Affaire Théo : le barnum médiatique qui étouffe la justice

Après un an de procès, et le changement à la tête de l’exécutif, l’affaire Théo suscite deux questions sur la nécessité de préserver la justice de la politisation.

Par Frédéric Mas.

Il y a du nouveau dans l’affaire Théo, du nom de ce jeune homme grièvement blessé lors d’une interpellation par des policiers à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Entre les policiers et Théo, les versions différaient radicalement : du côté policier, Théo se serait violemment interposé au moment de l’arrestation d’un dealer, tandis que du côté de Théo, le policier aurait utilisé sa matraque pour le violer.

La vidéo de la ville d’Aulnay publiée par Europe 1 semble confirmer la version des policiers, ce qui, bien sûr, restera à déterminer par les magistrats qui jugeront du policier mis en examen pour viol.

La politisation de la justice

Tout ça semble assez simple, certes vu de loin, et les responsabilités relativement faciles à déterminer dans cette affaire sordide. C’était, bien entendu, sans compter sur la politique et son cortège médiatique de passions et de calculs. Un fait divers s’est transformé en affaire d’État alliant violences policières, ressentiment identitaire et suspicion de racisme à tous les étages.

En effet, en moins d’un an, l’affaire Théo est devenue le véhicule de toute une gauche médiatique et politique pressée de faire le procès global de la police et de défendre symboliquement une victime de sa violence, et cela avant même d’avoir plus d’information sur le procès en cours.

C’est une tribune dans Libération qui inaugure la politisation de l’histoire : des artistes et des « people » signent un texte s’en prenant à la violence endémique prêtée à la police, qualifiant au passage les quatre policiers mis en examen de « brebis galeuses », d’« agents du désordre » et de « monstres ». Plus fort que Judge Dredd et Robocop, pour nos artistes conscientisés, l’affaire était pliée depuis le début, les policiers étaient nécessairement coupables. Il suffisait de le déduire de leur fonction.

Violence policière et racisme institutionnel

Suite à cette affaire, la question des violences policières devient le sujet d’actualité qui occupent les rédactions, de Libération à L’Obs, en passant par Society ou Bastamag. Mais le barnum médiatique ne s’arrête pas là, il prend un tour éminemment politique. Élever Théo au rang de victime du racisme institutionnel et de la violence policière vise, pour une frange de la gauche et de l’extrême-gauche, à attiser la colère et le ressentiment dans les banlieues.

À des milliers de kilomètres de là, aux États-Unis, les violences policières et les tensions raciales ont donné naissance au mouvement Black Lives Matter qui, par son caractère populaire et subversif, à sans doute inspiré certains défenseurs du point de vue de Théo. Comme pour Black Lives Matter, l’affaire Théo peut aussi permettre à une frange de la gauche de renaître grâce aux problématiques identitaires.

Le concours de François Hollande

Le récit de la victime poussé par la gauche médiatique va recevoir un coup de pouce inattendu, celui de François Hollande.

En effet, alors qu’on aurait pu attendre des pouvoirs publics un geste pour apaiser les tensions grandissantes, le président de la république se rend au chevet de Théo.

Dans le même esprit, son Premier ministre et ancien ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve sort de son silence pour s’adresser aux forces de police d’un ton martial, et qui ne laisse aucune équivoque quant à sa conviction d’alors : « Je sais à quel point les policiers et les gendarmes sont exposés dans la lutte antiterroriste et aux violences, mais ils doivent être à chaque instant absolument exemplaires », déclara-t-il alors. « Lorsqu’il y a des manquements graves à la déontologie, que la plus grande fermeté, à l’égard de ceux qui sont à l’origine de ces manquements, prévale. »

Quand l’exécutif prend partie

Ce n’est plus la gauche et l’extrême gauche qui adoptent le point de vue de Théo par attentisme politique, mais bien la tête de l’exécutif qui va mettre son poids dans la balance médiatique pour faire pression sur la justice et créditer le récit d’une des parties au procès en cours.

On pense ici au procureur Abe Weiss du roman de Tom Wolfe Le bûcher des vanités, qui accueille avec joie la nouvelle d’une affaire où il allait pouvoir défendre le point de vue des minorités contre un blanc présumé coupable.

Pour une fois, lui et son cabinet d’avocats allaient être du côté des opprimés, ce qui est bon pour les affaires et l’estime de soi. Ici, pour une fois, le sommet de l’exécutif allait enfin avoir l’occasion de soutenir les victimes contre l’État policier et le racisme institutionnel, ce qui semblait être politiquement un bon calcul et une manière facile de gagner des points aux yeux de la gauche morale.

S’il n’y a pas eu violation formelle de la séparation des pouvoirs, il y a tout de même une confusion des genres qui n’a pas vraiment profité à la sérénité de la justice. Symboliquement, c’est le récit des violences policières et du racisme contre un « jeune exemplaire », consciencieusement mis en place, qui va devenir officiel dans le débat public, avec l’onction du sommet de l’État lui-même.

Après un an de procès, et le changement à la tête de l’exécutif, l’affaire Théo suscite deux questions sur la nécessité de préserver la justice de la politisation.

Premièrement, la justice a été la grande oubliée de la campagne présidentielle, ce qui est inquiétant dans un État de droit. Sommes-nous en mesure de préserver son bon fonctionnement des pressions de la rue ou de la classe politique ?

Deuxièmement, quand on voit avec quelle facilité la tête de l’État français a fait sien le récit de Théo, aujourd’hui mis à mal par la justice, quelle légitimité l’exécutif a-t-il pour se faire le principal pourfendeur des fake news ?