Les banques centrales prises au piège du coronavirus

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Pour les populations impactées, le COVID-19 pourrait entrainer une série de catastrophes économiques et financières que les banques centrales auront amplifiées par leurs décisions imprudentes.

Par Philippe Alezard.

Depuis 2008 pour les États-Unis et 2012 pour l’Europe, les banques centrales ne cessent de baisser leurs taux directeurs pour arriver à des niveaux proches de zéro, zéro voire négatifs. Ces baisses de taux se sont accompagnées d’injections massives de monnaies jamais vues dans l’histoire de l’humanité.

Le bilan de la Federal Reserve est passé de 868 milliards de dollars à 4500 milliards de dollars soit 418 %, celui de la BCE de 1500 milliards d’euros à 4700 milliards soit 313 %, le record revenant au bilan de la banque centrale du Japon dont les 5800 milliards de dollars de bilan  représentent plus de 110 % du PIB japonais.

À ces croissances vertigineuses de bilan correspondent des croissances de PIB ridicules. Seul le PIB américain a crû de 40 % depuis 2008 mais les PIB allemand et français sont restés quasiment stables depuis les injections de la BCE.

 

Selon la Banque des Règlements Internationaux (www.stat.bis.org), à fin Q3/2019 le total de la dette en circulation sur les trois principales monnaies, dollar, euro et yen, détenue par des sociétés non financières était respectivement :

  • en dollars, de 87 160 milliards de dollars, dont 34 000 par les États et 53 160 par des emprunteurs non financiers.
  • en euros, de 45 650 milliards, dont 15 550 par les États et 30 100 emprunteurs non financiers.
  • en yens, de 3 409 000 milliards détenus par l’État japonais à hauteur de 1 270 000 et par les emprunteurs domestiques pour 2 100 000.

Convertis en dollars américains l’encours de crédit total sur ces trois monnaies en 2019 était de 169 160 milliards, soit quasiment deux fois la richesse créée sur Terre.

La dernière étude de l’OCDE met en garde contre l’excès d’accumulation de dettes détenues par les emprunteurs non financiers, à savoir les particuliers et les entreprises. En 2019, plus de 51 % des dettes émises par les entreprises ont reçu la note de crédit BBB, la plus mauvaise note avant les junk bonds qui eux représentent 20 % des émissions. 

Dans le même temps cette distribution d’argent gratuit a fait exploser la valeur de tous les actifs financiers et l’immobilier. La perversité de la mécanique des taux bas a permis aux sociétés mais également aux États d’augmenter leurs ratios d’endettements tout en maintenant leurs notations.

Les rachats de leurs propres actions par les entreprises atteignent des sommets. Mais ce faisant elles diminuent mécaniquement leurs fonds propres et se fragilisent un peu plus. Une perte d’activité ou une augmentation des taux aurait un effet désastreux.

banques centrales

À l’origine du coronavirus, on nous a expliqué que tout était sous contrôle, que le confinement de la ville de Wuhan allait résoudre cet épiphénomène et que l’épidémie allait rester localisée. Deux mois se sont écoulés et l’OMS parle maintenant de pandémie. La Corée du Sud, le Japon, l’Iran, l’Italie, l’Europe… La situation ne semble pas totalement sous contrôle. Rien ne peut et ne pourra empêcher la propagation du virus et la seule solution pour lutter efficacement contre celle-ci est le confinement.

La Chine représente 20 % du PIB mondial mais 40 % de la croissance mondiale. Il n’est pas inimaginable d’avoir une croissance nulle du PIB chinois sur le premier trimestre 2020 et un PIB annuel plus proche de 4 % que de 6 %…

L’Italie du Nord, Lombardie, Vénétie, Emilie Romagne, le poumon économique et industriel de la péninsule est touché de plein fouet depuis quelques jours. Difficile à ce stade de prévoir l’impact à venir sur la troisième économie européenne. Mais il ne sera pas nul dans un pays qui flirte avec la récession chaque trimestre depuis plusieurs années et dont le ratio dette sur PIB dépasse les 130 %.

Et quid de la France, de l’Allemagne ? On voit mal pourquoi et comment les autres pays européens ne seraient pas touchés. De plus le 26 février, un patient est décédé en France sans que l’on puisse tracer son infection. On ne sait donc pas identifier le patient zéro.

