Loi Travail : qui est Gérard Filoche, éternel révolté ? [Replay]

Gérard Filoche crédits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)

Gérard Filoche ou l’opposant type à la loi travail… et à toute évolution du marché du travail ou du monde tout court !

Par Nathalie MP

Gérard Filoche crédits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)
Gérard Filoche crédits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)

Si les multiples péripéties de la loi Travail ont permis à William Martinet, jeune Président du syndicat étudiant UNEF, de gagner ses premiers galons de grand leader de gauche dressé vent debout contre toutes les précarités que les patrons veulent imposer aux travailleurs, elles ont aussi donné à Gérard Filoche, membre du Bureau national du Parti socialiste, une véritable tribune pour s’exprimer sans détour sur son sujet préféré, le droit du travail. Or selon lui, cette loi « ignominieuse » présentée par le gouvernement n’est rien de moins qu’un reniement de la gauche et une insulte aux droits de l’homme. 

Non pas que Gérard Filoche était silencieux auparavant, bien au contraire, il est très fort en tweets fracassants. Mais il serait difficile de trouver en France un homme politique ou un syndicaliste plus bardé du mot « travail » que lui : ancien inspecteur du travail maintenant en retraite, il est un fervent défenseur du Code du travail dont il n’a de cesse, sur son blog ou dans ses livres, de vanter les bienfaits et d’exiger la conservation en l’état, modulo quelques petits aménagements partagés par la CGT comme le passage aux 32 heures hebdomadaires par exemple. Un expert, en quelque sorte.

Lutte contre les entreprises

Le seul petit problème, c’est que s’il a fait de la vie au travail son combat, il le réalise à travers une lutte exclusivement centrée contre les entreprises, les actionnaires et les patrons. Dans le monde de Gérard Filoche, ces derniers sont essentiellement de dangereux délinquants, sinon en fait au moins en puissance, dont l’unique objectif est de s’enrichir grassement et honteusement en pratiquant l’exploitation des salariés dans des entreprises, petites ou grandes, qui sont autant de lieux d’asservissement. Avec sa flexibilité et son inversion de la hiérarchie des normes (l’accord d’entreprise tend à primer sur la loi), la loi Travail n’est rien d’autre « qu’un revolver sur la tempe des salariés. » Elle les livre tout crus aux délires discrétionnaires des patrons, engeance détestable et détestée (voir vidéo ci-dessous, 04′ 56″) :

 

À ce titre, l’épisode du décès de l’ancien PDG de Total Christophe de Margerie dans un accident d’avion en 2014 est tout à fait révélateur de l’état d’esprit imprégné de « lutte des classes » qui est le sien. L’annonce du décès est à peine parvenue aux intéressés et aux journaux que Gérard Filoche rédige dès l’aurore un tweet préventif destiné à contrecarrer les flots d’hommages qu’il pressent devoir s’amonceler dans la journée sur le nom du dirigeant :

Les réactions défavorables ne se font pas attendre, même au Parti socialiste, où le secrétaire général Jean-Christophe Cambadélis le convoque pour une petite explication les yeux dans les yeux. Gérard Filoche ne compte pas s’excuser. Au contraire, il persiste et signe sur son blog :

Je devine les hommages, les louanges, l’encensement du « grand patron » etc. La propagande pour faire croire que ces gens-là nous sauvent alors que ces puissants-là nous coulent, siphonnent nos salaires, bloquent nos emplois, polluent, détruisent l’environnement,  tournent le dos aux choix citoyens… (Blog de G. Filoche, 23/10/2014)

Des propos d’une grande modération qui lui valent une offre d’asile politique de la part de Jean-Luc Mélenchon au cas où le Parti socialiste opterait pour une sanction d’exclusion. Soyons rassurés, la haute-autorité du PS a su se montrer magnanime et Gérard peut continuer à chahuter tant qu’il veut sur les bancs du Bureau national.

