La généralisation des caméras-piéton : un nouveau leurre ?

En quoi les caméras-piéton peuvent-elles améliorer la sécurité des citoyens sur notre territoire ? Est-il même certain qu’elles le puissent ?

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Body worn police camera video by Utility Inc(CC BY-NC-ND 2.0)

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La généralisation des caméras-piéton : un nouveau leurre ?

Publié le 18 juillet 2020
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Par Yannick Chatelain.

L’évolution technologique « naturelle » des caméras-piéton traditionnelles va vers celles dotées de technologie de reconnaissance faciale.

Aux États-Unis, dans un contexte d’extrêmes tensions suite au drame Georges Floyd et dans la dynamique du mouvement initié en 2013 dans la communauté afro-américaine Black Live Matters, des entreprises se sont désengagées de ce marché à destination des forces de l’ordre.

Certaines de façon définitive à l’instar d’IBM qui se refuse à servir le profilage racial et la surveillance de masse, d’autres de façon temporaire, comme la société Microsoft et Amazon, tandis que des structures moins connues continuent, elles, d’arpenter le chemin de ce marché prometteur.

Sans parler de la problématique évoquée ci-dessus, on peut considérer que la destinée prévisible des caméras-piétons pour les forces de l’ordre est d’intégrer la reconnaissance faciale, outre ce recul aux États-Unis liée à un manque de fiabilité de cette technologie, et à un contexte très particulier.

En France, avec les problématiques de contrôles liés au faciès, c’est un nouveau pas en avant qui a été annoncé le 14 juillet, par le président de la République. Évoquant ces derniers Emmanuel Macron a déclaré :

Ça fait trop longtemps qu’on parle de ça, nous allons tout reprendre et généraliser avant la fin du quinquennat les caméras-piéton, qui permettent sur ces sujets comme sur celui des modes opératoires de rétablir la confiance entre la population et la police […] de retracer la vérité des faits.

Caméras-piéton : quand la solution deviendra le problème ?

Des caméras-piéton pour tous les policiers, est-ce là une réponse adaptée pour agir sur la défiance qu’évoque le chef de l’État ? Et ce dans une société qui serait devenue plus violente ? Outre l’effet d’annonce,  cela aurait pour objectif de protéger tant la population que les policiers et de recréer un lien présenté comme rompu ?

Deux remarques :

1. À notre société souvent présentée comme plus violente que les décennies précédentes s’oppose une réalité plus nuancée. Selon Jean-François Dortier, certains politiques instrumentalisent ce sentiment perçu de violence par la population « parce que c’est du pain bénit pour des politiques contestataires de toutes formes, parce qu’utiliser soit la répression policière pour les uns comme moyen de mobilisation ou au contraire, des formes de mobilisation populaire comme étant le signe d’un chaos, c’est un moyen politique de pouvoir indiquer un danger, et rien n’est mieux que le danger dans la politique pour proposer une solution nouvelle et une sortie du chaos. »

2. Si l’intention apparaît louable, est-elle pour autant réalisable, et ce avant même de franchir ce qui pourrait être un nouveau cap que j’ai évoqué (l’intégration de la reconnaissance faciale) ?

Cette volonté affichée ne présente-t-elle pas de potentiels effets contre-intuitifs, et in fine ne va-t-elle pas ajouter de la défiance à la défiance ? Tout en occultant, pour prétendument prévenir des dérives individuelles, la responsabilité des donneurs d’ordres, lors de certains dérapages qui n’ont eux absolument rien d’individuel ?

Des dérapages qui peuvent se produire lorsque le recours au ketling est utilisé (cf polémique de la Pitié-Salpêtrière), les forces de l’ordre ne faisant alors qu’obéir aux ordres et étant dans leur rôle républicain.

Le 10 juillet 2020, dans son dernier rapport adressé au nouveau ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le défenseur des droits a réclamé une nouvelle fois, avant de passer la main à Claire Hédon, l’interdiction des nasses lors des manifestations et un changement de doctrine. Sera-t-il enfin écouté ?

Ajouter de la défiance à la défiance ? Quid des donneurs d’ordres ?

Pour revenir à notre sujet, le risque d’ajouter de la défiance à la défiance existe, et ce pour plusieurs raisons : d’une part la police n’a de cesse de réclamer davantage de formations, d’effectifs, de moyens, et la réponse d’apparence simple en forme d’évidence ne répond nullement à ses préoccupations premières. C’est un peu comme si en matière de sécurité publique on parlait d’autre chose, une autre chose qui se heurte de plus à des fondements pour le moins peu solides.

Si la fiabilité de la camera ring, équipée de technologie de reconnaissance faciale est remise en cause outre-Atlantique, les caméras-piéton qui équipent d’ores et déjà un certain nombre de nos forces de l’ordre en France se révèlent en réalité pour la plupart inutilisables.

