La France, ce pays où l’on n’aime ni le capital ni le travail

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Dans l’esprit socialiste qui s’est diffusé dans la société française, le seul système économique synonyme de solidarité et de justice sociale consisterait à en revenir à une économie planifiée de bout en bout.

Par Nathalie MP Meyer.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’idée de capital et de capitalisme n’a pas très bonne presse en France. Mais l’on se tromperait lourdement si l’on s’imaginait que cette répugnance quasi existentielle n’avait d’autre cause qu’un amour immodéré du travail considéré comme valeur économique suprême.

Tout montre au contraire que ceux qui professent la plus grande détestation à l’égard du capital méprisent tout autant le travail.

Travailler un peu plus après la crise ?

Ce n’est pas une nouveauté, mais rien ne vaut une bonne descente aux enfers économique comme celle que nous subissons actuellement, du fait du confinement contre le Covid-19, pour remettre en lumière à quel point la France se complaît encore et toujours dans les dangereuses approximations de Karl Marx.

Et quand je dis la France, je généralise à peine : de L’Humanité au patron ex-LR de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand et de la CGT au ministre de l’Économie Bruno Le Maire, c’est à une levée de boucliers presque aussi automatique qu’unanime qu’on a assisté lorsque le patron du Medef Geoffroy Roux de Bézieux s’est risqué à déclarer le 10 avril dernier dans un entretien au journal Le Figaro :

Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire.

Travailler « un peu plus » ! Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

Il est vrai que plus vite le gouvernement assouplira le confinement plus vite l’économie pourra redémarrer, mais fondamentalement, Geoffroy Roux de Bézieux a « la drôle d’idée » (fine remarque de notre génie en économie Bruno Le Maire) de penser, comme moi, que la prospérité économique ne provient que d’une seule chose : la création de richesse, laquelle résulte aussi bien des investissements en capital réalisés dans l’activité économique que de la qualité du travail qui s’y déploie.

Au moment où le gouvernement nous endette tous dans des proportions colossales (115 % du PIB à la fin de l’année), seul le retour à une croissance économique soutenue est à même de faire que cet endettement ne se retourne pas contre nous à terme sous forme d’impôts supplémentaires qui pèseraient inéluctablement sur l’activité économique.

En réalité, c’est déjà le cas actuellement – nous ne sommes pas les champions du monde des prélèvements obligatoires et de la dépense publique pour rien – mais ce serait encore pire.

Trouver un « espace de discussion »

Devant le tollé, le Président du Medef n’a pas tardé à faire machine arrière. Ce n’est guère étonnant, dans un pays très étatisé où les entreprises doivent non seulement composer avec des syndicats d’extrême gauche adeptes du chantage et des blocages à répétition mais également faire en sorte de ne pas encourir mille inimitiés de la part des pouvoirs publics (urssaf, inspection du travail) pour pouvoir espérer fonctionner normalement.

Geoffroy Roux de Bézieux estime néanmoins qu’il faudra trouver un « espace de discussion à la rentrée ». De son point de vue, l’affaire n’est donc pas complètement close.

Elle n’en est pas moins hautement révélatrice de l’état d’esprit économique foncièrement planificateur qui prévaut en France.

À voir comment les syndicats montent au créneau « pour sauver les emplois » chaque fois qu’une entreprise est en passe de fermer faute d’avoir su ou pu s’adapter aux évolutions de son marché, on pourrait croire qu’à leurs yeux rien n’est plus important que le travail.

Mais en réalité, derrière le combat des « Goodyear » ou des « Whirlpool » pour éviter les licenciements, se tient toujours la demande d’un maintien factice de l’activité via le soutien de l’État.

Prenez un Gérard Filoche, par exemple. Il a fait du travail le combat de sa vie. Seul petit problème, il le réalise à travers une lutte exclusivement dirigée contre les entreprises, les actionnaires et les patrons. Dans le monde de Gérard Filoche, ces derniers sont de dangereux délinquants, sinon en fait du moins en puissance, dont l’unique objectif est de s’enrichir grassement et honteusement en pratiquant l’exploitation des salariés dans des entreprises, petites ou grandes, qui sont autant de lieux d’asservissement.

Besoin d’une économie planifiée

Chez nous, en France, non seulement tout discours consensuel sur les méthodes pour éradiquer la pauvreté, le chômage et les injustices sociales passe obligatoirement par la condamnation des profits réalisés par les entreprises et celle des scandaleux dividendes qu’elles versent à leurs actionnaires, mais le travail, loin d’être vu comme un facteur essentiel d’autonomie et, pourquoi pas, de progrès et d’épanouissement des individus, est en fait considéré uniquement comme une aliénation des travailleurs.

Pas étonnant dès lors que la question de la réduction du temps de travail soit au cœur de la vision économique qui prévaut à gauche depuis que le gendre de Marx, l’écrivain et journaliste communiste Paul Lafargue, a donné ses lettres de noblesse aux loisirs dans son essai Droit à la paresse. Mais attention, dans son idée, il ne s’agit nullement de se livrer à la paresse à ses propres frais – ce qui ne poserait aucun problème dans la mesure où cela relèverait d’un choix de vie personnel financièrement assumé – mais d’obtenir une répartition socialiste du travail et de la paresse dans toute la société.

C’est ainsi par exemple qu’on a vu apparaître un « ministère du temps libre » en 1981, alors que François Mitterrand et son programme commun de la gauche accédaient au pouvoir. Un intitulé qui en dit long sur le peu de latitude individuelle que nos socialistes étaient prêts à laisser aux citoyens…

C’est ainsi que le passage aux 35 heures, malgré son absence totale d’effet sur le chômage, a été vécu à gauche comme un grand moment d’émancipation citoyenne et c’est ainsi que Gérard Filoche ne connaîtra pas de repos tant que le temps de travail ne sera pas passé à 32 heures hebdomadaires dans le cadre d’une semaine limitée à quatre jours travaillés et trois jours de repos dont deux consécutifs et dans le cadre d’une journée qu’il a déjà définie pour vous : 8 heures pour travailler, 8 heures pour les loisirs et 8 heures pour se reposer.

Pour lui comme pour tous ceux qui veulent régir a priori la vie de leurs concitoyens, l’économie ne saurait être une activité vivante et évolutive pratiquée par des individus libres et créatifs. Pas du tout. L’économie ne doit rien laisser au hasard, et pour bien faire, autant tout planifier à l’avance.

Telle entreprise, dûment surveillée par des instances autorisées, l’inspection du travail par exemple, s’engagerait à embaucher tant de personnes à tel salaire et à produire tant de parapluies de telle date à telle date. Quant aux profits, s’il en reste, ce qui n’est nullement gagné quand on tient aussi peu compte des caractéristiques du marché, ils doivent être impitoyablement taxés.

Autrement dit, dans l’esprit socialiste qui s’est largement diffusé dans toute la société française, le seul système économique qui serait synonyme de solidarité et de justice sociale consisterait à en revenir à une économie planifiée de bout en bout et le seul travail qui serait susceptible d’émanciper les travailleurs serait celui qui prévaut dans la fonction publique : emploi à vie, salaires décrétés administrativement, manque de motivation au travail et productivité en berne.

Ce qui est particulièrement ironique, c’est que toutes ces idées qui sont agitées aujourd’hui dans le contexte de la crise du Covid-19 pour alimenter le débat sur « le monde d’après » qui ne pourra « plus jamais être comme avant » ne sont jamais que la copie conforme du projet marxiste qu’on a vu échouer partout où il a été appliqué, y compris en France – modulo l’ajout des problématiques écologiques et féministes. Ça promet.

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