L’inconnu de la sortie de guerre sanitaire

Emergenza coronavirus By: Dipartimento Protezione Civile - CC BY 2.0

Les esprits pessimistes prédisent le chaos politique sur fond de guerre sociale tandis que les experts en tous genres annoncent déjà que le monde d’après sera conforme à ce qu’ils ont toujours pensé.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

Avec l’anaphore « nous sommes en guerre » répétée six fois lors de son allocution télévisée du 16 mars dernier, le chef de l’État a clairement voulu mobiliser les Français contre le coronavirus, dix jours après leur avoir dit que la « vie continuait », et il a voulu tout aussi clairement susciter l’union nationale derrière lui.

Après tout, dans les institutions de 1958, le président de la République est le garant de l’unité de la nation et le chef des armées. Mais Emmanuel Macron qui a toujours pensé que les Français avaient la nostalgie d’un certain « héroïsme politique », a en réalité choisi d’incarner le Père la Victoire, Clemenceau, plutôt que Poincaré qui avait appelé à l’Union sacrée au lendemain de la déclaration de guerre. Car au-delà de l’unité nationale, ce qu’il cherche c’est un surcroît de légitimité personnelle dans la lignée du « roi de guerre » analysé par l’historien Joël Cornette.

Sans discuter du choix de communication, car c’est bien d’abord de cela qu’il s’agit, jugé sévèrement par certains politistes comme Bruno Cautrès dans le journal La Croix du 1er avril – « Emmanuel Macron a voulu réactiver des symboles héroïques comme il le fait régulièrement depuis le début de son mandat […] Mais est-ce qu’on ne tire pas là une ficelle un peu grandiloquente ? » -, de façon moins polémique, l’histoire des sorties de guerre permet d’émettre quelques réserves sur le bénéfice politique assuré d’une telle stratégie.

Non pas en raison des attaques émanant des adversaires traditionnels de l’Union sacrée mais parce que si la sortie de guerre est grandement déterminée par le déroulement et l’issue du conflit, elle est aussi souvent une projection de l’attitude des Français au moment de l’entrée en guerre.

Union sacrée et unité nationale

Première leçon de l’histoire, à l’unité des Français dans la lutte contre la maladie, doit correspondre l’Union sacrée des politiques.

Dans l’esprit d’Emmanuel Macron comme dans celui de Poincaré en 1914, les oppositions politiques sont invitées à s’effacer devant l’urgence. De fait pendant la Première Guerre mondiale, même si elle n’a jamais été parfaite, l’Union sacrée a tout de même permis la cohabitation, au sein d’un même gouvernement de Denys Cochin et de Jules Guesde, de la droite catholique, longtemps hostile au régime lui-même, et de la gauche socialiste.

Et si l’on parle souvent de « dictature Clemenceau », on oublie que le président du Conseil a toujours répondu aux interpellations de la Chambre, fidèle en cela à ses convictions républicaines.

Les oppositions constructives pouvaient donc s’exprimer ; en revanche, celles qui à l’extrême gauche se sont manifestées dans le pays, notamment à partir de 1917, n’ont guère été récompensées lors des élections de novembre 1919 qui marquent, avec la chambre bleue horizon, la victoire de la « droite », en réalité de ceux qui ont fait campagne pour la poursuite de l’Union sacrée.

Certes la comparaison est biaisée puisqu’il n’y a pas aujourd’hui de gouvernement de salut public et que le régime n’est plus guère parlementaire, mais il y a fort à parier que les tentatives de polémiques et d’attaques contre l’exécutif de madame Royal et madame Le Pen ou de monsieur Mélenchon ne leur bénéficieront pas. Plus avisé, Xavier Bertrand a appelé à « zéro polémique ».

Bernard Sananès l’a très bien écrit :

« À la fin de la crise, les Français demanderont d’abord aux politiques ce qu’ils ont fait d’utile et régler des comptes, à leurs yeux, n’entre pas dans cette catégorie ! »

Une bonne nouvelle pour le pouvoir donc à l’heure de la sortie de la guerre : cette dernière n’aura sans doute pas renforcé ses adversaires traditionnels.