Ainsi selon le journal satirique Le Canard Enchaîné 10 400 de ces dispositifs qui ont déjà été distribués aux forces de l’ordre, ne servent peu ou pas à cause de nombreux dysfonctionnements. Ces assertions sont confirmées par les forces de l’ordre : policiers et gendarmes déplorent la qualité des caméras actuellement à leur disposition, dénonçant des images médiocres et difficiles à exploiter ou des batteries défaillantes qui tiennent à peine plus de deux heures.

La fiabilité même des caméras-piéton traditionnelles étant mise en cause, nul besoin d’être grand clerc pour émettre l’hypothèse que dans le cadre d’un déploiement qui serait généralisé, tout dysfonctionnement lors d’une interpellation difficile d’un forcené donnera libre cours à tous les fantasmes ! La solution présentée comme miracle ne faisant alors qu’aggraver le problème qu’elle serait supposée résoudre !

Un autre principe de réalité, c’est que s’il s’agit, dans le discours tenu par la présidence, d’équiper l’ensemble des forces de police, il convient de rappeler que l’ensemble des effectifs de la police nationale n’est pas sur le terrain, mais nous parlons d’un effectif avoisinant les 150 000 policiers toutes catégories confondues ; dans le cadre de cette généralisation annoncée, il s’agirait non plus d’une dizaine de milliers d’équipements, mais d’un quantitatif bien plus conséquent, quantitatif qui n’a pas été précisé.

Il est à noter que l’usage de ces caméras – déjà effectif pour les gendarmes et policiers –  a été étendu aux policiers municipaux par une loi du 3 août 2018 (article L. 241-2 du Code de la sécurité intérieure), enrichie d’un décret du 27 février 2019 (mais aussi, à titre expérimental aux sapeurs-pompiers et aux surveillants de prison). L’équipement des agents en caméras doit faire l’objet d’un arrêté préfectoral d’autorisation, demandé par le maire (ou les maires, en cas d’agents mis à disposition d’une intercommunalité.

Le ministère rappelait que l’équipement des polices municipales est éligible au fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD). La subvention pourra couvrir 50 % du coût dans la limite de 200 euros par caméra. *

Si j’apporte cette précision, c’est parce que cela vient renforcer le système pervers d’une société vantant les bienfaits de la surveillance de masse à des fins sécuritaires totalement illusoires, parfois électoralistes. Une logique qui s’apparente de fait à celle déjà appliquée aux caméras de vidéo-surveillance comme le pointait Guillaume Gormand dans ses travaux lorsqu’il notait une similitude entre le modèle britannique de déploiement de la vidéo-surveillance de masse par Martin Gill, et le modèle français. Une sorte de toujours plus de la même chose s’appliquant ici aux caméras-piéton.

Le leurre des caméras-piéton

Admettre qu’il s’agit d’une technologie fiable conforme aux attentes légitimes des forces de l’ordre, et qu’un déploiement effectif de ces solutions palliatives sera fait, reste, à ce stade, de l’ordre de l’incantatoire.

Par-delà la problématique du potentiel contre-intuitif d’une telle approche, par-delà une réponse qui m’apparaît peu en adéquation avec les demandes formulées par les forces de l’ordre, la question qui demeure posée reste sans réponse : en quoi cela améliorera-t-il la sécurité des citoyens sur notre territoire ?

Comme le rappelait Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance en juin 2020 :

La police est républicaine, elle ne choisit pas sa délinquance, elle ne choisit pas la couleur de la délinquance […] et elle sauve des vies quelle que soit la couleur de la peau de l’individu.

Dont acte.

En revanche, la violence de nos forces de l’ordre, qui obéissent à des ordres, peut être mal perçue par la population, par-delà des cas isolés de dérapages inacceptables. Il serait grand temps que les donneurs d’ordres ne détournent pas l’attention de la population par ce type d’opérations gadget pour se soustraire à leurs responsabilités ! Des violences collectives des forces de l’ordre contre la population ont été perpétrées lors de mouvements sociaux, elles n’étaient absolument pas à leur initiative ! Elles étaient dans leur rôle républicain, à contrecœur certainement et pour un certain nombre, épuisées, éreintées, mais dans leur rôle : obéir aux directives et aux ordres.

Il en va de la responsabilité des citoyens respectueux de notre République, comme le sont nos forces de l’ordre, de ne pas se tromper de coupables. De respecter ceux qui se refusent encore aujourd’hui avec loyauté et honneur à la désobéissance civile pour faire tenir debout notre démocratie. Lorsque des CRS posent à terre leurs casques en signe de paix, seul un inconscient décérébré ne comprenant pas leur désarroi peut dans ce contexte de tension extrême oser leur jeter une première pierre.

« Il n’est pas de gouvernement qui ne soit coupable. Par ce qu’il couvre. » Henry de Montherlant

 

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  • La caméra-piéton, c’est la surveillance généralisée… de la police !
    Pour une fois que les surveillants sont surveillés, je prends !

