Banques centrales : la fausse monnaie a-t-elle un avenir ?

Money Laundering - Euros By: Images Money - CC BY 2.0

L’émission sans limite de monnaie est un passeport pour l’État-providence.

Par Jacques Garello.

Les banques centrales du monde entier émettent de la fausse monnaie, la crise a légitimé d’aller plus loin encore pour financer les secours et les dettes des États. Il faudra pourtant, tôt ou tard, rompre avec la « fiat money ».

Fausse monnaie ?

C’est la valse aux milliards. Après les 45 milliards supplémentaires autorisés par la troisième loi rectificative votée jeudi dernier la générosité de l’État français serait, dit Bercy, de 469 milliards.

Le plan européen de relance européenne discuté ce week-end prochain à Bruxelles  prévoit 750 milliards, la présidente de la Commission européenne Ursula von den Leyen voudrait aller jusqu’à 1000 milliards pour la période 2021-2027. Enfin, Christine Lagarde a annoncé que la Banque centrale européenne serait prête à racheter aux États jusqu’à 1350 milliards d’euros.

Cette dernière annonce est importante, car elle nous ramène à la réalité économique : les aides généreuses que les États européens vont accorder à leurs peuples sont financées par de la fausse monnaie. Cette réalité ne concerne pas que l’Europe, et elle n’est pas inédite.

Aux États-Unis, au Japon, en Chine et en Angleterre les milliards sont multipliés par les banques centrales. Et voilà maintenant plus de vingt ans qu’a été mise en place la politique de quantitative easing (la croissance de la masse monétaire n’est plus contrôlée) avec des taux d’intérêt nuls voire négatifs.

Pourquoi s’agit-il de fausse monnaie ? Jacques Rueff parlait de « faux droits ». La monnaie a en effet pour utilité de donner des droits à consommer, à investir. Mais ces droits ont pour origine la création actuelle ou future de richesses, c’est-à-dire de biens et services de nature à satisfaire les besoins révélés par le marché. La qualité d’une monnaie se mesure donc à celle de ses contreparties réelles.

Qu’en est-il lorsque la contrepartie est faite de créances sur des États qui sont soutenus par les banques centrales pour financer sans limite dépenses et dettes publiques ?

L’émission de monnaie n’a alors pour contrepartie que ce que les États pourront rembourser dans un avenir plus ou moins lointain. Cette contrepartie n’est ni assurée (les États peuvent s’installer dans les déficits structurels) ni assurable (les États peuvent faire ce qu’ils veulent des facilités qui leur sont accordées).

Évidemment les économistes keynésiens pensent que la croissance de la masse monétaire serait en soi porteuse de production réelle parce que toute dépense nouvelle crée des débouchés et des emplois, et c’est la raison pour laquelle tout va rentrer dans l’ordre à plus ou moins long terme.

Les gouvernants actuels de la plupart des pays ne cessent de rassurer l’opinion publique : il faut donner priorité à la crise actuelle, il faut régler le court terme et voir venir ensuite (« dans le long terme nous serons tous morts » disait Keynes). En fait l’émission sans limite de monnaie est un passeport pour l’État-providence.

Oligopole des banques centrales

Les accords de Bretton Woods (1944) et la création du Fonds Monétaire International avaient misé sur une monnaie unique destinée à régler tous les échanges internationaux. Le choix avait été fait du dollar, à l’époque convertible en or : voilà donc une contrepartie réelle.

Il s’est passé ce qui devait se passer : les États Unis ont peu à peu réduit la convertibilité du dollar en or et l’ont finalement supprimée, estimant que les autres pays libres devaient participer au financement de la guerre engagée contre le communisme mondial.

Dans la première partie de l’histoire du système de Bretton Woods, le dollar a été une bonne monnaie, mais sa masse se révélait insuffisante pour régler des transactions mondiales en pleine expansion. Dans la deuxième partie le dollar est devenu fausse monnaie et les pays ont sombré dans l’inflation et le chômage.

Après les crises pétrolières (1974, 1978) le FMI a alors admis que s’instaure une certaine concurrence entre banques centrales, mais la concurrence a été vite perturbée par la pratique de dévaluations compétitives : les banques centrales ont voulu stimuler la production nationale et les exportations en diminuant le prix des produits vendus à l’étranger.

Ainsi le marché des changes, théoriquement libre, a-t-il porté des informations biaisées et instables sur la qualité des monnaies nationales. Après la crise de 2001 (liée à l’attentat des Twin Towers) le FMI et les États-Unis ont rompu avec la (relative) discipline monétaire, estimant (façon keynésienne) que le commerce mondial avait besoin d’un surplus de liquidités pour continuer à croître.

Dès lors, pratiquement toutes les banques centrales de tous les pays ont mené la même politique. Cette unanimité a abouti à un véritable oligopole : aucune monnaie ne peut émerger comme monnaie de référence, puisque toutes sont gérées de façon identique.

Ainsi le dollar, le yen, l’euro, la livre sterling, le yuan deviennent-elles monnaies interchangeables : toutes les banques centrales émettant de la fausse monnaie il n’y a aucun inconvénient a priori à payer n’importe quelle transaction avec n’importe quelle monnaie.

On ne sort pas du périmètre des banques centrales. Comme le disaient jadis assez cyniquement les gouverneurs de la Banque de France : « l’important n’est pas d’émettre de la monnaie, mais de la garder ».

