Affaire Assange : la liberté de la presse est en danger

Julian Assange By: Jose Mesa - CC BY 2.0

Si Julian Assange fait les frais de son acharnement à croire en l’importance d’un contre-pouvoir, qui, parmi ceux qui restent, voudra prendre la suite ?

Par Louise Alméras.

Une audience a débuté ce lundi 24 février au Royaume-Uni pour discuter de l’extradition possible de Julian Assange vers les États-Unis. Accablé de dix-huit chefs d’accusations en vertu de la loi américaine sur l’espionnage, le détenu de la prison de Belmarsh — réservée aux criminels les plus dangereux — est en danger de mort tandis qu’il incarne à lui seul celui de la liberté.

Le compte à rebours est lancé pour savoir lequel des deux mourra en premier.

Lanceur d’alerte, journaliste, défenseur de la vérité, Julian Assange est-il tout cela à la fois ou une menace à l’équilibre géopolitique voulu par les grandes puissances mondiales ? Est-il un traître ou un héros ?

Étant donné l’acharnement dont il est la cible, depuis sa sortie de l’ambassade de l’Équateur à Londres en avril dernier, allant jusqu’à la torture et à la maltraitance, c’est qu’il doit bien être l’un ou l’autre. Son extradition aux États-Unis signerait en tout cas l’échec de la liberté d’informer et de la liberté tout court.

La liberté de la presse en question

Mais la question ici est de savoir quelle est la place de la liberté de la presse dans cette affaire, et si elle a une place seulement. Un article du quotidien britannique The Guardian déplore que « la couverture de son sort ait été réduite au silence ». Aucun soutien de la part de la presse anglaise pour Assange, donc.

Et outre-Manche, les articles demeurent rares, ou plutôt relativement inefficaces. C’est-à-dire qu’ils ne pèsent aucunement sur le pouvoir et les décideurs. Le journaliste du Guardian Roy Greenslade rappelle que « les implications profondes de cette affaire sont extrêmement importantes pour l’avenir du commerce journalistique. Ce que Manning et Assange ont fait ne peut pas être interprété comme de l’espionnage. C’est du journalisme pur et simple ».

Après avoir questionné les rédacteurs principaux du pays sur leur opinion au sujet de l’extradition d’Assange, leur avis est unanime : son extradition serait une grave erreur. Et de citer les propos de sa propre chef, Katharine Viner :

« Le pouvoir de l’État ne devrait jamais être utilisé pour réprimer les actions des dénonciateurs et des journalistes d’investigation qui poursuivent des articles qui sont clairement dans l’intérêt public. Le cas d’extradition des États-Unis contre Julian Assange est une attaque troublante contre la liberté de la presse et le droit du public de savoir. »

Existe-t-il deux journalismes ?

Qu’ils aiment ou non le personnage Assange, tous sont d’accord pour crier entre eux au scandale, mais très peu l’expriment dans la presse. Ce à quoi les appelle le journaliste de cette tribune du Guardian.

Finalement, peu de journalistes du pays semblent s’identifier au combat d’Assange, comme s’il existait deux journalismes : le propre et le risqué, celui du papier et celui de l’action. Certains reprochent encore au lanceur d’alerte d’avoir pu mettre en danger des vies, bien qu’il ait alerté par là-même de crimes d’État illégitimes (la vidéo d’un équipage d’hélicoptère américain abattant 18 personnes à Bagdad en 2007, dont deux correspondants de guerre de Reuters, par exemple).

Personne ne peu dénier le service rendu d’Assange à tant de nations, de journaux, de citoyens en publiant des câbles diplomatiques, des secrets d’État, des vérités si souvent mises sous le tapis et totalement inaccessibles pour la plupart des mortels.

Mais qui peut donc arguer avoir toujours commis des articles, des enquêtes, des reportages sans jamais avoir mis en danger ceux qui souffraient de la conséquence d’un mensonge ? C’est aussi le risque d’un certain journalisme.

Sans compter que personne n’a jamais rien pu prouver concernant Assange, ce qui montre, en partie, la mauvaise foi derrière laquelle beaucoup se cachent pour justifier de le lâcher. Et si la vérité méritait un peu plus de considération ? Qu’elle supposait de s’élever au-delà des goûts et des petites croyances pour s’attacher aux faits, ce qui est en général le propre du journalisme ?

Car si Julian Assange, après Chelsea Manning et Edward Snowden, fait les frais de son acharnement à poursuivre la vérité et à croire en l’importance d’un contre-pouvoir, qui, parmi ceux qui restent, voudra prendre la suite ?

Ceux qui ferment les yeux sur les dangers de l’extradition de Julian Assange sont du même acabit que ceux qui n’avaient que faire d’entendre ou de voir les atrocités commises par les communistes, au nom de l’idéologie et de la tranquillité d’esprit.

Heureusement, il y a toujours eu et il y aura toujours des hommes pour alerter. Comme, par exemple, ce prêtre des Missions étrangères de Paris qui alerta en premier dans les colonnes du journal Le Monde sur les massacres des Khmers rouges. Se faire une idée du communisme, c’est une chose, comme c’en est une de se faire une idée du journalisme. Mais vouloir à tout prix la garder ainsi qu’on la conçoit, aux dépens de la réalité, c’est une entorse à la vérité.

Le journalisme est l’un des garants de la liberté et condamner Assange, comme ne pas le défendre, serait se tromper de poison. Le poison est de vouloir rester enchaîné aux États quoi qu’ils fassent.

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