Le déconfinement bureaucratique doit succéder au déconfinement sanitaire

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Il est temps de se déconfiner aussi de la bureaucratie pour retrouver la liberté.

Par Frédéric Mas.

Aujourd’hui, le déconfinement progressif prévu par le gouvernement a commencé. Face à la crise sanitaire l’État avait mis le pays à l’arrêt, il s’agit maintenant d’en assouplir la tutelle pour éviter que la France ne s’enfonce totalement dans une crise économique et sociale dont les conséquences pourraient être pires encore que l’épidémie pourtant tragique de coronavirus.

Toutes les étapes de la crise ont été révélatrices de la prison mentale bureaucratique dans laquelle l’État français est enfermé. Cette prison mentale pèse lourd sur la vie quotidienne des Français en temps ordinaire, elle lui vient de loin et lui coûte très cher à entretenir, car elle s’incarne dans une administration surdimensionnée, qui se retrouve à tous les niveaux de son existence, de l’échelon national à l’échelon local, de l’éducation au domaine de la santé, de la recherche d’emploi à la vie des entreprises.

En temps de crise, la prétention idéologique fondamentale de la bureaucratie vacille et son fonctionnement se révèle dans sa crudité et sa nudité. Loin d’être un processus d’organisation impersonnel, rationnel et efficace, le phénomène bureaucratique ment sur ses prétentions à ordonner la société, s’illusionne sur son efficacité réelle et constitue un poids mortel pour la société civile. Il est temps de se déconfiner aussi de la bureaucratie pour retrouver la liberté.

Face à la crise

La crise sanitaire a commencé presque immédiatement sur fond de panique politico-administrative. Le stock de masques que l’État prévoyait en cas de crise avait disparu dans des circonstances plus ou moins floues, sans qu’il soit possible d’établir clairement les raisons d’une telle erreur.

Au plus fort de la crise, le gouvernement s’est aperçu que l’État continuait même à détruire des stocks au moment où le personnel médical en manquait cruellement. Il a fallu attendre pratiquement deux mois pour que soit à nouveau autorisée la vente de masques. La logique bureaucratique a failli.

Pour faire face à l’incapacité étatique à produire des masques et des tests pour l’ensemble de la population, des mesures ont été prises pour en restreindre l’accès aux populations et réorganiser son allocation au personnel soignant, jugé prioritaire pour combattre la pandémie. L’idéologie de la « guerre contre le virus » s’est doublée de mesures d’économie de guerre, c’est-à-dire de remplacement du marché par l’administration.

Le prix de certains produits a été bloqué, et les masques furent réquisitionnés d’office pour le personnel soignant. Le blocage des prix a dans un premier temps généré des pénuries, et les réquisitions administratives des masques également. L’économie bureaucratique a empiré la situation.

Il y a quelques jours, nous apprenions qu’il n’avait jamais été interdit pour les pharmaciens de vendre des masques, mais que le brouillard réglementaire généré par les décrets portant sur les réquisitions avaient tout simplement plongé les administrés dans l’incertitude totale, créant au passage de l’injustice et pénalisant les pharmaciens au profit de la grande distribution.

En effet, des pharmaciens ont été cloués au pilori et jugés pour avoir vendu des masques sur le fondement du décret sur les réquisitions, et l’État bureaucratique a mis beaucoup de temps pour rectifier le tir. Les règlements administratifs ont encouragé le flou juridique.

Surveiller et punir

La liberté de circuler a disparu, les frontières, les attestations et les contrôles se sont multipliés. La bureaucratie a produit ce qu’elle sait faire de mieux : des attestations, des règlements, des normes et surtout des punitions et des contrôles pour discipliner ses administrés. Résultat : des millions de contraventions distribuées pour non-respect du confinement. La bureaucratie reste le bras armé de l’exécutif, sa vocation est aussi de surveiller et punir.

Face au manque de réactivité des administrations et à la désorganisation des services, le gouvernement a réagi… en créant de nouvelles agences bureaucratiques (le comité d’analyse et expertise, le Haut-Commissariat de lutte contre les Épidémies, le Haut Conseil de Veille Sanitaire, l’agence Nationale de Sécurité de Logistique Médicale) sans oublier un haut fonctionnaire responsable du déconfinement, Jean Castex. La réponse bureaucratique au stress test de la pandémie est donc de créer davantage de bureaucratie.

Le déconfinement progressif arrive, et loin d’éliminer la paperasse, les contrôles, les chartes, les cerfas, les normes et les livrets explicatifs de 50 pages à destination du public pour expliquer ce qu’il a le droit de faire ou pas, le gouvernement en a créé de nouveaux.