    • déjà qu’ils mettent pas leur rio alors allumer ces caméras quand ils tapent sur la tronche des manifs ou autres j’ai un doute …

  • Non!!! Pas du tout d’accord avec votre analyse… vue sans doute depuis un bureau… et jamais allée sur un trottoir en face d’agressions verbales, physiques et autres indignités et incivilités d’individus mal élevés et ensauvagés et qui justement nous privent de nos libertés d’aller et venir en sécurité… on ne peut pas tout justifier au nom de la liberté.

  • Doter les FDO de caméras piétons c’est autant d’argent qui ne sera pas utilisé pour le renouvellement du matériel classique bien plus indispensable à la sécurité du personnel.

    Et puis pour le contrôle au faciès, difficile de faire ce job si on ne fait pas de contrôle au faciès. Cela peut paraître injuste mais les FDO doivent pouvoir se fier aussi à leur instinct, même si celui-ci les égare parfois.

    • Si nos gauchistes veulent prouver que le contrôle « au faciès » est injustifié, ils n’ont qu’à permettre la tenue de statistiques « ethnique » sur les sujets à l’origine des crimes et délits. Une répartition « éthnique » des condamnés similaire à la répartition de ces différents groupes dans la population générale signerait la non justification de ces contrôles au faciès.
      Évidemment, dans le cas inverse, cela le justifierait pleinement et cela priverait tous ces bonnes associations lucratives sans but d’un de leurs arguments principaux. Cela mettrait un peu de plomb dans le vivre-ensemble cher à nos gauchiste inclusifs et anti-racistes.

  • Pas sûr de comprendre pourquoi la reconnaissance faciale est indispensable; je pensais que les cam piéton serviraient surtout à aider à la décision en cas de bavure ou de plainte. Donc pas un outil miracle mais quand même une petite garantie supplémentaire?
    Bien vu pour la transmission des ordres scélérats; ne pourrait-on pas demander que ceux-ci soient obligatoirement enregistrés et disponibles pour la justice, les parlementaires etc.?
    En gros ce que je veux dire, c’est qu’il y a lieu de s’opposer à la surveillance des individus mais qu’utilisés correctement ces outils devraient permettre de surveiller l’Etat et ses dérives.

  • caméras piétons , reconnaissance faciale …sur des gens masquées jusqu’aux yeux , ça va être coton …l’autre fois , je n’ai même pas reconnu ma coiffeuse sauf quand elle a ôté son masque ….trop rigolo….

  • Les caméras corporelles pour les policiers n’ont pas vraiment les effets escomptés sur l’utilisation de la violence: https://www.brookings.edu/blog/up-front/2017/10/25/do-body-worn-cameras-improve-police-behavior/
    C’est cher sans changer grand chose au comportement policier. Après, cela a l’avantage d’atteindre l’objectif qui est de savoir si un policier est en tort ou dans son droit mais il ne faut pas s’attendre à que cela change le comportement des policiers. (Surtout que l’idée qu’il y aurait un problème structurel de violences policières c’est un mythe d’extrême gauche. Ils sont obligés d’invoquer des cas bidons pour justifier leurs combats contre la police).

  • « Certaines de façon définitive à l’instar d’IBM qui se refuse à servir le profilage racial et la surveillance de masse » oui et ces mêmes entreprises n’ont aucun mal à commercer avec la Chine un régime dictatorial.
    Donc faire des affaires avec la police américaine c’est mal mais faire des affaires avec des régimes dictatoriaux il n’y a pas de soucis. Cela en dit très long sur ces entreprises.

    Le profilage racial c’est juste nécessaire. La réalité est là. Les noirs ont un taux de criminalité délirant. Donc normal que la police les contrôle plus. Et en réalité, il s’agit surtout d’une catégorie particulière de noirs : jeunes hommes noirs.
    Car c’est le profil type du criminel américain.
    Personne ne s’offusque du profilage contre les hommes par rapport aux femmes, des jeunes par rapport aux vieux. C’est normal vu que les catégories les plus susceptibles de commettre un crime soient plus contrôlés. Une femme noire sera bien moins contrôlé qu’un jeune homme blanc.

    Cela me fait penser à cette histoire relayé par tous les médias il y a quelques années selon laquelle la justice employait une IA raciste envers les noirs pour déterminer la libération conditionnelle des prisonniers.
    Sauf que c’était faux :
    https://jacobitemag.com/2017/08/29/a-i-bias-doesnt-mean-what-journalists-want-you-to-think-it-means/
    Au final, la non discrimination promue par la gauche revient à avantager les criminels et à rendre la justice pénale moins efficace

  •  » obéir aux directives et aux ordres  » c’est bien ce que faisaient naguère les ss avec beaucoup de  » loyauté  » !!! Soyons sérieux même si un CRS est un militaire comme les autres il est sensé avoir une conscience et à ce titre peut fort bien changer de métier et dénoncer des ordres inhumains !!!!

  • Ce n’est pas fait pour améliorer la sécurité des citoyens mais pour améliorer la sécurité juridique des policiers face aux factieux -genre la famille de repris de justice Traoré- qui les accusent à tort.

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