Dépistage plutôt que confinement, pour mieux gérer la crise

Application laboratory with Rotor Gene Q by Qiagen (CC BY-NC-ND 2.0) — Qiagen , CC-BY

Pourquoi certains pays réussissent-ils à faire diminuer le nombre de décès ? La véritable réponse réside peut-être en grande partie dans le nombre de tests effectués par ces pays relativement aux autres.

Par Daniil Gorbatenko.

Avec autant de personnes confinées à domicile, les passions sont vives et les débats se poursuivent pour savoir qui a le mieux géré la pandémie de Covid-19. À tel point que comparer et opposer les pays et leurs trajectoires semble être devenu une sorte de passe-temps mondial.

Presque tous les pays développés, et d’autres aussi, ont placé leurs populations en confinement et ont mis l’accent sur la distanciation sociale, seules solutions pour lutter contre la propagation du virus. La Suède a récemment été critiquée pour ne pas l’avoir pratiqué au même titre que les autres pays nordiques auxquels elle est comparée et opposée. 

Le problème est qu’il est assez difficile de comparer les performances de deux pays pris au hasard. Par exemple, à tous les niveaux, la Norvège semble faire beaucoup mieux que la Suède. Cela dit, on peut toujours trouver un groupe d’autres pays moins efficients malgré le fait qu’ils soient soumis au confinement depuis un certain temps.

Il convient de noter aussi que la Suède a pris des décisions discutables, indépendamment de la distanciation sociale. Elle n’a pas réussi à intensifier le dépistage et a subi une augmentation des cas vers le 20 mars ; et elle n’a interdit les visites en maisons de retraite que début avril.

Le confinement est-il fonctionnel ?

Nombreux sont ceux qui continuent à affirmer que le confinement est manifestement efficace puisque l’épidémie a ralenti peu après sa mise en œuvre. Cependant, il est important d’être prudents lorsque nous déduisons qu’il est à l’origine du déclin de l’épidémie. Il peut y avoir une corrélation entre les deux, mais comme chacun devrait le savoir, corrélation ne signifie pas nécessairement causalité, d’autres variables peuvent intervenir. Il est essentiel de ne pas tirer de conclusions hâtives.

Alors que beaucoup croient, et que de nombreux modèles épidémiologiques supposent, que les épidémies non contrôlées ne font que croître de manière exponentielle jusqu’à ce que plus de la moitié de la population soit infectée, les données concernant Covid-19 suggèrent de plus en plus le contraire. 

Plusieurs documents de recherche (ici et ici) ont montré que la dynamique de la pandémie de Covid-19 se traduit bien par des fonctions exponentielles seulement au stade précoce ; après quoi les fonctions dites de loi de puissance sont beaucoup plus adaptées. Une étude détaillée de l’épidémie dans les communes de Lombardie initialement touchées suggère également que dans chaque commune, l’épidémie a débuté lentement, puis est brièvement devenue exponentielle pour ensuite ralentir, et tout cela avant toute intervention significative.

Pour vous aider à mieux comprendre ce que signifie le jargon mathématique ci-dessus et pourquoi il est si important, considérez deux fonctions simples, y=2x et y=x2. La première fonction est exponentielle et la seconde est une fonction de loi de puissance. Vous verrez mieux la différence cruciale entre elles si elles sont tracées ensemble.

Si ces fonctions décrivaient une épidémie, l’axe des x signifierait alors des tours de transmission. Au début, il y a une personne infectée dans les deux cas. Puis, jusqu’au cinquième tour, les fonctions semblent se développer à une vitesse presque similaire, mais elles divergent ensuite considérablement.

Lorsque les chercheurs évoquent une épidémie qui croît d’abord de manière exponentielle puis selon une loi de puissance, ils signifient que la croissance de l’épidémie ressemble à la fonction hybride (d’abord, y=2x et y=x2 après le cinquième tour) ci-dessous. Sa croissance ralentit clairement beaucoup après le cinquième tour.

Pourquoi une épidémie pourrait-elle d’abord croître de manière exponentielle, puis ralentir d’elle-même ?

Ici, il est important de se rappeler que les sociétés réelles sont complexes. Au lieu d’inter-agir avec des personnes choisies au hasard de temps en temps, les individus ont tendance à former des groupes (ou clusters, selon la terminologie scientifique) et à vivre dans des zones localisées au sein desquelles les inter-actions y sont beaucoup plus intenses qu’ailleurs ; avec des conséquences évidentes sur la transmission des infections.

Ce qui change probablement au début de l’épidémie, c’est que les événements dits de super propagation sont beaucoup plus probables. De tels événements, au cours desquels des personnes infectées isolément propagent le virus à des dizaines, des centaines voire même des milliers de personnes, ont clairement joué un rôle énorme dans la transmission du Covid-19.

Il suffit de mentionner l’Église Shincheonji de Jésus en Corée du Sud, le tragique rassemblement de l’Église évangélique à Mulhouse et les premiers hôpitaux de Lombardie touchés par le coronavirus. Lors de ces événements, les personnes infectées ont pu propager le virus bien au-delà de leurs clusters habituels.