Déroulement et issue du conflit

Le déroulement et l’issue du conflit pèseront sûrement plus lourd. Certes, il n’y aura pas de mutineries contre le confinement comme celles qui ont éclaté contre les conditions de vie dans les tranchées en 1917.

Certes, le coronavirus sera vaincu, nul n’en doute. Mais précisément, nul ne doutant de l’issue du combat, les citoyens ne manqueront pas de comparer le bilan humain français et celui de ses voisins : sera-t-il plus proche de celui de l’Italie ou de celui de la Suède ? La victoire certes mais à quel prix ?

D’autant que les personnels soignants, les véritables héros de la guerre aux yeux de l’opinion publique, longtemps méprisés par le pouvoir, demanderont pourquoi ils ont été envoyés combattre l’ennemi sans protection.

Conscient du danger, le président de la République a d’ailleurs tenté de déminer par avance le terrain en annonçant un effort sans précédent en faveur de l’hôpital et du système de santé et il insiste sur l’idée d’unir la nation derrière ceux qui, en première comme en deuxième ligne, permettent aux pays de tenir.

Y a-t-il pour autant rassemblement derrière le chef de l’État qui a pris en main le commandement des opérations ? Certes la cote de popularité du président de la République a remonté, un phénomène classique en temps de crise, mais une majorité de Français juge toujours négativement son action.

Et les précédents historiques montrent que la victoire, quelles qu’en soient les conditions, ne bénéficie pas forcément au chef de guerre, loin de là. Une fois encore, comparaison n’est pas raison parce qu’ils ont été contraints de quitter le pouvoir à cause de l’hostilité de leurs pairs plutôt que de celle du peuple français mais Clemenceau n’a pas été élu à la présidence de la République en 1920 – il a préféré s’effacer devant Deschanel – et de Gaulle a démissionné dès le 20 janvier 1946, entamant une « traversée du désert » de douze ans !

Cela dit, le plus important à l’issue de la bataille ne sera pas de débattre sur la façon dont elle a été menée, ce sera d’envisager la reconstruction d’un pays dont la situation économique et sociale, déjà fragile au moment de l’entrée en guerre, se sera profondément dégradée. Clemenceau l’a bien dit en 1918 : « il va falloir gagner la paix et ce sera peut-être plus difficile ».

Sortie de guerre vs entrée en guerre

Si l’on suit les analyses de Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson dans Sortir de la Grande Guerre : le monde et l’après 1918, si la fin d’une guerre peut correspondre à une date clé, elle est toujours, par définition, un processus étalé dans le temps. Et elle est souvent une projection de l’attitude des Français au moment de l’entrée en guerre, l’exemple du second conflit mondial le montre bien.

Or la France qui a commencé son combat contre le coronavirus venait d’être déchirée par deux grands conflits sociaux, celui des Gilets jaunes et celui des retraites, certes fort différents, mais qui ont tous deux fait apparaître des clivages que l’épidémie a réactivés. De surcroît, les Français témoignaient d’une grande défiance envers leurs dirigeants et rien n’indique, pour l’instant, que la crise actuelle ait été de nature à la résorber, au contraire.

Les esprits pessimistes prédisent donc le chaos politique sur fond de guerre sociale tandis que les experts en tous genres, décidément imperturbables, annoncent déjà que le monde d’après sera conforme à ce qu’ils ont toujours pensé.

D’autres enfin, moins assurés mais finalement plus optimistes, profiteront de l’année de Gaulle pour faire leur le célèbre passage des Mémoires de guerre : « vieille France, accablée d’histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée, de siècle en siècle par le génie du renouveau » ou, moins enclins à la quête du héros que le président de la République, ils reliront Ernest Renan qui dans sa célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » prononcée en 1882, déclarait : « en fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun ».

Reste à savoir si cet indispensable « effort en commun » s’accompagnera ou pas d’une nouvelle vague dégagisme.

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