La généralisation des caméras-piéton : un nouveau leurre ?

Body worn police camera video by Utility Inc(CC BY-NC-ND 2.0) — Utility Inc, CC-BY

En quoi les caméras-piéton peuvent-elles améliorer la sécurité des citoyens sur notre territoire ? Est-il même certain qu’elles le puissent ?

Par Yannick Chatelain.

L’évolution technologique « naturelle » des caméras-piéton traditionnelles va vers celles dotées de technologie de reconnaissance faciale.

Aux États-Unis, dans un contexte d’extrêmes tensions suite au drame Georges Floyd et dans la dynamique du mouvement initié en 2013 dans la communauté afro-américaine Black Live Matters, des entreprises se sont désengagées de ce marché à destination des forces de l’ordre.

Certaines de façon définitive à l’instar d’IBM qui se refuse à servir le profilage racial et la surveillance de masse, d’autres de façon temporaire, comme la société Microsoft et Amazon, tandis que des structures moins connues continuent, elles, d’arpenter le chemin de ce marché prometteur.

Sans parler de la problématique évoquée ci-dessus, on peut considérer que la destinée prévisible des caméras-piétons pour les forces de l’ordre est d’intégrer la reconnaissance faciale, outre ce recul aux États-Unis liée à un manque de fiabilité de cette technologie, et à un contexte très particulier.

En France, avec les problématiques de contrôles liés au faciès, c’est un nouveau pas en avant qui a été annoncé le 14 juillet, par le président de la République. Évoquant ces derniers Emmanuel Macron a déclaré :

Ça fait trop longtemps qu’on parle de ça, nous allons tout reprendre et généraliser avant la fin du quinquennat les caméras-piéton, qui permettent sur ces sujets comme sur celui des modes opératoires de rétablir la confiance entre la population et la police […] de retracer la vérité des faits.

Caméras-piéton : quand la solution deviendra le problème ?

Des caméras-piéton pour tous les policiers, est-ce là une réponse adaptée pour agir sur la défiance qu’évoque le chef de l’État ? Et ce dans une société qui serait devenue plus violente ? Outre l’effet d’annonce,  cela aurait pour objectif de protéger tant la population que les policiers et de recréer un lien présenté comme rompu ?

Deux remarques :

1. À notre société souvent présentée comme plus violente que les décennies précédentes s’oppose une réalité plus nuancée. Selon Jean-François Dortier, certains politiques instrumentalisent ce sentiment perçu de violence par la population « parce que c’est du pain bénit pour des politiques contestataires de toutes formes, parce qu’utiliser soit la répression policière pour les uns comme moyen de mobilisation ou au contraire, des formes de mobilisation populaire comme étant le signe d’un chaos, c’est un moyen politique de pouvoir indiquer un danger, et rien n’est mieux que le danger dans la politique pour proposer une solution nouvelle et une sortie du chaos. »

2. Si l’intention apparaît louable, est-elle pour autant réalisable, et ce avant même de franchir ce qui pourrait être un nouveau cap que j’ai évoqué (l’intégration de la reconnaissance faciale) ?

Cette volonté affichée ne présente-t-elle pas de potentiels effets contre-intuitifs, et in fine ne va-t-elle pas ajouter de la défiance à la défiance ? Tout en occultant, pour prétendument prévenir des dérives individuelles, la responsabilité des donneurs d’ordres, lors de certains dérapages qui n’ont eux absolument rien d’individuel ?

Des dérapages qui peuvent se produire lorsque le recours au ketling est utilisé (cf polémique de la Pitié-Salpêtrière), les forces de l’ordre ne faisant alors qu’obéir aux ordres et étant dans leur rôle républicain.

Le 10 juillet 2020, dans son dernier rapport adressé au nouveau ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le défenseur des droits a réclamé une nouvelle fois, avant de passer la main à Claire Hédon, l’interdiction des nasses lors des manifestations et un changement de doctrine. Sera-t-il enfin écouté ?

Ajouter de la défiance à la défiance ? Quid des donneurs d’ordres ?

Pour revenir à notre sujet, le risque d’ajouter de la défiance à la défiance existe, et ce pour plusieurs raisons : d’une part la police n’a de cesse de réclamer davantage de formations, d’effectifs, de moyens, et la réponse d’apparence simple en forme d’évidence ne répond nullement à ses préoccupations premières. C’est un peu comme si en matière de sécurité publique on parlait d’autre chose, une autre chose qui se heurte de plus à des fondements pour le moins peu solides.

Si la fiabilité de la camera ring, équipée de technologie de reconnaissance faciale est remise en cause outre-Atlantique, les caméras-piéton qui équipent d’ores et déjà un certain nombre de nos forces de l’ordre en France se révèlent en réalité pour la plupart inutilisables.

