3 âneries sur la crise grecque

On vous raconte des âneries sur la crise grecque.

Par Philippe Bouchat.

Petit âne - Credit  iki-photos (CC BY-NC-SA 2.0)
Petit âne – Credit iki-photos (CC BY-NC-SA 2.0)

 

La Grèce antique est le berceau de la démocratie. La gestion de la crise de sa dette publique abyssale (177% PIB) a enfanté quant à elle la médiocratie. Que d’idioties n’ont en effet pas été proclamées par des ânes savants ces dernières semaines ! En voici une liste non exhaustive.

Ânerie n°1 : l’Allemagne est égoïste

Je passe ici sous silence les crapuleuses comparaisons avec le régime nazi qui discréditent complètement leurs minables auteurs. Oui, l’Allemagne a été intransigeante durant toutes les négociations.

Mais, comprenons bien que l’Allemagne est le pays le plus exposé à la dette grecque. On l’oublie souvent en France – soit par incompétence, soit par cynisme – mais la République fédérale est exposée à concurrence de presque 1.000 milliards d’euros à travers le programme TARGET et les mécanismes LEAN et MES, là où la France est exposée quatre fois moins, n’étant pas partie prenante du programme TARGET. C’est bien connu : il est très facile d’être généreux avec l’argent des autres. C’est même une caractéristique de la gauche.

Comprenons également que la démographie allemande est la plus vieillissante d’Europe. Cela signifie que l’Allemagne est avant tout un pays avec une forte épargne et un fort taux de pensionnés. L’Allemagne est donc un pays qui détient un grand nombre d’obligations et les Allemands peuvent être considérés comme des rentiers.

Sachant cela, on comprend mieux que l’intérêt légitime de l’Allemagne, dans ces négociations, a été de protéger la rente de sa population et de circonscrire sa grande exposition à la dette grecque. Pour le dire autrement, la chancelière eût été une bien mauvaise gestionnaire si elle avait adopté une autre attitude.

Dans les faits, l’Allemagne a été le pays le plus solidaire de la Grèce jusqu’à présent, mais elle doit tenir compte de sa propre réalité. On ne saurait lui en faire raisonnablement grief. À moins de sombrer donc dans un anti-germanisme aussi imbécile que dangereux.

Ânerie n°2 : l’Europe est sous diktat allemand

3 aneries sur la crise grecque  rené le honzecEn proférant cette ânerie, leurs tenants font montre d’une grave méconnaissance de l’Histoire.

D’abord, il faut se souvenir que la construction européenne a débuté par la volonté des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale de mettre l’Allemagne sous une tutelle bien plus drastique que celle à laquelle est soumise aujourd’hui la Grèce. C’est ainsi que la grande Allemagne a été coupée en deux, que sa capitale historique, désormais passée à l’Est, a été elle-même coupée en deux. Dans la RFA, le territoire a lui-même été subdivisé en plusieurs zones d’occupation. Et, last but not least, le cœur de l’activité économique allemande, à savoir son industrie minière et sidérurgique, a été placée sous la surveillance étroite d’un organisme supranational d’un nouveau genre : la Commission européenne. D’accord, l’Allemagne impériale avait bien cherché cette situation en provoquant un second conflit meurtrier sur le Vieux Continent en 20 ans de temps. Mais quel autre pays peut se remettre d’un tel asservissement et se targuer d’être devenu une locomotive économique et commerciale à l’échelon mondial ?

L’Allemagne a certes pu compter sur les dollars US issus du Plan Marshall et sur le marché commun en plein développement, mais son extraordinaire redressement – au point que certains l’ont qualifié de « miracle allemand » –, c’est d’abord à elle-même que l’Allemagne le doit, à son organisation économique et à son modèle de concertation social (soit les deux mamelles du capitalisme rhénan), ainsi qu’à la qualité reconnue de ses produits et à la discipline de ses travailleurs.

Grâce à ce miracle économique, le Mark, qui faisait figure de monnaie de singe sous la république de Weimar (avec des prix de biens de première nécessité pouvant dépasser le milliard… comme au Zimbabwe aujourd’hui !), est devenu rapidement une valeur refuge très appréciée des différents investisseurs. C’est d’ailleurs en raison de cette insolente santé financière que les autres pays européens ont décidé de s’arrimer au Mark.

Le basculement s’est ensuite produit à l’occasion de la chute du mur de Berlin et de la réunification allemande. La partie occidentale de l’Allemagne a dû verser des milliards de DM vers les Länder orientaux pour permettre à l’économie est-allemande de redémarrer. Conséquence mécanique : les taux d’intérêt allemands se sont fortement appréciés, entraînant dans leur sillage l’appréciation des monnaies arrimées au Mark. À partir de ce moment, le Mark est devenu une monnaie trop forte qui handicapait la compétitivité des économies qui y étaient arrimées.

Et là encore, la solution a été de mettre la devise allemande sous contrôle européen en décidant de créer l’euro, monnaie commune devant être gérée par un organisme indépendant : la BCE.
À deux reprises donc, l’économie allemande a été placée sous tutelle : lors de la création de la CECA-CEE, puis lors de l’euro. Et malgré cette double tutelle, l’Allemagne s’est développée au point de devenir le fer de lance de notre économie et de notre prospérité. Ce dont les économies européennes ont profité d’abord en profitant de la solidité du DM, puis de l’euro.

