Extradition de Julian Assange : son combat contre la culture du secret

My Juiian Assange Coloring Book Result By: Billy Bob Bain - CC BY 2.0

Malgré ses ambiguïtés, Assange ne doit pas être extradé, car cela signifierait que la liberté d’informer doit céder le pas à la raison d’État.

Par Frédéric Mas et Justine Colinet.

Depuis lundi, la justice britannique est appelée à statuer sur l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis. Dès le premier jour de l’audience, les avocats du fondateur de Wikileaks se sont plaints du traitement spécial réservé à leur client. Assange aurait été déshabillé deux fois, menotté 11 fois et s’est vu confisquer ses dossiers dès le début de l’audience.

Comme le rapporte The Guardian, leur appel au juge qui supervise le procès au tribunal de la couronne de Woolwich, dans le sud-est de Londres, a également été soutenu par les avocats du gouvernement américain, qui ont déclaré qu’il était essentiel que le fondateur de WikiLeaks bénéficie d’un procès équitable.

Considéré comme un lanceur d’alerte et un défenseur acharné de la liberté d’informer par les uns, Julian Assange reste aux yeux de l’État américain un traître et un espion. Wikileaks, organisation dont il est l’un des administrateurs et fondateurs, a rendu public à partir de 2010 des documents confidentiels sur la guerre en Irak, et a révélé au monde l’étendue de la surveillance de l’État américain.

Celle-ci, loin de se cantonner aux « ennemis » de l’Amérique, concernait également les citoyens américains et les alliés de Washington. Au moment de l’élection présidentielle américaine de 2016, Assange perd une grande partie de ses soutiens de gauche pour les révélations qu’il diffuse sur la campagne de la démocrate Hillary Clinton. C’est aussi à ce moment-là que les soupçons de collusion entre Wikileaks et la Russie commencent à émerger au sein de l’opinion publique américaine.

Liberté d’informer et jeu de puissances

C’est que les positions d’Assange ne sont pas dépourvues d’ambiguïté. Comme le rappelait Nathalie MP Meyer, le crypto-anarchiste concentrait ses attaques sur les États-Unis, et semblait épargner certains régimes autoritaires comme la Russie. Comme pour Edward Snowden, le jeu des grandes puissances est toujours susceptible de récupérer ce combat pour la liberté à son propre profit.

Seulement, comme le rappelle un éditorial du journal Le Monde, extrader Julian Assange reviendrait à assimiler à une activité d’espionnage toute publication de documents secrets émanant de l’État américain. Au nom de la raison d’État les méthodes douteuses de l’armée américaine n’auraient jamais été révélées au public, et personne n’aurait perçu l’ampleur de la société de surveillance.

Pour Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de À la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Assange n’est pas tant un symbole du combat contre la société de surveillance que contre l’extension du domaine du secret : « l’hypothèse d’une extradition et d’un procès contre lui est à la fois un message adressé aux lanceurs d’alertes qui voudraient rendre publics un certain nombre de documents ou d’informations confidentielles, et un message adressé aux journalistes et donc à la liberté d’informer. »

Julian Assange, l’individu contre-pouvoir ?

Malgré ses ambiguïtés, Assange ne doit pas être extradé, car cela signifierait que la liberté d’informer doit céder le pas à la raison d’État, et cela au détriment des populations occidentales elles-mêmes. La longue traque de l’État américain, qui a aussi envoyé Chelsea Manning en prison et a obligé Snowden à l’exil est un rappel salutaire sur la différence essentielle entre les intérêts des États, y compris démocratiques, et ceux des citoyens ordinaires. La liberté d’informer qu’il a défendue incarne sans doute une nouvelle forme de contre-pouvoir à l’heure où la vie privée est menacée autant par les États que par l’accélération technologique.

La France pourrait-elle accorder l’asile politique à Assange, comme l’ont proposé certains hommes politiques et citoyens français ?

C’est peu probable pour Olivier Tesquet :

« Je cite souvent un exemple pour montrer mon relatif doute par rapport à cette possibilité : c’est un épisode qui est arrivé très peu de temps après l’affaire d’Edward Snowden, et au moment où il y avait beaucoup de spéculations sur la destination d’Edward Snowden, la France a refusé à l’avion présidentiel d’Evo Morales le survol du territoire national car les autorités françaises craignaient que Snowden soit à bord de l’avion.

Donc à partir du moment où l’on refuse le survol du territoire français d’un avion présidentiel d’un chef d’État étranger par crainte qu’un lanceur d’alerte soit dedans, j’ai du mal à imaginer qu’on puisse s’accorder sur le cas de Julian Assange, d’autant plus que ce dernier est un peu plus urticant que Snowden, notamment à cause du rôle qu’il aurait joué dans la campagne présidentielle américaine de 2016. ».

Affaire à suivre.

 

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