmement élevé soit 81 993 dollars.

La France se trouve au onzième rang européen de PIB par habitant, ce que les Français paraissent ignorer. La révolte récente des Gilets jaunes qui se sont plaints de la désertification du territoire et de l’insuffisance de leurs revenus est l’illustration du phénomène que nous décrivons, et curieusement cela n’a pas été relevé par les commentateurs de la vie politique.

Pour tenter de compenser ce retard de PIB par tête dû à l’insuffisante production industrielle du pays, et sous la pression des catégories sociales les plus affectées par la désindustrialisation, les pouvoirs publics ont été amenés à considérablement augmenter leurs dépenses sociales. Pour faire face à la jacquerie des Gilets jaunes,  Emmanuel Macron s’est vu contraint de lâcher d’un coup 17 milliards d’euros pour des aides sociales.

Le graphique suivant indique comment se positionne aujourd’hui le pays, par rapport aux autres, en matière de dépenses sociales.

économie françaiseLa France, championne des dépenses sociales

On voit que notre pays est très au-dessus de la corrélation alors que la moyenne OCDE se trouve précisément sur la droite de régression. Nous avons des dépenses sociales anormalement élevées. Les Pays-Bas et les États-Unis, au contraire, sont très en deçà de la norme.

Selon l’équation de la droite de corrélation la France devrait être à 9326 dollars par habitant de dépenses sociales, alors que celles-ci s’élèvent à 12 976 dollars, soit un excès de 39 %. La différence est considérable. Sur un total de dépenses sociales de 876 milliards d’euros en 2019, il s’agit d’un excès de 246 milliards d’euros. Le poids extraordinaire des dépenses sociales constitue une charge qui plombe complètement l’économie française. Les Français n’en ont aucune conscience.

Cet excès a été financé en 2019 par un accroissement de l’endettement de 114 milliards d’euros et par une surcharge de prélèvements obligatoires de 132 milliards d’euros. Si nous avions des dépenses sociales se situant à un niveau normal, celui donné par la moyenne européenne, c’est-à-dire 684 milliards d’euros, nous n’aurions pas à recourir chaque année à l’endettement, et les prélèvements obligatoires se situeraient à 42,9 % du PIB, niveau très proche de la moyenne européenne.

Notre économie se trouve entraînée dans un enchainement fatal du fait de la fonte de notre secteur industriel : des dépenses sociales devenues progressivement  considérables, lesquelles ont gonflé, d’année en année les dépenses publiques,  entrainant des prélèvements obligatoires devenus finalement les plus importants de tous les pays de l’OCDE ; ceux-ci étant toujours insuffisants, le pays s’est trouvé contraint de recourir à de l’endettement, d’où une dette publique en croissance permanente :

  • 1980 : 20,0 %
  • 1990 : 38,0 %
  • 2000 : 60,0 %
  • 2010 : 81,6 %
  • 2019 : 100,1 %

Cet enchainement infernal auquel se trouve condamnée notre économie a été enclenché il y a une quarantaine d’années et se perpétue sans qu’aucun des gouvernements qui se sont succédé n’ait pu y mettre fin. Il n’est d’ailleurs même pas certain qu’ils en aient vu le côté pervers. Le pays s’endette donc chaque année de plus en plus. Les prélèvements obligatoires sont devenus les plus importants de tous les pays développés et étouffent l’économie.

Il ne pourra être mis fin à ce mécanisme qu’en réduisant considérablement nos dépenses sociales : en Allemagne elles ne sont d’ailleurs que de 25,1 % du PIB, aux Pays bas de 16,7 % seulement.

Il y a en effet peu d’espoir que notre secteur industriel puisse remonter au niveau de la moyenne des pays de l’Union européenne. Il faudrait pour cela que le pays retrouve ses équilibres, à environ 17 % du PIB. Des pays prospères comme l’Allemagne ou la Suisse se situent au-dessus de 20 % du PIB.

Notre ministre de l’Économie fait tout ce qui est en son pouvoir pour tenter de réindustrialiser quelque peu la France. Ce problème est à l’ordre du jour dans le contexte de la pandémie du coronavirus, mais aucun résultat ne pourra être obtenu sans de très profonds bouleversements structurels.

L’Union européenne devrait se décider à ériger des protections douanières significatives afin de protéger nos industries naissantes ou renaissantes de la concurrence des pays à bas salaires. Notre Code du travail devrait par exemple s’aligner sur celui de la Suisse et l’État devrait cesser de surcharger d’impôts nos entreprises.

Sans ces réformes très profondes, le combat à mener pour réindustrialiser notre pays ne pourra pas être mené avec succès. L’environnement de nos entreprises doit être en effet profondément modifié.

Dans une de ses adresses aux Français, François  Mitterrand avait déclaré que « dans la lutte contre le chômage on a tout essayé. »

Ce n’est pas en conservant les lois et les règlements ayant conduit le pays au déclin que l’on parviendra à le sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et à régénérer son économie. Notre Président, qui a parlé dans un récent discours de la reconstruction de notre économie, ne parait pas prêt à procéder à de quelconques réformes structurelles d’ici les prochaines élections. Il s’oriente plutôt vers une démocratie participative laissant à la base le soin de définir désormais les grandes orientations du pays. C’est dire que l’on n’est pas près de voir notre pays s’acheminer sur la voie du redressement.

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