Ainsi selon le journal satirique Le Canard Enchaîné 10 400 de ces dispositifs qui ont déjà été distribués aux forces de l’ordre, ne servent peu ou pas à cause de nombreux dysfonctionnements. Ces assertions sont confirmées par les forces de l’ordre : policiers et gendarmes déplorent la qualité des caméras actuellement à leur disposition, dénonçant des images médiocres et difficiles à exploiter ou des batteries défaillantes qui tiennent à peine plus de deux heures.

La fiabilité même des caméras-piéton traditionnelles étant mise en cause, nul besoin d’être grand clerc pour émettre l’hypothèse que dans le cadre d’un déploiement qui serait généralisé, tout dysfonctionnement lors d’une interpellation difficile d’un forcené donnera libre cours à tous les fantasmes ! La solution présentée comme miracle ne faisant alors qu’aggraver le problème qu’elle serait supposée résoudre !

Un autre principe de réalité, c’est que s’il s’agit, dans le discours tenu par la présidence, d’équiper l’ensemble des forces de police, il convient de rappeler que l’ensemble des effectifs de la police nationale n’est pas sur le terrain, mais nous parlons d’un effectif avoisinant les 150 000 policiers toutes catégories confondues ; dans le cadre de cette généralisation annoncée, il s’agirait non plus d’une dizaine de milliers d’équipements, mais d’un quantitatif bien plus conséquent, quantitatif qui n’a pas été précisé.

Il est à noter que l’usage de ces caméras – déjà effectif pour les gendarmes et policiers –  a été étendu aux policiers municipaux par une loi du 3 août 2018 (article L. 241-2 du Code de la sécurité intérieure), enrichie d’un décret du 27 février 2019 (mais aussi, à titre expérimental aux sapeurs-pompiers et aux surveillants de prison). L’équipement des agents en caméras doit faire l’objet d’un arrêté préfectoral d’autorisation, demandé par le maire (ou les maires, en cas d’agents mis à disposition d’une intercommunalité.

Le ministère rappelait que l’équipement des polices municipales est éligible au fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD). La subvention pourra couvrir 50 % du coût dans la limite de 200 euros par caméra. *

Si j’apporte cette précision, c’est parce que cela vient renforcer le système pervers d’une société vantant les bienfaits de la surveillance de masse à des fins sécuritaires totalement illusoires, parfois électoralistes. Une logique qui s’apparente de fait à celle déjà appliquée aux caméras de vidéo-surveillance comme le pointait Guillaume Gormand dans ses travaux lorsqu’il notait une similitude entre le modèle britannique de déploiement de la vidéo-surveillance de masse par Martin Gill, et le modèle français. Une sorte de toujours plus de la même chose s’appliquant ici aux caméras-piéton.

Le leurre des caméras-piéton

Admettre qu’il s’agit d’une technologie fiable conforme aux attentes légitimes des forces de l’ordre, et qu’un déploiement effectif de ces solutions palliatives sera fait, reste, à ce stade, de l’ordre de l’incantatoire.

Par-delà la problématique du potentiel contre-intuitif d’une telle approche, par-delà une réponse qui m’apparaît peu en adéquation avec les demandes formulées par les forces de l’ordre, la question qui demeure posée reste sans réponse : en quoi cela améliorera-t-il la sécurité des citoyens sur notre territoire ?

Comme le rappelait Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance en juin 2020 :

La police est républicaine, elle ne choisit pas sa délinquance, elle ne choisit pas la couleur de la délinquance […] et elle sauve des vies quelle que soit la couleur de la peau de l’individu.

Dont acte.

En revanche, la violence de nos forces de l’ordre, qui obéissent à des ordres, peut être mal perçue par la population, par-delà des cas isolés de dérapages inacceptables. Il serait grand temps que les donneurs d’ordres ne détournent pas l’attention de la population par ce type d’opérations gadget pour se soustraire à leurs responsabilités ! Des violences collectives des forces de l’ordre contre la population ont été perpétrées lors de mouvements sociaux, elles n’étaient absolument pas à leur initiative ! Elles étaient dans leur rôle républicain, à contrecœur certainement et pour un certain nombre, épuisées, éreintées, mais dans leur rôle : obéir aux directives et aux ordres.

Il en va de la responsabilité des citoyens respectueux de notre République, comme le sont nos forces de l’ordre, de ne pas se tromper de coupables. De respecter ceux qui se refusent encore aujourd’hui avec loyauté et honneur à la désobéissance civile pour faire tenir debout notre démocratie. Lorsque des CRS posent à terre leurs casques en signe de paix, seul un inconscient décérébré ne comprenant pas leur désarroi peut dans ce contexte de tension extrême oser leur jeter une première pierre.

« Il n’est pas de gouvernement qui ne soit coupable. Par ce qu’il couvre. » Henry de Montherlant

 

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