Gilets jaunes : les trois graphiques de la France qui tombe

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Ou les 3 graphiques d’une France qui tombe et qui, pour son malheur, recommence toujours les mêmes erreurs.

Par Nathalie MP.

Après avoir essayé d’abord de préserver son vorace programme de transition énergétique grâce à l’annonce de quelques « aides » (lire « dépenses ») supplémentaires, Emmanuel Macron a finalement décidé jeudi dernier d’annuler la hausse des taxes sur les carburants qui devait prendre effet au 1er janvier 2019. Première revendication des Gilets jaunes, c’était aussi la première mesure à prendre, prélude, peut-être, à une prise de conscience que trop d’impôts déversés dans trop de dépenses discutables finissent par tuer le pays.

Bien que ce coup d’arrêt fiscal particulier vienne beaucoup trop tard, non seulement au regard de la révolte des Gilets jaunes qui affecte la présidence Macron, mais plus fondamentalement au regard des politiques publiques férocement taxatrices et dépensières menées en France depuis 45 ans, il n’est pas à mépriser :

Ce sont presque 4 milliards d’euros qui seront, non pas restitués aux Français (car une baisse d’impôt n’est jamais un cadeau, ni aux riches ni à quiconque), mais qui échapperont aux ponctions de l’État et seront laissés à la libre disposition des contribuables pour consommer, investir ou faire des dons, toutes activités très positives pour la prospérité de tous.

L’effort à fournir est important

Mais ne rêvons pas, c’est une goutte d’eau dans l’océan de ce qu’il faudrait faire. En 2017, les prélèvement obligatoires de la France ont dépassé les 1 000 milliards d’euros et ils ont représenté 48,4 % du PIB. Si l’on voulait les ramener à des niveaux allemands ou néerlandais (environ 40 %) qui sont aussi la moyenne de l’Union européenne, il faudrait les descendre à 826 milliards, soit une coupe fiscale et sociale de l’ordre de 175 milliards d’euros.

On mesure l’effort… La pensée magique, le « en même temps », le « yaka taxer les riches », la croyance béate que la transition écologique va créer des millions d’emplois verts, tout ce qu’on a fait jusqu’à présent en se rassurant avec l’idée que le monde entier nous enviait notre modèle social – eh bien, tout ceci risque de ne pas suffire.

Continuons la comparaison en rappelant que ces pays si peu taxateurs sont également fort peu dépensiers (43 à 44 % du PIB en 2016 quand nous sommes en haut de l’affiche avec 57 %) et que contrairement à nous, ils jouissent d’une croissance économique bien meilleure et de taux de chômage des plus enviables (respectivement 3,4 et 3,7 %).

Une situation qui, normalement, devrait nous pousser à réfléchir – plutôt que de répéter en boucle bêtement « oui, mais en Allemagne, travailleurs précaires, contrats à 1 € , blablabla… »

On se rassure comme on peut, mais la révolte des Gilets jaunes, c’est chez nous et nulle part ailleurs. Oui, les revendications penchent de plus en plus du côté de la France insoumise et du Rassemblement national ; oui, les violences sont inacceptables. Mais cette colère est un symptôme. De quoi  ? Pas d’un pays qui va bien.

Voici les trois graphiques de la France qui tombe : à gauche, dépenses publiques dans l’OCDE en 2016, au milieu prélèvements obligatoires dans l’UE en 2017 et à droite, chômage dans l’UE en septembre 2018. Qu’on ne me dise pas que tout va bien. La France n’en finit pas de tomber  :

Mais déjà, ces 4 petits milliards abandonnés posent problème : ceteris paribus, 4 milliards en moins dans les recettes de l’État au sens large, ce sont 4 milliards de déficit public en plus. Le ministre du budget Gérald Darmanin s’est précipité sur les ondes pour nous assurer que « les comptes publics seront tenus » (vidéo, 01′ 14″) – et notons au passage cette expression du « manque à gagner » utilisée par Léa Salamé qui, une fois de plus, accrédite faussement l’idée que l’État renoncerait à quelque chose qui lui appartient :

On imagine bien toutes les acrobaties comptables auxquelles les Bercy boys sont en train de se livrer. Petits calculs, transferts, augmentation d’un taux par-ci, non remplacement de deux fonctionnaires par-là, report à 2020 pour telle dépense, bref, faisons leur confiance pour retomber sur leurs petites papattes sur le papier. Avec Michel Sapin, ils ont été à bonne école.

Le socialisme au bout de l’argent des autres

Du reste, Darmanin n’est pas homme à se laisser envoûter par le « fétichisme » des 3 %, cette limite en dessous de laquelle les déficits publics des pays membres de l’UE sont censés se maintenir. Notons d’ailleurs que là encore la France ne brille guère. Alors que nous oscillons entre 2,6 et 3 % voire plus, la moyenne de l’UE est à… 0,3 % ! Tout le monde s’est remis de la crise de 2008 sauf nous (et l’Espagne, mais faut-il vraiment en tirer fierté ?)

En tout cas, voilà un petit laxisme budgétaire qui tombe à pic, car si le gouvernement a été si long à revenir sur ces taxes de la colère, c’est bel et bien parce que notre beau socialisme est arrivé au bout de l’argent des autres, comme disait Margaret Thatcher. Confidence de Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l’Assemblée :

Il n’y a plus d’argent dans les caisses, on peut juste acheter du temps.