Comprenons donc bien que c’est l’Europe qui, historiquement, a placé l’Allemagne sous son diktat et non l’inverse.

Quand l’Allemagne tient une position intransigeante, c’est non seulement à titre légitime de protection de ses intérêts, alors même qu’elle est, de loin, le premier contributeur de la solidarité vis-à-vis de la Grèce, mais aussi parce qu’elle a tiré les leçons du passé et sait que le retour à un endettement et une inflation excessifs peut voir renaître la bête immonde du nazisme, comme sous la république de Weimar.

Pour le dire autrement, l’Allemagne, loin de casser le prétendu projet européen (lequel ? voir plus bas), a au contraire, permis à l’édifice européen de demeurer stable et ce, sans esprit de revanche sur une Europe l’ayant asservie à deux reprises.

Ânerie n°3 : il faut sauver l’euro à tous prix !

L’euro est une ineptie. Ce n’est pas moi qui le dis (même si je suis d’accord), mais plusieurs éminents économistes des deux côtés du Rhin. Son défaut ? Reposer sur des économies complètement divergentes qui a fait croire aux investisseurs – qui ne demandaient que cela – que chaque économie de la zone euro avait la même qualité et solidité que l’économie allemande. Bien avant sa création, et même après, Milton Friedman lui-même considérait que l’euro n’était pas réaliste et que sa durée de vie était forcément limitée vu les crises inéluctables de cette monnaie. Comment faire croire, en effet, que les obligations d’État grecques ont la même valeur que les Bunds allemands ? C’est pourtant ce qui s’est passé, car dans les années 2000, le spread était quasi nul, le taux long des obligations grecques et allemandes avoisinant chacune les 5% ! Pourtant, l’euro présente quelques avantages dont celui d’offrir une meilleure protection contre la volatilité des biens énergétiques ou de faciliter les échanges intra-muros. La question de sauver l’euro était donc bien (et demeure) pertinente.

L’ânerie consiste à vouloir néanmoins la sauver « à tout prix ».

L’euro souffre de l’endettement abyssal de la plupart des 19 pays qui ont adopté la monnaie unique. Et la solution préconisée par la plupart de ces pays – surtout ceux du sud, c’est un constat – est de s’endetter davantage, alimentant le cercle vicieux du surendettement. Ceux qui veulent faire tourner la planche à billets de Francfort (siège de la BCE), créer des eurobonds (c’est-à-dire mutualiser les dettes), adopter des mesures non conventionnelles (comme les QE – quantitative easing), ressemblent tous à des drogués qui ne peuvent se passer de leur dose d’endettement et en redemandent toujours et encore.

Mais cette attitude de junkie cache une réalité bien plus cynique : imposer à l’Allemagne et à ses contribuables de garantir ce nouvel endettement, l’obliger à payer en cas de défaut… probable des économies qui refusent de se réformer structurellement !

Le véritable objectif des partisans de la politique « d’assouplissement » budgétaire et monétaire est en fait d’imposer, pour la troisième fois en 70 ans, leur diktat à l’Allemagne. Le raisonnement tenu est à peu près le suivant : « L’Allemagne doit payer ! Question de solidarité. Et puis l’Allemagne nous doit bien cela ! Elle nous a fait la guerre deux fois, a causé un génocide, et s’est enrichie sur notre dos ! ». J’exagère à peine. Il suffit de se rappeler les déclarations aussi tonitruantes que puantes d’un Mélenchon encore tout récemment ! (bon d’accord, Mélenchon ne représente que lui-même, mais il a dit tout haut ce que beaucoup en France et un peu partout dans les milieux de la gauche européenne pensent tout bas).

Alors, pour cela, on est prêt à endetter davantage la Grèce (car finalement les 85 milliards qui lui sont accordés, la Grèce devra bien les rembourser)… quitte à violer le consentement allemand et faire fi de ses intérêts. Car les Grecs ne pourront pas tenir leurs engagements, alors qu’ils recevront bien les 85 milliards, à commencer par une première tranche de 12 milliards qui va lui être versée dans les prochains jours pour faire face… aux remboursements des grosses échéances venues à maturité.

Le Grexit était une option possible, mais jamais envisagée sérieusement. Le retour à la drachme aurait certes été désastreux à court terme, mais la dévaluation monétaire qui s’en serait mécaniquement suivie aurait permis à la dette d’être divisée par deux, aurait permis de booster le tourisme ainsi que les exportations. Bref, à terme, les Grecs y auraient trouvé leur compte. Mais voilà, il fallait sauver l’euro à tout prix, même en faisant fi du bon sens.

Il existe pourtant des pistes alternatives pour sauver l’euro, plus supportables pour le peuple grec et évitant surtout le recours à l’endettement supplémentaire. Une simple taxe exceptionnelle de 20% sur le patrimoine et les revenus de l’Église orthodoxe grecque et sur les armateurs ferait passer l’endettement de 177% du PIB à … 91%. Mais pour cela, il faut que les politiques grecs, qui se caractérisent par leur impéritie ces dernières décennies, fassent preuve d’audace, non pas l’audace molle et prétentieuse dont s’est targuée, sans rire, Hollande dans son allocution du 14 juillet (« moi président, je ne ferai pas d’interview à l’Élysée »), mais plutôt l’audace d’une Thatcher affrontant les grèves, l’IRA et les Malouines.