Macron et les « Jours Heureux »

Dans son allocution du 13 avril dernier, Emmanuel Macron a exprimé sa conviction qu’après la crise sanitaire, « nous retrouverons les Jours Heureux ». Une allusion peu réjouissante au programme collectiviste du Conseil national de la résistance.

Par Nathalie MP Meyer.

À voir la façon dont s’enclenchent les discussions sur le monde de l’après-Covid-19 dans notre pays, je crains que l’épidémie ne soit bien partie pour nous assommer trois fois plutôt que deux. La crise sanitaire ne fait aucun doute, non plus que le brutal ralentissement économique résultant directement des mesures de confinement prises pour enrayer la contagion. Mais voilà que se profile aussi une sorte de mystique politique sur le thème « rien ne pourra plus être comme avant » qui ressemble pourtant comme deux gouttes d’eau à l’étatisme que la France pratique avec délectation depuis 1945.

Concernant le premier aspect de la crise, on pourrait éventuellement arguer que le Coronavirus est l’un de ces événements « cygnes noirs » parfaitement imprévisibles qui a pris tout le monde de court et auquel il a fallu s’adapter à l’aveuglette. Si ce n’est que certaines comparaisons internationales, avec notre voisin allemand par exemple, rendent les performances françaises pas tout à fait aussi brillantes qu’on aurait pu s’y attendre pour un pays convaincu que son système de santé et son monopole de la sécurité sociale font l’envie du monde entier.

Il se trouve en effet que la France et l’Allemagne consacrent à la santé la même part de leur création de richesse annuelle, soit 11,3 % du PIB selon la dernière étude de l’Union européenne sur le sujet.

Mais la similitude s’arrête là. Car quand on en vient à parler lits de réanimation disponibles, force est de constater que c’est l’Allemagne qui a accueilli des malades français et non l’inverse. Et quand on en vient à parler tests de dépistage, force est de constater que leur large utilisation dès les débuts de l’épidémie a permis à l’Allemagne de mieux maîtriser la diffusion de la maladie et de limiter significativement sa mortalité.

Au 14 avril 2020, c’est-à-dire hier, on y dénombrait en effet 3000 morts du Covid-19 contre 15 700 en France pour une population plus élevée (83 millions contre 67). Il est même question de commencer à déconfiner prudemment dans les jours qui viennent pour lever progressivement l’étau qui pèse sur l’économie.

Quant au soutien à l’économie et à l’emploi, s’il s’avère temporairement nécessaire via des facilités de trésorerie, des mesures de chômage partiel et des baisses de charges, il serait honnête d’admettre que certains pays plus prévoyants que d’autres comme les Pays-Bas et l’Allemagne ont été cueillis par le Coronavirus avec les moyens financiers d’y faire face du fait de leurs réformes et de leur discipline budgétaire antérieures.

Tout à l’inverse, la France, championne du monde des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires pour des résultats sociaux très médiocres, ne dispose d’aucune marge de manœuvre (voir graphiques ci-dessous) si ce n’est celle de s’enfoncer encore plus dans les déficits budgétaires et la dette publique. Selon les dernières annonces du ministre du Budget Gérald Darmanin celle-ci passera de 100 % du PIB – niveau déjà exorbitant quand aucune secousse particulière n’est à déplorer – à 115 % du PIB entre le début et la fin de l’année en cours.

 

Mais tout ceci ne suffit pas. Il est maintenant question de tout changer pour réinventer la France d’après sur un pied de complète nouveauté.

Encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce qu’était la France d’avant.

À entendre de nombreux commentateurs et politiciens (qui ne viennent pas tous de l’extrême gauche, loin s’en faut), et aussi curieux que cela puisse paraître quand on s’est donné la peine de jeter un œil sur les graphiques ci-dessus, il semblerait que la France soit depuis des années la proie d’un ultra-libéralisme destructeur auquel Emmanuel Macron a donné la touche ultime pour achever la casse de nos services publics, à commencer par celui de la santé.

Emmanuel Macron lui-même semble partager cette idée. Ou du moins semble vouloir donner l’impression qu’il partage cette idée et qu’il est prêt à en tirer toutes les conséquences politiques – d’autant que l’élection présidentielle de 2022 n’est plus si loin :

« Ne cherchons pas tout de suite à trouver (dans cette crise) la confirmation de ce en quoi nous avions toujours cru. Non. Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. »

Car comment interpréter ce passage de son adresse aux Français du lundi 13 avril dernier, comment interpréter ce « et moi le premier » si ce n’est comme une façon d’admettre qu’au début de son mandat, il fut bien ce banquier de chez Rothschild, cet ami de la finance qui croyait aux premiers de cordée et à la théorie du ruissellement et qui ne pensait qu’à « libérer l’économie » sans songer à « protéger les Français » ?