Après la phase initiale, lorsque chacun prend conscience que l’épidémie est dans la communauté et alors que les événements importants sont annulés, l’infection peut d’abord s’isoler de plus en plus au sein des clusters, se développer plus lentement puis commencer à décroître. Les données disponibles laissent de plus en plus entrevoir ce processus en cours. En Italie, les cas semblent avoir atteint un pic le jour où le confinement national a été annoncé. Aux États-Unis, ils semblent avoir atteint leur point culminant le 20 mars.  

Le confinement pourrait même être contre-productif

Une idée plus spéculative mais toujours plausible est que le confinement pourrait, en fait, non seulement coïncider avec le ralentissement de l’épidémie sans le provoquer, mais aussi créer davantage de dégâts qu’en empêcher.

De nombreuses personnes pensent que si un certain degré de distanciation sociale est souhaitable, comme la fermeture de bars ou l’annulation de rassemblements, une distanciation sociale renforcée, comme le confinement qui maintient la plupart des gens chez eux la plupart du temps, doit être encore plus bénéfique. Cependant, cela risque de négliger deux faits importants concernant le Covid-19 et les maladies virales en général.

– Premièrement, il est tout à fait évident que le Covid-19 se répand massivement dans des espaces clos, souvent mal ventilés, et par le biais de contacts étroits.
– Deuxièmement, comme Robin Hanson l’a fait valoir de manière convaincante, il existe une multitude de preuves que la gravité des maladies virales dépend de la charge virale reçue. Si les familles sont obligées de rester ensemble à la maison tout le temps, cela peut créer un environnement idéal pour la propagation du virus et surtout pour provoquer une maladie grave.

Les données de Google sur les schémas réels de distanciation sociale dans plusieurs pays atteints montrent que l’Italie, l’Espagne et la France ont connu de loin la distanciation sociale la plus renforcée, et que le Royaume-Uni a commencé à les rattraper. Pourtant, ces quatre pays souffrent de l’un des taux de mortalité par habitant le plus élevé au monde ainsi que celui de cas détectés.    

La réponse du dépistage

Une meilleure façon pour tenter de comprendre les causes consiste à identifier un groupe de pays ayant des points communs. Le plus important dans toute épidémie est de limiter les décès ; un groupe de pays semble être dans ce cas, et connaître un taux de mortalité plus faible et par infection identifiée. Il s’agit entre autres de l’Islande, l’Allemagne, la Corée du Sud, Taïwan, l’Autriche et la Norvège.

Vous pouvez constater ici à quel point leur taux de létalité est faible par rapport à d’autres pays qui comptent beaucoup de cas (voir la colonne « taux de mortalité »).

Pourquoi ces pays réussissent-ils à faire diminuer le nombre de décès ? Il est surprenant d’apprendre qu’aucun d’entre eux n’est, ou n’était, totalement confiné. La Corée du Sud n’a même pas fermé ses bars et restaurants. Ce qui démontre que les mesures renforcées de distanciation sociale ne sont pas nécessairement la meilleure solution.

La véritable réponse réside peut-être en grande partie dans le nombre de tests effectués par ces pays relativement aux autres. Les tests peuvent réduire le taux de mortalité en donnant des informations précieuses aux responsables de la santé publique, et en permettant de désigner et mettre en quarantaine les porteurs du virus avant qu’ils ne contaminent des groupes vulnérables comme les personnes âgées.

L’Islande est le champion absolu en matière de dépistage. Le pays a déjà effectué 28 992 tests, soit plus de 8 % de sa population totale. Il a également le taux de mortalité par infection identifiée le plus bas du monde pour le Covid-19, soit 0,38 %. L’Islande n’est pas une anomalie, et la citer en exemple n’est pas anecdotique. Les chercheurs Sinha, Sengupta et Ghosal ont montré que les taux de mortalité liés au Covid-19 sont significativement corrélés avec l’intensité des tests. Ils n’ont toutefois pas contrôlé l’impact potentiel des mesures de confinement et autres mesures strictes de distanciation sociale.

Dépistage et résultats par région en Italie

En plus des données nationales, on peut également examiner les données régionales disponibles et vérifier si la relation entre le dépistage et les décès est toujours valable. L’Italie a publié des statistiques régionales détaillées sur le Covid-19 à partir du 24 février. Si l’on trace les tests par cas confirmé dans chaque région avec les décès déclarés par million d’habitants, on obtient l’image suivante :

Le graphique nous montre de manière surprenante que la région la plus touchée d’Italie n’est pas la Lombardie, mais la Vallée d’Aoste, peu connue. Nous constatons également qu’il existe une relation négative évidente entre l’intensité des tests et le taux de mortalité. En fait, le premier semble expliquer plus de la moitié de la variation du second, et le coefficient de régression est statistiquement significatif (la valeur p est de 0,0003).

En conclusion, il faudra beaucoup de temps et de recherches minutieuses pour déterminer pourquoi certains pays et régions ont subi la pandémie de Covid-19 beaucoup moins gravement que d’autres.

Cela dit, une chose semble être de plus en plus claire. Lorsque la poussière retombera, il sera évident que les tests seront un facteur important et que l’importance de la distanciation sociale sera réduite. 

La version en anglais de cet article est disponible ici.

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