Covid-19 : cygne noir ou cygne blanc ?

Dindon sauvage By: Denis Fournier - CC BY 2.0

Il importe moins de prédire le Cygne Noir que de le reconnaître, car cette compétence seule permet de l’empêcher de s’approcher.

Par Erwan Queinnec.

Dans un article d’analyse publié récemment sur le site de l’Institut Molinari et repris par Contrepoints, je compare la crise du Covid-19 à un Cygne Noir, notion que j’emprunte à l’ouvrage éponyme du professeur d’ingénierie du risque Nassim Nicholas Taleb. C’est d’ailleurs surtout à son ouvrage suivant – Antifragile, publié en 2013 aux Belles Lettres – que je me réfère.

Las, N. Taleb s’est récemment agacé de l’utilisation, selon lui abusive, que certains commentateurs ont fait de son concept. De son point de vue, la crise financière de 2008 était un Cygne Noir. Mais le Covid-19 est un Cygne Blanc, à savoir un événement hautement prévisible.

Dès lors, entre ces deux volatiles, lequel faut-il choisir ? Pour trancher, le mieux est encore de rappeler la définition de cette notion :

« Les Cygnes Noirs sont des événements imprévisibles et irréguliers à grande échelle et aux énormes conséquences qu’un certain observateur n’a pas prévus, et on appelle en général ce non prédicteur la « dinde » quand il est à la fois surpris et heurté par les événements. J’ai affirmé que l’essentiel de l’histoire est dû à des événements « Cygnes Noirs », alors que nous nous préoccupons d’affiner notre compréhension de l’ordinaire, en développant par conséquent des modèles, des théories et des représentations qui ne peuvent suivre la trace de ces chocs ou mesurer leur éventualité » (Antifragile, p. 17).

Dans mon article susmentionné, je m’empresse de relever une ambiguïté patente : le Cygne Noir est « imprévisible » mais… celui qui ne l’a pas prévu est une « dinde ». L’ambiguïté constitutive d’un concept se retrouve forcément dans son utilisation. Est-il d’ailleurs pertinent de décider que la crise de 2008 était « imprévisible » tandis que le Covid-19 ne l’était pas ?

On comprend cependant l’irritation de Taleb dans la mesure où certains commentateurs ont pu convoquer la notion de Cygne Noir pour dédouaner l’autorité publique de sa responsabilité dans l’extension de l’épidémie ; or, dans ses ouvrages, Taleb est pour le moins sévère avec l’establishment, politique, universitaire et médical, en particulier. L’utilisation opportuniste de la notion de Cygne Noir est donc une chose, l’essence du concept en est une autre.

Essayons d’y voir plus clair

L’occurrence d’un Cygne Noir peut, voire doit être prévue.

Première remarque : un Cygne Noir ne peut pas être « imprévisible » car sinon, le concept n’a absolument aucun intérêt pour la science de la décision. Le jour où Godzilla aura l’idée de se curer les dents avec la Tour Eiffel, nous aurons affaire à un événement radicalement imprévisible (enfin, je crois). Pour autant, il ne s’agira pas d’un Cygne Noir (un Lézard Gris, tout au plus…). En d’autres termes, le Cygne Noir fait nécessairement partie du domaine du « possible ».

Deuxième remarque : tout Cygne Noir peut donc être prévu mais il échappe aux modèles mentaux habituels, d’abord parce que son occurrence est sporadique (dans la définition de Taleb la notion d’événement irrégulier est centrale), ensuite parce que ses conséquences sont elles-mêmes d’une ampleur insoupçonnée. Or, occurrence sporadique que multiplie conséquences rares = événement non intégré dans nos schèmes comportementaux. C’est ce que l’on appelle, au sens le plus strict du terme, une « catastrophe » (ou un miracle, si les conséquences sont positives).

Bien sûr, le Cygne Noir d’un jour peut virer au Blanc le lendemain. Mais comme tout ce qui blanchit ou presque, cela ne se produit justement qu’à force d’expérience.

Dans le cas de la crise financière de 2008, comme celui de la crise épidémique de 2020, l’événement constitutif est prévisible, d’un double point de vue théorique et empirique. De sorte que si la prévisibilité de l’occurrence constitue le critère de démarcation entre « blanc » et « noir », alors les deux événements relèvent plutôt du Cygne Blanc.