Rassurons M. Macron sur ce point : ce ne fut jamais le cas, comme en attestent les chiffres de ses propres services administratifs.

Ainsi, par exemple, du temps de son pseudo libéralisme débridé, les effectifs de la fonction publique d’État ont été réduits de… 1079 postes équivalent temps plein en 2018 puis de 4164 en 2019 et il n’était plus question que de les amputer – attention, c’est horrible – de 47 postes dans le PLF 2020 :

Et de toute façon, depuis la crise des Gilets jaunes, il n’est plus question de réduire quoi que ce soit, bien au contraire. Quel soulagement, nos 5,7 millions de fonctionnaires sont épargnés !

Constatons donc que le discours sur la France d’après est fondé sur un malentendu idéologique tellement sidérant qu’il est difficile de ne pas y discerner des tonnes de mauvaise foi dictées par le rapport de force que les partis et les syndicats de gauche continuent à faire peser sur la vie économique et politique française à coups de blocages et de grèves récurrentes, notamment dans les transports publics. Pas une année sans grève à la SNCF depuis 1947 : vive l’exception française !

Mais suivons le raisonnement. La France d’avant étant ainsi officiellement étiquetée ultra-libérale, il ne reste plus qu’un petit pas à faire pour aller vers la pseudo-rupture radicale qui consiste à « redonner » à l’État les moyens de peser sur la société française. Et comme chacun sait, pas d’État fort sans plans et sans planification à propos de tout et n’importe quoi – « entre autres » :

« Il nous faudra rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d’autonomie stratégique pour notre Europe. Cela passera par un plan massif pour notre santé, notre recherche, nos aînés, entre autres. » (Adresse aux Français du 13 avril 2020)

Rien de très nouveau sous le soleil français. Je dirais même : rien de très nouveau sous le soleil jupitérien. Si le commissariat au plan n’existe plus sous ce nom, difficile d’ignorer que l’État français se veut non seulement providence pour exercer son contrôle social, mais également stratège pour exercer son contrôle économique.

D’ailleurs, rappelons-nous ; pourquoi le gouvernement cherche-t-il à céder les parts de l’État dans Aéroport de Paris ? Pour commencer à amortir la dette ? Pour restituer les fonds aux contribuables sous forme de baisse d’impôt et les laisser en disposer à leur guise ? Certainement pas. Uniquement pour se repositionner lui-même sur les segments économiques du XXIe siècle. On connaît ses succès à ce petit jeu…

Les discours d’Emmanuel Macron sont si longs et ils se perdent si facilement en circonvolutions à prétentions littéraires qu’il serait facile de n’y voir que des mots. Il n’empêche que depuis le début du quinquennat, et encore plus depuis la crise des Gilets jaunes, la place de l’État a toujours été ardemment défendue.

À la « faveur » du Covid-19, un nouveau pas est franchi : en fait de changement radical, c’est carrément au programme totalement collectiviste du Conseil national de la résistance qui a fondé tout notre modèle économique et social qu’Emmanuel Macron souhaite dorénavant « ramener » la France, comme en témoigne son allusion finale aux « Jours Heureux »1, expression qui n’était rien de moins que le titre initial de ce programme :

« Mes chers compatriotes, nous aurons des jours meilleurs et nous retrouverons les Jours Heureux. J’en ai la conviction. » (Adresse aux Français du 13 avril 2020)

Autrement dit, mes chers compatriotes, persistons dans l’aveuglement idéologique qui nous a conduits dans l’impasse où nous sommes aujourd’hui : être à la fois le pays occidental qui dépense le plus pour financer une multitude de monopoles étatiques (santé, retraite et éducation, principalement) ainsi qu’une multitude de politiques de redistribution sociale et celui qui se trouve parmi les moins performants du point de vue de la santé, des retraites, de l’emploi et de l’Éducation nationale.

Résumons : plus ça change, plus c’est pareil et plus ce sera pire. Comme si la double crise du Covid-19 ne suffisait pas. Comme s’il fallait absolument l’aggraver et la prolonger par fidélité idéologique à un rapport de force qui fit des communistes les principaux concepteurs de la France de 1945. Ça promet.

Sur le web

  1. Le lien donné sous « Jours Heureux » est très intéressant à lire. Le réalisateur Gilles Perret, thuriféraire de la France Insoumise et grand admirateur du programme du CNR auquel il a consacré un film, nous confirme bien gentiment à quel point notre système économico-social est directement inspiré des idées communistes : « Les forces progressistes, principalement communistes à l’époque, étant fortement investies dans la résistance, le rapport de force dans la négociation pour écrire un programme était en leur faveur. Les partis de droite, ultra-minoritaires, ont été obligés de signer, car ils ne représentaient rien à la Libération. Toutes les forces politiques en présence ont donc signé un programme à forte inspiration communiste et socialiste. »
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