Ne plus augmenter la pression fiscale, la faire baisser au bénéfice de la prospérité économique générale, et réduire quand même le déficit et la dette – ce qui fut toujours une quadrature du cercle selon nos habitudes passées n’appelle qu’une seule solution : la baisse des dépenses publiques.

Mais voilà, c’est « extrêmement compliqué » nous explique M. Flavien Neuvy, maire UDI de Cébazat dans le Puy-de-Dôme (01′ 29″) :

Là où il fait montre d’une lucidité louable, c’est que dès que vous voulez fermer un petit hôpital, une maternité, un bureau administratif quelconque, tout le monde s’y oppose, les élus locaux les premiers, eux qui jouent leur maintien au pouvoir sur les « services » et les équipements sportifs ou culturels plus ou moins grandioses, éventuellement baptisés à leur nom, qu’ils vont pouvoir aligner à leur crédit dans leur future profession de foi électorale.

Mais ensuite, ça se gâte. Les dépenses publiques nous sont présentées comme une sorte de grosse machine incontrôlable qui augmenterait mystérieusement et inéluctablement toute seule par l’opération du « glissement vieillesse technicité ».

Comme si les collectivités territoriales n’avaient pas embauché sans entrave pendant des années (+ 27,5 % entre 2002 et 2013) ! Comme si on n’avait pas 5,7 millions de fonctionnaires alors qu’ils étaient 1 million de moins il y a 20 ans, le nombre d’agents pour 1 000 habitants passant de 76 à 82 !

Quant à notre célèbre  « millefeuille » administratif qui empile régions, départements, communes, métropoles et communautés de communes, notre élu déclare sèchement (dans les commentaires qui suivent le tweet) :

Aucune économie à attendre de la fusion des communes.

Il est maire, vous comprenez ! Là où l’Allemagne a 11 000 communes, nous en avons presque 37 000 ; là où le Royaume-Uni a 24 000 mandats électoraux, nous en avons 618 000 – merci aux conseils municipaux de ces nombreuses communes – mais il n’y a aucune économie à attendre de rien !

Comme si l’État dépensait toujours judicieusement l’argent des contribuables, comme s’il ne s’occupait pas de trop de choses qui ne le concerne nullement, comme s’il remplissait ses obligations régaliennes, celles qu’on lui demande justement d’assurer, avec efficacité !

Comme s’il était tellement plus glorieux de payer du RSA et des indemnités chômage plus favorables que partout ailleurs plutôt que réformer le Code du travail, baisser le SMIC et baisser les impôts pour favoriser l’emploi !

Comme si les salariés de la Sécurité sociale étaient incapables de faire ce qu’il font dans le giron étouffant de l’État dans un contexte privé, plus décentralisé, plus à l’écoute des assurés sociaux qui auraient alors le choix de privilégier telle compagnie d’assurance plutôt que telle autre en fonction de leur souhait de protection à un moment donné de leur vie !

Comme si les professeurs de l’Éducation nationale, prisonniers d’un mammouth irréformable et perclus d’égalitarisme et de pédagogisme, étaient incapables d’enseigner dans des écoles privées plus agiles et plus susceptibles de répondre aux profils variés des élèves !

Comme si nous étions incapables de vivre et de travailler sans la tutelle permanente, étouffante et envahissante de l’État  !

Tout ceci est possible. Mais si l’on souhaite sincèrement retrouver de la liberté et de la prospérité pour tous, cela suppose qu’il faut changer intégralement de logiciel.

Or nous sommes bien mal représentés. Dès qu’une crise majeure étreint le pays, les élus, les journalistes et les experts dissertent doctement, ils vont même jusqu’à prononcer les mots « baisse », « dépenses » et « publiques », pour conclure : « C’est extrêmement compliqué. » 

Pas un n’est prêt à tenir un langage de vérité aux Français. Pas un n’est « courageux » – pas au sens de Darmanin, mais au sens de risquer son élection, sa réélection ou son poste confortable dans la fonction publique ou dans telle agence d’État ou dans telle Haute Autorité parfaitement oiseuse.

Emmanuel Macron doit s’exprimer ce soir. Je reconnais volontiers que la tâche qui l’attend n’est pas simple. Après le tumulte des 4 derniers samedis, trouver les mots de l’apaisement et de la réconciliation, redonner de l’espoir, marquer sa considération, admettre humblement des erreurs et annoncer des mesures qui mettront du baume au cœur et au budget des Français qui se sentent abandonnés – tout cela sans retomber dans la spirale infernale de la dépense publique, n’est ni dans les habitudes françaises ni dans les revendications des Gilets jaunes.

Mais Fillon excepté lorsqu’il a parlé (seulement parlé) d’un « État en faillite », le pays vit depuis trop longtemps sur un déni de réalité qu’aucun homme politique n’a cherché à dissiper, Macron pas plus que tous les autres

L’occasion se présente ce soir. Le rétablissement de l’ISF ou le « coup de pouce » au SMIC semblent écartés. C’est un premier pas. Reste à prendre les Français pour des adultes et leur expliquer que ce qu’on a toujours fait, ça ne marche pas. Il est possible qu’au début, ça passe mal. Mais si la politique de baisse effective des dépenses est clairement posée sur la table et menée en conséquence dès demain, il y aura des résultats sur la croissance économique, le chômage et le pouvoir d’achat.

Des résultats qu’on attend depuis longtemps et qu’on n’a jamais vus, malgré nos performances de champion international ès dépenses publiques et prélèvements obligatoires.

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