Des attestations pour se déplacer à plus de 100 km, pour aller travailler, des contrôles pour les administrations, les écoles, les entreprises, qui vont nécessiter des armées de fonctionnaires, de contrôleurs, des heures de remplissage de formulaires, le tout pour se donner l’apparence de combattre la pandémie sans bouger de son bureau. Ce n’est plus une organisation rationnelle, c’est un marécage semblable à « la maison qui rend fou » des 12 travaux d’Astérix.

La légende dorée de la bureaucratie

Il semblerait que nos élites politiques et administratives croient dur comme fer à la vieille idée défendue par Max Weber consistant à faire de l’État lui-même un processus de rationalisation efficace du pouvoir politique. Elle a l’avantage de lui donner le beau rôle et d’éviter la remise en question.

Pour le célèbre sociologue allemand, l’impersonnalisation de l’État est une étape importante de sa modernisation : aux relations informelles, personnelles et familiales se sont au fur et à mesure substituées des relations hiérarchiques claires et organisées au sein d’une classe de fonctionnaires sélectionnés par leur talent et dédié à l’universel, c’est-à-dire se percevant avec Hegel comme missionnés et arbitres au-dessus des intérêts particuliers qui traversent la société civile.

Pour Weber, la bureaucratie, qu’elle soit publique ou privée, est une technique d’organisation supérieure à toutes ses concurrentes.

Pourtant, plutôt que de prendre pour argent comptant l’image que la bureaucratie renvoie d’elle-même, l’expérience ici renouvelée avec la crise du coronavirus nous apprend régulièrement que l’idéalisation technocratique de la bureaucratie n’est qu’un leurre. C’est Marx qui décrivait déjà cette hypocrisie en 1851, dans Le 18 brumaire de Napoléon Bonaparte, dans un langage qui sonnera familier aux libéraux -et surtout aux libertariens- d’aujourd’hui, en particulier ceux qui s’intéressent à l’école des choix publics.

La bureaucratie parasitaire

Pour Marx, l’intérêt général dont se réclame les bureaucrates n’est en fait que celle de la bureaucratie elle-même. Elle oriente toutes les décisions de l’État et s’affaire essentiellement à légitimer sa propre activité, marquée par l’incompétence :

« La tête s’en remet aux cercles inférieurs du soin de comprendre le détail et les cercles inférieurs croient la tête capable de comprendre le général, en ce sens ils se trompent mutuellement. »

La bureaucratie est essentiellement un corps parasitaire à la société civile, ce qu’il a compris en analysant l’État français de la fin du XIXe siècle (déjà !) :

« Ce pouvoir exécutif avec son énorme organisation bureaucratique et militaire, avec sa machine d’État compliquée et artificielle, avec cette armée de fonctionnaires nombreuse d’un demi-million, à côté d’une armée qui compte encore un demi-million d’hommes, cet effroyable corps parasitaire qui enveloppe comme un filet le corps de la société française et en bouche tous les pores, naquit au moment de la monarchie absolue, au déclin de la féodalité, qu’il a aidé à précipiter1. »

Le point de vue libéral sur la bureaucratie

Le point de vue libéral allie à la fois l’individualisme méthodologique cher à Weber et la volonté d’observer le fonctionnement politique et par extension bureaucratique, sans romantisme (selon le mot de James Buchanan). Contenir le développement bureaucratique suppose de combattre l’illusion sur laquelle elle prospère, à savoir sa prétention à incarner la rationalité afin de légitimer sa position de pouvoir sur le reste de la société.

Cette « présomption fatale » (Hayek) empêche de voir qu’elle est soumise aux pressions de groupes d’intérêt, et qu’elle est-elle-même un groupe d’intérêt avançant ses pions sur le marché politique. La connaissance dont elle se prévaut sur la société pour la diriger n’est que très parcellaire, et la rend beaucoup moins efficace que le marché dans la plupart des domaines de l’existence.

Si son caractère parasitaire reste sujet à débat, essentiellement entre libéraux et libertariens, contentons nous d’observer qu’une fois dévoilée la fausseté du discours qu’elle tient sur elle-même, il convient de lui rendre la place minimale qui lui revient dans l’organisation de l’État.

La France est-elle prête pour faire sa révolution post-bureaucratique et sortir de la prison mentale qu’elle s’est forgée pour éviter toute forme de changement ? L’heure est venue de nous déconfiner de la bureaucratie.

 

  1. Cité in Claude Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, Gallimard, 1979, pp. 275-76.
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