Si les patrons et les entreprises sont les ennemis naturels des travailleurs, comment faire pour « sauver l’emploi et défendre le pouvoir d’achat » sans la coopération de quelques entrepreneurs, seuls aptes à embaucher ? Pour Gérard Filoche, c’est très simple, le Code du travail « doit échapper aux exigences de l’économie. » Pour lui comme pour tous ceux qui veulent régir a priori la vie de leurs concitoyens, l’économie ne saurait être une activité vivante et évolutive pratiquée par des individus libres et créatifs. Pas du tout. L’économie ne doit rien laisser au hasard, et pour bien faire, autant tout planifier à l’avance.

Telle entreprise, dûment surveillée par des instances autorisées, l’inspection du travail par exemple, s’engagera à embaucher tant de personnes et à produire tant de parapluies de telle date à telle date. Il n’est nullement question d’adapter les horaires et la charge de travail à la demande spontanée des clients. D’après Gérard Filoche, la journée doit obligatoirement se répartir en trois parts égales : 8 heures pour travailler, 8 heures pour les loisirs et 8 heures pour se reposer. La semaine doit se limiter à quatre jours travaillés et trois jours de repos dont deux consécutifs. C’est ainsi que l’on pourra lutter contre la subordination au travail, et c’est ainsi que l’on pourra combattre le chômage, en partageant solidairement le travail entre tous.

L’erreur économique

Gérard Filoche fait partie de ces personnes qui s’imaginent faussement que le travail est un gâteau fini que l’on doit partager entre tous ceux qui veulent travailler pour assurer le plein emploi. C’est exactement l’idée qui présidait à la mise en place des 35 heures par Martine Aubry à partir de l’année 2000. Sans même parler de science économique, l’expérience a montré que non seulement cette loi ne favorisait pas l’emploi, mais qu’elle avait en plus l’énorme inconvénient de désorganiser nombre d’entreprises et de services tels que les hôpitaux. Si entre 2000 et aujourd’hui le chômage a connu des phases de repli, l’explication est à chercher du côté d’un environnement économique mondial porteur, certainement pas du côté des 35 heures.

Le seul gâteau qu’il est possible de partager, c’est la richesse produite. En langage socialiste, ce partage s’appelle la redistribution. Encore faudrait-il qu’il y eût quelque chose à partager. Les parts de chacun seront d’autant plus grosses que le gâteau, c’est à dire la production, sera plus vaste. Et plus les possibilités de faire un gros gâteau s’ouvriront, plus il faudra de mains pour le faire. Il est donc tout à fait vain de vouloir mener des politiques de l’emploi si par ailleurs la production est découragée, par la fiscalité du capital, par exemple, ou par des réglementations abusivement contraignantes, ou par un marché du travail si rigide que chaque embauche devient un risque trop élevé, notamment pour les petites entreprises.

Mais ne parlez pas de tout ça à Gérard Filoche, il n’y croit pas. Un patron étant intrinsèquement mauvais, il faut l’obliger à embaucher puis le récompenser par une fiscalité punitive, conformément aux thèses communistes qu’il a toujours privilégiées tout au long de sa vie.

Histoire d’un nostalgique

Né en 1945 à Rouen dans une famille modeste (père cheminot, mère aide-soignante), il suit des études de philosophie pour lesquelles il obtient une licence puis un certificat de maîtrise(*) à l’âge de 22 ans. Remarquons que sur ce point il s’est montré nettement plus assidu que son jeune clone de l’UNEF. Ce n’est vraiment pas de sa faute s’il a été diplômé en 1968. Tous les malheureux qui ont passé des examens dans la foulée de mai 68 ont été l’objet de moqueries amusées, mais pour Gérard Filoche, je pense que ce doit être un titre de gloire. N’a-t-il pas écrit un livre de louanges, Mai 68 Histoire sans fin, sur « le plus grand mouvement de grève de l’histoire de France » ?

Sur le plan politique, son tropisme est clairement communiste. Étudiant, il adhère à l’UNEF, cela n’étonnera personne, puis à la CGT, comme par hasard, puis au Parti communiste, dont il est exclu assez rapidement. Il est co-fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) d’obédience trotskiste au sein de laquelle il défend une tendance minoritaire en faveur de l’union de la gauche et d’un syndicalisme unitaire regroupant étudiants, salariés et militaires. Ce qui est bien avec les trotskistes, c’est que les intérêts du parti passent avant tout. Fidèle et discipliné, Filoche n’hésite pas à faire lui-même les licenciements qui touchent le journal Rouge, le jour où la LCR décide de le fermer en raison de difficultés financières1. Quelle épreuve cruelle pour notre inspecteur du travail !