En effet, grâce à la (bonne) théorie économique, on sait qu’une baisse discrétionnaire des taux d’intérêt génère de mauvais investissements financiers trop risqués. La crise de 2008 est le produit relativement lointain d’une baisse des taux d’intérêt orchestrée par la Federal Reserve Bank en 2001-2002, à un rythme particulièrement soutenu, ces taux passant d’environ 6 % à environ 1 % en l’espace d’un an ; il n’y a pas de crise financière globale sans laxisme monétaire sous-jacent (il s’agit d’une condition nécessaire). Dans le cas de la crise épidémique de 2020, on sait que les marchés asiatiques d’animaux sauvages sont une sorte de tremplin évolutionnaire pour toutes sortes de cochonneries microscopiques particulièrement offensives à notre endroit.

Dans l’un et l’autre cas, l’histoire confirme évidemment la théorie : l’instabilité financière est inhérente aux économies contemporaines et, pour l’essentiel, la manipulation à discrétion de la masse monétaire par une bureaucratie publique – la Banque Centrale – suffit à l’expliquer (on doit y ajouter la prégnance des dettes publiques mais les deux phénomènes sont inter-reliés).

Cela se traduit par une crise financière importante par décennie, au minimum (crise des Savings Loans en 1987, bulle Internet à la fin des années 1990, crise des subprimes en 2008, crise de la dette grecque en 2011) ; dès lors, peu de choses sont plus surprenantes que le fait d’être surpris par la survenue d’une crise financière.

Quant aux épidémies « exotiques », nul besoin d’épiloguer : pour n’évoquer que les vingt dernières années, SRAS 2003, H1N1 2009, MERS 2015 – on passera sur une joyeuseté du type Ebola – sont là pour rappeler qu’il s’agit d’événements récurrents.

Les Cygnes Noirs sont toujours des Cygnes Blancs

Les Cygnes Noirs sont donc toujours des Cygnes Blancs pour qui dispose des schèmes mentaux – disons, un mélange de bonne théorie et de bon sens – susceptibles de les voir venir. Cependant, envisager la survenue d’une crise est une chose, en prédire le moment en est une autre, en entrevoir les conséquences encore une autre ; et bien sûr, plus on avance dans les étapes de la prédiction, plus l’exercice devient compliqué.

Mais ses conséquences sont a priori incalculables.

En effet, la gravité d’un désastre résulte toujours d’un faisceau invraisemblable de causes cumulatives. Or, envisagée isolément, aucune de ces causes n’est particulièrement remarquable ; et envisagées conjointement, leur agrégation échappe à la théorisation. En somme, l’attention ne daigne se porter sur ces causes qu’une fois que l’expérience de la catastrophe les a rendues dignes d’intérêt, les transformant rétrospectivement en phénomène.

Reprenons l’exemple de 2008. Il suffit d’une baisse discrétionnaire rapide et massive des taux d’intérêt pour nourrir une crise de ce genre (cause nécessaire). Mais il faut d’autres causes associées pour expliquer l’ampleur de la tourmente spécifiquement déclenchée par les subprimes, c’est-à-dire son caractère phénoménal ; par exemple, la garantie d’État accordée à deux organismes de refinancement hypothécaire américains (Freddie Mac et Fannie Mae), orientant massivement le crédit bancaire vers la titrisation de prêts immobiliers « pourris » ; l’obligation comptable faite aux banques américaines d’évaluer leurs dettes et créances en « juste valeur », révélant la fragilité de leurs bilans ; etc.

La gravité d’une crise épidémique est peut-être moins complexe à pronostiquer : absence de vaccin + absence de traitement + forte contagiosité = virus explosif. Mais le SARS-Cov-2 (responsable du Covid-19) est quand même, à cet égard, une bestiole ambiguë (comme j’essaie de le rappeler dans mon article). C’est pourquoi sa dangerosité a été d’emblée sous-estimée.

Taleb a sans doute raison de considérer qu’une crise épidémique devrait se prévoir plus facilement qu’une crise financière. Mais c’est moins une différence de nature que de degré et ça ne préjuge pas de ce qu’on peut ou doit lui opposer. À ce propos, Singapour vient, tout récemment, de décréter un confinement d’un mois « à l’occidentale », alors que sa gestion précoce de l’épidémie est un modèle du genre, mais il semble que le pays soit victime d’une deuxième vague, due à l’importation du virus par des visiteurs occidentaux.

Si le décideur n’était pas une dinde…

Récapitulons : l’occurrence d’une catastrophe ne devrait pas être un Cygne Noir sinon effectivement pour la « dinde » qui, hélas, occupe d’importants postes de décision. Si ce décideur n’était pas la dinde, il saurait :

  1. Que les catastrophes surviennent puisqu’elles jalonnent l’histoire de l’Homme,
  2. Qu’on sait les identifier grâce à de bonnes théories sociales ou divers dispositifs de mesure,
  3. Qu’on peut plus difficilement en prédire la manifestation imminente à l’aide de signaux faibles.

