Idée reçue : “Les actionnaires ne vivent que pour leurs dividendes”

Il faut dédramatiser le dividende, loin d’être l’alpha et l’oméga du capitalisme, il est en réalité un aveu de faiblesse de la part des actionnaires. Voyons pourquoi.

Par Eddie Willers.

Les descriptions faites des actionnaires dans la presse française sont souvent assez peu valorisantes. On y décrit des personnes assoiffées de rentabilité et de dividendes, prêtes à manger des petits chatons pour préserver leurs profits.  Le dividende est souvent un objet de crispation, la dénonciation des actionnaires se versant des dividendes records est d’ailleurs un mantra socialiste des plus récurrents.

Il faut pourtant dédramatiser le dividende, loin d’être l’alpha et l’oméga du capitalisme, il est en réalité un aveu de faiblesse de la part des actionnaires. Voyons pourquoi.

Pour cela il faut comprendre la façon dont se détermine la valeur d’un actif. Lorsque vous achetez à crédit une maison, deux sources d’argent vous permettent de mener à bien la transaction : votre apport constitué de votre épargne et le prêt de la banque. La valeur de votre maison correspond donc à la somme de votre crédit (les dettes) et de votre apport (la valeur des titres que vous détenez).

La valeur d’une entreprise

Il en va de même pour déterminer la valeur d’une entreprise : sa valeur est constituée de la valeur des titres (nombre d’actions multiplié par le prix d’une action) à laquelle vous ajoutez la dette financière nette (les dettes financières – la trésorerie disponible). La valeur des Titres de Total est par exemple de 128,5 Md€ et sa Dette Financière Nette de 13 Md€. Sa Valeur d’Entreprise est donc de 141,5 Md€.

C’est cette Valeur d’Entreprise qui sert de référence aux investisseurs pour déterminer si une action est chère ou pas. Le prix de l’action ne sert qu’à déterminer la Valeur d’Entreprise du Groupe mais n’a que peu d’intérêt en soi.

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Lorsque des analystes cherchent à déterminer la valeur d’une société ils déterminent sa Valeur d’Entreprise. Ils vont par exemple appliquer un multiple au résultat opérationnel de la même façon que l’on applique un prix au mètre carré pour déterminer le prix d’une maison.

Distribuer un dividende

Vous obtenez ainsi la valeur de votre actif mais vous vous moquez de savoir si le vendeur a un crédit hypothécaire derrière à rembourser et ce qu’il va toucher net de ses remboursements. C’est pareil avec une entreprise, ce qui compte c’est le calcul de votre Valeur d’Entreprise. Vous déduisez la Dette Financière Nette pour obtenir la Valeur des Titres et donc le prix de l’action.

Lorsque vous distribuez un dividende, vous augmentez votre Dette Financière Nette car vous avez moins de trésorerie disponible. Pour autant votre Valeur d’Entreprise, elle, n’a pas bougé, votre multiple est toujours le même. Donc l’impact de la distribution de dividende se répercute directement par une baisse de la Valeur des Titres et donc du prix d’une action.

La distribution d’un dividende est donc parfaitement neutre pour l’actionnaire : ce qu’il touche en cash, il le perd en plus-value sur le titre de la société. La recherche du dividende n’a donc que peu de sens pour l’actionnaire.

Par ailleurs, demander un dividende revient à dire que l’argent distribué sera mieux utilisé par l’actionnaire que par la société. Il peut y avoir mille et une raisons pour procéder à une distribution de dividendes, comme par exemple donner une forme de revenu aux actionnaires qui en ont besoin pour leurs dépenses personnelles.

Aveu de faiblesse

Néanmoins, si cet argent était réinvesti par la société pour augmenter fortement le résultat opérationnel, cela contribuerait à augmenter la Valeur d’Entreprise, donc la Valeur des Titres et in fine la plus-value sur les actions. Demander à ce que l’entreprise sorte du cash est donc une forme d’aveu de faiblesse des actionnaires qui estiment qu’ils pourraient mieux faire fructifier cet argent, ailleurs.

Cela revient à dire, en forçant le trait, que les dirigeants n’ont pas la bonne stratégie et/ou la mauvaise exécution pour maintenir la création de valeur.

Le dividende est donc loin d’être une fin en soi pour l’actionnaire et plutôt le signe d’un besoin fort de cash pour les besoins personnels des principaux actionnaires dans le cadre de leurs autres projets.

Il n’y a donc rien de surprenant à voir que les sociétés du CAC 40 distribuant le plus de dividendes sont les sociétés où l’État est un actionnaire de poids. Dépassé par ses déficits, l’État cherche à tout prix à les limiter en pompant la trésorerie de groupes comme Engie, EDF ou Areva. Lorsque j’entends que l’État est un actionnaire stable et de long-terme je m’interroge : comment peut-on avoir une vision de long terme sur un groupe en lui supprimant les moyens qui lui permettront de créer de la valeur dans les années à venir ?

Enfin, si les dividendes sont aussi élevés en France c’est aussi parce que les actionnaires, particulièrement les actionnaires étrangers, réfléchissent en rendement « net ». Et par « net » nous entendons notamment « net de fiscalité ». Or la distribution d’un même dividende au Luxembourg ou en France ne génère évidemment pas le même rendement.

Pour continuer à attirer les capitaux nécessaires pour investir, les sociétés françaises sont donc obligées de compenser une fiscalité exorbitante par des dividendes plus élevés qui comme vous l’aurez compris, amputent nécessairement leurs capacités d’investissement futures.

Nous remarquons que « les actionnaires et leurs dividendes » sont loin d’être les premiers à blâmer quant à la faiblesse de l’économie française. Car d’une, des actionnaires soucieux de l’intérêt de long terme de l’entreprise limitent autant que faire se peut les dividendes, et de deux parce que les distorsions provoquées par l’État sont en réalité bien plus nuisibles pour le financement des entreprises.

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