La LCR ayant refusé de voter à gauche lors des élections législatives de 1993, il rejoint le Parti socialiste en 1994 après un « stage de réflexion » ! Comme au PC et à la LCR, il y défend des positions minoritaires qui trouvent parfois un certain écho auprès d’autres minoritaires plus ou moins isolés tels que Henri Emmanuelli, Martine Aubry ou Benoît Hamon. Parmi ses prises de positions remarquables, notons son opposition au TCE et sa demande d’amnistie pour les syndicalistes casseurs. Lors du dernier congrès du Parti socialiste à Poitiers en juin 2015, il a soutenu la motion B des députés frondeurs.

Professionnellement, il devient contrôleur du travail, et accède au grade d’inspecteur en 1985. Il prend son travail tellement à cœur qu’il est inquiété à plusieurs reprises par la justice pour ses méthodes particulièrement cavalières (accusations de chantage et entrave au fonctionnement d’un comité d’entreprise). Il est toutefois relaxé. Dans l’une des affaires, le tribunal administratif donna raison à Gérard Filoche contre l’avis du Directeur général du travail, Jean-Denis Combrexelle, celui-là même qui rédigea cet automne un rapport sur la modernisation du Code du travail à la demande du gouvernement. On se doute que ces deux-là s’adorent. Gérard Filoche n’hésita pas à lui faire connaître toute l’étendue de son amour dans un tweet bien saignant comme il les affectionne :

Remarquons que dans la vidéo adjointe au tweet, Gérard brandit le Code du travail comme un véritable petit livre rouge dont il vante la sveltesse, une fois déduites les 1500 pages de jurisprudence. Il n’en demeure pas moins qu’au fil du temps ce code a pris un peu de poids conformément à l’inflation législative que la France pratique avec délectation dans tous les domaines. Gérard Filoche a beau citer les proportions beaucoup plus imposantes du Code des impôts, ce n’est guère consolant, et c’est de plus inexact.

Manuel Valls ayant annoncé lundi 14 mars dernier qu’il avait entendu la contestation des jeunes et des salariés, du moins des syndicats qui les représentent si peu et si mal, et le même ayant acté la modification ou la suppression des dispositions les plus décriées de la loi Travail, on pourrait croire que Gérard Filoche est maintenant entièrement satisfait d’avoir obtenu gain de cause contre le Medef et Jean-Denis Combrexelle. On pourrait d’autant plus le croire que le Premier ministre, soucieux de gommer les divergences apparues à gauche à quelques mois d’une campagne électorale qui s’annonce complexe, a promis dans la foulée de relever le point d’indice de la fonction publique et d’octroyer une « garantie jeunes » de 450 € par mois à tous les moins de 26 ans sans emploi ni formation. Voilà qui devrait faire plaisir à Gérard. Eh bien, non. Il n’est pas si naïf. Encore quelques tweets de Gérard :

Pour les Filoche de ce monde, la lutte est faite pour lutter, peu importe ce qui se passe dans la vraie vie. Peu importe que le gouvernement ait proposé un projet de loi sans grand contenu. Peu importe maintenant qu’il le réduise comme peau de chagrin. Peu importe qu’il « plie sa non-réforme ». Peu importe qu’après cette fausse tentation libérale, il revienne aux bonnes vieilles méthodes de la dépense publique et du clientélisme. Peu importe finalement que le gouvernement se manifeste exactement pour ce qu’il est, c’est-à-dire un gouvernement socialiste qui déteste l’initiative privée et la liberté, préférant de beaucoup contrôler les citoyens à travers l’impôt pour les uns et les aides pour les autres. L’occasion de « bien faire », formule de François Hollande, s’est présentée et n’a pas été saisie. Filoche devrait s’en réjouir, mais la lutte continue et elle continuera, aveugle, idéologique, tant qu’il y aura des patrons et des entreprises à traîner dans la boue.


Sur le web

  1. Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, p. 495., via Wikipédia