La « dinde » est, en l’occurrence, celui qui n’a su, ni pu alors qu’il aurait dû prévoir (sous-entendu : rationnellement1).

En revanche, il faut être beaucoup plus indulgent avec la dinde quant aux conséquences d’une crise, tout simplement parce que les concernant, le pire n’est jamais certain, et le mieux, jamais définitif.

Bien sûr, de la même manière qu’existent des investisseurs et des parieurs extraordinaires, certaines personnes disposent d’une intelligence prédictive surpassant celle du commun des mortels ; moult auteurs libéraux du XIXe siècle – Bastiat, Gladstone, Tocqueville – nous ont par exemple gratifiés d’intuitions visionnaires sidérantes d’acuité.

La combinaison d’une bonne théorie sociale (le libéralisme) et d’une intelligence idiosyncrasique (c’est-à-dire une faculté à chercher, interpréter et manier la connaissance qui n’appartient qu’à soi) produit, en l’espèce, d’extraordinaires résultats. Mais c’est justement le problème : prédire les conséquences d’une crise procède davantage de ce que l’individu a de spécifiquement intelligent que de la théorie générale à laquelle il s’arrime.

Le visionnaire combine des qualités uniques d’intuition, d’expérience, d’érudition, de perspicacité et de sang-froid qui font de son génie une fonction de production (d’information) absolument singulière. En outre, comme on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, toute prédiction ad hoc bute sur le problème de la reproductibilité. C’est pourquoi même les génies se trompent.

Résumons : la prédiction des conséquences d’un Cygne Noir relève d’une qualité de visionnaire, c’est-à-dire quelque chose allant au-delà du bon sens (ou de la bonne théorie générale). Il est donc peu charitable de qualifier de « dinde » celui qui en est dépourvu, voire celui qui s’en défie. Car il est rationnel (mais éventuellement déraisonnable) de douter de la prédiction d’un visionnaire dans la mesure où la technologie prédictive de ce dernier est implicite (peu de choses séparent donc le visionnaire du gourou…).

La tragédie du visionnaire

A contrario, il est déraisonnable (quoiqu’éventuellement rationnel) de se fier aux prédictions calculatoires – fondées sur des modèles dont la technologie est explicite – parce que leur nature paramétrique les dépouille justement de tout intérêt prédictif. En somme, quand le visionnaire a raison contre les modèles de tout le monde, il est inexorablement seul. Et quand les modèles de tout le monde ont raison contre le visionnaire, il n’y a pas à proprement de « prédiction », juste une extrapolation méthodologiquement compliquée de l’existant.

Moralité : il importe moins de prédire le Cygne Noir que de le reconnaître, car cette compétence seule permet de l’empêcher de s’approcher. Entre le blanc et le noir, tout est question de distance optique, en somme. De loin, tout Cygne Noir est blanc. De près, tout Cygne Blanc peut se révéler noir. Et quand noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir.

C’est en substance (je crois) ce que dit Taleb quand il estime que la seule bonne gestion de crise épidémique consiste à tuer le funeste oisillon dans l’œuf. C’est précisément la responsabilité qui devrait incomber à une institution chargée de la sécurité nationale, c’est-à-dire traditionnellement ce que l’on appelle un « État ». Concernant le Covid-19, l’échec de ce dernier est patent (en Occident). On peut cependant espérer que des enseignements soient tirés de ce fiasco.

C’est ici que s’arrête le parallèle entre crise épidémique et crise financière. Une crise épidémique n’a aucune contrepartie positive : elle est un fléau quasi-unanimement considéré comme tel (sinon à l’aune d’un écologisme radical cohérent, heureusement minoritaire). En revanche, la crise financière est l’inévitable contrepartie d’une économie inflationniste qui, depuis plus d’un siècle et sous des formes fort variées, relève d’un choix politique fondamental qu’on peut appeler « pan-étatisme » et dont l’État-providence est la manifestation la plus universelle.

C’est pourquoi la crise épidémique suscite une réaction épidermique, économiquement dévastatrice (le confinement) tandis que la crise financière est traitée selon la stratégie de l’immunité de troupeau : la concernant, on « parie » que nos économies et nos sociétés s’y habitueront sans dommage majeur c’est-à-dire sans autre contrepartie qu’une récession réversible (les fameuses courbes en V ou U) voire une stagnation séculaire (croissance structurellement atone). L’avenir dira si la France, l’Italie ou l’Espagne (entre autres) disposent d’un anticorps social leur permettant de s’accommoder de ce à quoi la crise actuelle nous promet.

 

  1. Il va de soi qu’une dinde n’est pas nécessairement un nigaud. Le fait d’ignorer un Cygne Noir obéit aussi – voire surtout – à de puissants motifs psychologiques… comme la politique de l’autruche.
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