Pour une vraie concurrence des monnaies, de Hayek

Exclusif : un entretien avec Guillaume Vuillemey, traducteur et spécialiste de Hayek.

Les temps changent, et le libéralisme recommence à être étudié sérieusement en France. Les Presses universitaires de France viennent de publier un essai de l’économiste et théoricien libéral Friedrich Hayek sous le titre Pour une vraie concurrence des monnaies. Préfacé par Pascal Salin, l’ouvrage paru à l’origine sous le titre de The denationalization of money en 1976. Contrepoints a interrogé le traducteur de l’essai, qui est aussi l’auteur d’une postface très éclairante sur l’histoire de cet écrit hayékien. Guillaume Vuillemey est professeur assistant de finance à HEC Paris.

Que propose Hayek dans ce livre totalement inédit en langue française ?

guillaume vuillemey
Guillaume Vuillemey

Hayek propose une réflexion tout à fait inédite en théorie monétaire. Avant lui, toute la théorie économique a pris pour acquis, explicitement ou implicitement, l’idée selon laquelle une monnaie ne peut être émise que par un monopole. En d’autres termes, qu’il ne peut y avoir qu’une seule monnaie en circulation sur un territoire donnée. Dans Pour une vraie concurrence des monnaies, Hayek propose au contraire l’établissement d’une liberté monétaire et bancaire totale, qui se traduirait notamment par l’émission concurrentielle de monnaies distinctes.

Il faut être clair à ce sujet : des émetteurs en concurrence n’émettraient pas tous la même monnaie, mais des monnaies distinctes, ayant des noms et des propriétés potentiellement différentes. Chaque émetteur de monnaie serait donc incité à gérer sa monnaie, notamment la quantité de sa monnaie en circulation, de manière à satisfaire au mieux les besoins du public. Un émetteur qui imprimerait de trop grandes quantités de ses propres billets verrait l’acceptabilité de sa monnaie diminuer, car celle-ci perdrait de la valeur, de sorte que les épargnants seraient incités à s’en débarrasser. Sans corriger le tir, une telle monnaie disparaîtrait purement et simplement.

Hayek pense que la concurrence monétaire permettrait de garantir une stabilité monétaire plus grande que celle rendue possible par tout autre système monopolistique. Un système monopolistique, pour Hayek, est bien trop sujet à des pressions le poussant régulièrement à abuser de ses prérogatives en matière de création monétaire. Cette création monétaire altère le fonctionnement du système des prix, crée des bulles et des crises, et anéantit sur le temps long la confiance du public dans le marché libre.

Quelle est la place de cet ouvrage au sein de la réflexion économique et sociale hayékienne ? Y a-t-il une vraie évolution sur la monnaie depuis The Constitution of Liberty ?

Les principaux écrits monétaires de Hayek datent des années 1920 et 1930. Jusqu’à Pour une vraie concurrence des monnaies, qui parait au milieu des années 1970, Hayek a avant tout été un partisan de l’étalon-or classique, qui était pour lui le mieux à même de garantir la stabilité monétaire et de lutter contre une création monétaire excessive. Il y a donc clairement une évolution entre la défense de l’étalon-or et celle de la concurrence monétaire. Hayek est très explicite à ce sujet : il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’une évolution. Son objectif est toujours le même : garantir l’existence de monnaies stables, qui permettent le bon fonctionnement du système des prix comme mécanisme d’allocation des ressources ; ou encore, éviter que les déformations du système des prix causées par l’inflation n’entraînent l’alternance de bulles et de crise. Simplement, le moyen de parvenir à la stabilité monétaire est nouveau.

Pour une vraie concurrence des monnaies HayekLa place de Pour une vraie concurrence des monnaies dans l’œuvre de Hayek est tout à fait singulière. J’insiste sur ce point dans ma postface à l’ouvrage. Hayek a délaissé la théorie économique pure depuis longtemps, et se consacre essentiellement, après la Seconde guerre mondiale et jusque dans les années 1970, à sa théorie de l’ordre social, notamment à son maître-livre Droit, législation et liberté. S’il revient à la théorie monétaire dans les années 1970, c’est parce que les questions monétaires sont liées à l’avenir de la société libre. Une création monétaire illimitée (en 1971, Nixon a suspendu la convertibilité-or du dollar américain, ouvrant la voie à de pures monnaies-papier inconvertibles) perturbe le système des prix, et anéantit sur le long-terme l’ordre de marché. L’État croît aux dépens du marché chaque fois qu’une nouvelle bulle éclate, et la société libre en sort diminuée. Hayek écrit son ouvrage dans l’urgence, et nous dit que « le futur de la civilisation » dépend de la question monétaire. Si la stabilité monétaire n’est pas retrouvée, le marché sera peu à peu anéanti.

Quelle est la portée de l’ouvrage pour la discipline économique ? Quels sont les tenants de ses thèses aujourd’hui ?

Les idées proposées par Hayek sont radicalement nouvelles en théorie économique. Qu’on les partage ou non, la lecture de Pour une vraie concurrence des monnaies est nécessairement un choc intellectuel. Au moment de sa sortie, l’ouvrage a eu un retentissement limité, notamment parce que beaucoup, tels Milton Friedman, ont accueilli la proposition hayékienne avec incrédulité. Depuis, l’ouvrage a suscité des débats considérables entre différentes familles de pensée libérales. Certains économistes autrichiens ont préféré demeurer partisans d’un étalon-or classique. D’autres auteurs, comme Lawrence White ou George Selgin, ont publié des travaux historiques ou théoriques d’une portée tout à fait importante, qui prolongent la réflexion de Hayek. Face à un tel ouvrage, l’enjeu n’est pas tant de savoir si l’on est pour ou contre, mais de se laisser pénétrer par une réflexion riche et provocante. Si la concurrence est toujours bonne et le monopole toujours condamnable, pourquoi en serait-il différemment dans le domaine monétaire ? Voilà ce que nous demande Hayek.

La concurrence monétaire est par ailleurs un sujet d’une actualité brûlante, et qui devrait prendre une importance de plus en plus grande dans les années à venir. Le développement de monnaies électroniques, telles que le bitcoin, en témoigne. Leur importance reste limitée aujourd’hui, mais le développement des technologies de cryptage ou la volonté de certaines institutions gouvernementales de tendre vers la suppression des espèces pourraient renforcer l’attractivité de ces nouvelles monnaies « sans État ». Les réflexions théoriques de Hayek sur la concurrence des monnaies sont indispensables pour penser ces enjeux.