Réactions contre les banques centrales

En dépit des positions des gouvernements, du FMI et de la Banque des Règlements Internationaux (qui se veut maintenir l’ordre monétaire et bancaire mondial) la fausse monnaie officielle ne convient pas à tous les opérateurs marchands et financiers.

De nouvelles communautés de paiement se sont spontanément créées. Les incertitudes sur la qualité des monnaies officielles ont déclenché, comme après Bretton Woods, des réactions spontanées que les banques centrales n’ont pas à ce jour maîtrisées.

Pour sécuriser et accélérer les paiements mondiaux, des opérations financières se sont organisées, notamment sur ce que l’on appelle traditionnellement le marché des liquidités, ou « marché de l’argent au jour le jour », voire même « marché monétaire ».

Comme dans les années de désordre de Bretton Woods, on a vu renaître des opérations menées par des banques ayant des avoirs en dollars offshore, situés en Europe (voici donc à nouveau les eurodollars) ou ailleurs (y compris Shanghai).

Mais ces dollars n’ont rien de commun avec ceux qu’émet la Fed, il s’agit en fait d’une « monnaie fantôme » (shadow money), d’une monnaie sans pays d’origine, d’un réseau financier fondé sur la confiance réciproque – elle-même garantie par des dépôts importants de titres financiers sélectionnés par les opérateurs.

C’est bien une monnaie mondialisée : on l’appelle encore global money. Ce réseau financier apatride comprend de grandes banques (Citibank, Bank of America, JP Morgan, Goldman, HSBC, BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, Deutsche Bank, Nomura, etc.) mais aussi nombre de courtiers qui mettent en contact les offres et demandes de liquidités.

Les opérations sont souvent des repo (Sale and Repurchase Agreement, accord de vente et rachat) ou des swaps (trocs financiers, échanges de titres). La Fed a essayé de court-circuiter le réseau en pratiquant un repo (repo choc, septembre 2016) mais elle a échoué, et a très vite renoncé, estimant à juste titre qu’elle ne pourrait pas être aussi crédible que le marché monétaire mondial qui s’est mis en place maintenant.

Une autre réaction est mieux connue du grand public, il s’agit des cryptomonnaies : bitcoin bien connue, libra, et divers blockchains, registres qui tiennent la comptabilité des actifs et passifs des divers titulaires de comptes. Les plateformes privées de télépaiement sont également en pleine expansion, et sans nul doute la technologie numérique va-t-elle rapprocher la finance mondiale de cette réalité profonde : « le terme monnaie doit être utilisé pour désigner quelque chose qui est largement accepté pour payer des produits, ou pour se libérer de toutes sortes d’obligations » (Robertson,1922)

Le désastre de la fiat money

Si on veut précisément revenir à l’essentiel, il est indispensable de dénoncer le désastre de la monnaie officielle émise par les banques centrales. Fiat money : que ce soit de la monnaie, ainsi s’exprime le souverain, il décrète que seule « sa » monnaie sera la bonne.

Dans cette logique, la monnaie naît de la seule volonté du pouvoir politique, elle est régalienne, car seul l’État peut garantir la qualité d’un bien aussi important – aussi important que la défense, la justice, la police mais pourquoi pas aussi la santé, l’école, le logement, et tous les attributs de l’État-providence.

L’histoire devrait nous prévenir contre cette logique. En réalité, depuis les empereurs romains jusqu’à l’oligopole actuel, en passant par Philippe Le Bel et les rois faux monnayeurs, les assignats révolutionnaires, la monnaie fondante du troisième Reich, la monnaie officielle a été le moyen le plus efficace de financer les dépenses publiques.

Ces mœurs n’ont pas disparu avec la démocratie, car la classe politique est essentiellement occupée à créer, entretenir, motiver une clientèle électorale. Quand on nous dit que peu importe la dette publique, parce qu’à long terme elle aura permis de financer les investissements du futur réalisés par une élite savante et œuvrant pour le bonheur des générations futures, on veut nous faire croire que l’État sait mieux que chacun d’entre nous ce qui sera bon dans quelques années.

En réalité, cette logique mensongère conduit à un désastre économique. En effet l’argent facile, le crédit ouvert à tous et pour tous les usages créent des erreurs structurelles irrémédiables : si n’importe quoi peut être financé, l’argent est appelé à être gaspillé, allant à des activités parasites et coûteuses, et manquant aux vrais investissements.

La rentabilité est exclue du système, les profits n’ont plus de signification, les prix relatifs pas davantage. C’est ce que les économistes autrichiens, à la suite de Menger et Hayek, ont découvert : la masse monétaire a son importance, mais plus encore son origine, c’est-à-dire finalement sa destination.

La fiat money est le contraire de ce que Menger expliquait en écrivant l’histoire de la monnaie : la bonne monnaie est celle qui naît de la pratique sociale, de la confiance dont jouit le moyen de paiement au sein d’une communauté de paiement donnée.

Hayek a plaidé pour le retour à une monnaie choisie, il faut rompre avec la monnaie imposée. D’ailleurs le marché monétaire qui s’est reconstitué autour d’un réseau mondial (global money) est bien la preuve que les initiatives privées découvrent les bonnes solutions pour nous protéger contre les décrets publics.

Dès 1968, Hayek avait bien expliqué le choix : non seulement il faut dénationaliser la monnaie, mais il faut surtout la privatiser. C’est peut-être ce qui va se faire quand on aura démasqué et démystifié l’État-providence.

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