Tout cela arrive dans un contexte économique mondial qui n’était déjà pas très porteur. Face à cela les prévisions très optimistes de l’OCDE et du FMI concernant l’impact du virus sur l’économie mondiale ressemblent plus à un anxiolytique qu’à des analyses sérieuses.

Le confinement, seul outil qui paraît efficace pour enrayer l’épidémie a un inconvénient majeur, c’est qu’il maintient la main-d’œuvre à domicile. On redécouvre alors que la Chine n’est pas seulement l’usine du monde mais également le fournisseur de composants de toutes les autres usines ou industries de la planète.

La Chine est le principal fournisseur de molécules à effets thérapeutiques. En effet ce pays fournit plus de 80 % des principes actifs utilisés par l’industrie pharmaceutique mondiale. Mais elle produit également les mémoires nécessaires aux téléphones, aux ordinateurs, la fibre optique et les commutateurs 5G nécessaires aux réseaux telecom, les câbles, les pièces détachées pour l’automobile, mais également le textile pour l’habillement. Bref, toutes les chaînes de valeurs, toutes les chaînes de productions mondiales sont touchées voire bloquées pour certaines.

Autre quasi monopole de la Chine, les terres rares indispensables pour les batteries mais également pour fabriquer les pales et autres composants des éoliennes. L’Europe et la France en tête ont « exporté » l’extraction des terres rares, bien présentes dans nos sous-sols, par pure hypocrisie écologique.

Le transport aérien est en chute libre,  le tourisme est à l’arrêt, les cours du pétrole sont au plus bas. Le BDI, Baltic Dry Index, l’indice des prix qui mesure le transport maritime en vrac, a chuté de 80 % depuis septembre à son deuxième plus bas historique, inférieur au niveau de la crise de 2008.

Un choc d’offres est en train de se profiler et parallèlement on pourrait avoir également un choc de demandes lié aux 700 millions de personnes de par le monde qui sont confinées. 

Le temps moyen de transit d’un container entre la Chine est l’Europe est de cinq semaines (25 jours de bateau, trois ou quatre jours de formalités douanières, trois ou quatre jours de camion/train jusqu’aux entrepôts en Europe et un ou deux jours de mises en magasins).

Par conséquent les ruptures d’approvisionnements risquent d’apparaître dans les jours à venir. Avec ces pénuries pourrait bien apparaître la fameuse inflation chère aux banques centrales.

Pour celles-ci il existe trois types de risque : le risque financier ou de volatilité qui ferait s’effondrer les marchés, une récession et le risque géopolitique. Dans leurs politiques perpétuelles de baisse de taux, les banquiers centraux n’avaient pas anticipé dans leur scénario un cygne noir tel que le Covid-19.

Contre un choc d’offres elles ne peuvent rien. Elles peuvent imprimer du papier, mais cela ne fera pas repartir les chaînes de production et ne supprimera pas le confinement de la main-d’œuvre. La seule chose qu’elles pourraient faire est de faciliter encore un peu plus le programme de prêts aux banques commerciales (les TLTRO) afin que celles-ci viennent en soutien des entreprises à court de trésorerie. Mais c’est là qu’intervient le deuxième effet de la perversité des taux bas.

Si le choc perdure et que la pénurie s’installe, la fameuse inflation qu’elles recherchent tant et qui a justifié tous les taux négatifs pourrait bien les contraindre à remonter les taux bien plus vite que prévu.

À ce moment là, la liquidité pourtant abondante qui sera demandée par les entreprises à court de trésorerie leur sera très probablement refusée. Car ces mêmes entreprises fragiles en fonds propres et en trésorerie sont les mêmes qui sont gorgées de dettes mal notées qui verront les taux s’envoler et leurs notes s’abaisser.

Les indices actions européens et américains semblent avoir intégré cette incapacité d’action des banques centrales face à la situation actuelle. Ils ont tous chuté de 10 % en trois jours et n’ont toujours pas rebondi. Le changement de psychologie des intervenants paraît clair. La volatilité implicite des marchés qui restaient impassibles lors des derniers replis a augmenté de 145 %, passant de 11 % à 27 % sur la CAC40 et également sur le VIX américain.

Gageons que cet épisode malheureux de la pandémie actuelle ne se transforme pas en une série cauchemardesque pour les populations impactées à laquelle viendrait s’ajouter une gabegie économique et financière monstrueuse créée par des institutions et des États qui ne veulent jamais prendre les mesures que tous savent nécessaires mais pour lesquelles le courage leur manque.

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