Il faut sauver la soldate Chelsea Manning

Le 8 mars 2019, un juge fédéral a de nouveau placé la lanceuse d’alerte Chelsea Manning en détention jusqu’à ce qu’elle accepte de témoigner dans une enquête visant WikiLeaks.

Par Yannick Chatelain.

Il ne fait pas bon être lanceuse d’alerte au pays de l’oncle Trump. Qui se soucie aujourd’hui du sort de Chelsea Elizabeth Manning, née Bradley Edward Manning qui a été de nouveau jetée en prison sans que cela fasse grand bruit le 8 mars 2019 pour avoir refuser de témoigner devant un grand jury ? Certainement pas les mass media américains !

Pour rappel, cette activiste et lanceuse d’alertes transgenre avait été condamnée en 2013 par une cour martiale à 35 ans de réclusion pour avoir transmis en 2010 à WikiLeaks plus de 700 000 documents confidentiels, dont plus de 250 000 câbles diplomatiques relatifs aux guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il est vrai que faire ce que dicte sa conscience et porter des crimes de guerre à la connaissance du monde, à savoir les morts de civils sous les bombardements américains en Irak et en Afghanistan se paye au prix fort !

Pour avoir fait ce que lui dictait sa conscience, ne pas cautionner l’innommable, parce qu’elle savait, Chelsea Manning a passé sept ans de sa vie en prison, dont trois de détention provisoire.

En 2017 à trois jours de son départ de la Maison Blanche, Barack Obama avait annoncé une nouvelle vague de grâces et de réductions de peines. Chelsea Manning figurait sur la liste des 273 condamnés auxquels le président avait souhaité accorder une « seconde chance », selon les mots de la Maison Blanche.

Si cette mesure de clémence à l’égard de la lanceuse d’alerte avait laissé espérer aux soutiens de Julien Assange une évolution de sa propre situation, le président Obama avait rapidement mis fin à cet espoir : « Je ne peux pas gracier quelqu’un qui n’a pas comparu devant un tribunal et ne s’est pas présenté à la justice. ». Tandis que les défenseurs de la lanceuse d’alerte s’étonnaient de cette position hypocrite, dans le même temps de nombreuses voix du côté du parti républicain, comme du parti démocrate avaient vivement critiqué cette décision du président sortant… rien de bien surprenant à cela : qu’importe le crime pour certains, la raison d’État a ses déraisons qui intègrent le mépris absolu de la vie d’innocents. On ne peut pas demander à la nature humaine d’adhérer sans conditions et de façon unanime – quel que soit le délit ou le crime – à la posture voltairienne « Et qui pardonne au crime en devient complice. »

Nous voilà en 2019. Cette traîtresse pour les uns, comme l’avait à l’époque qualifiée Donald Trump, cette héroïne des libertés pour les autres, peu encline à couvrir des crimes de guerre, est donc de retour à la case prison.

Retour à la case prison ! Chelsea Manning, Julien Assange deux destins tragiques et liés

Le 8 mars 2019, un juge fédéral a de nouveau placé la lanceuse d’alerte Chelsea Manning en détention jusqu’à ce qu’elle accepte de témoigner dans une enquête visant WikiLeaks. Ayant quelques jours auparavant refusé de témoigner devant un grand jury dans le cadre d’une enquête sur Julian Assange, Chelsea Manning s’attendait à cette issue. Après avoir de façon systématique répondu à toutes les questions du grand jury en disant :

Je m’oppose à la question et refuse d’y répondre au motif que la question viole mon premier, quatrième et sixième amendement et d’autres droits statutaires.

le juge fédéral Claude M. Hilton l’a placée en détention pour entrave à la bonne marche de la justice, avec effet immédiat, “jusqu’à ce qu’elle change d’avis ou que ce jury d’accusation n’existe plus” !

Le fait est que la lanceuse d’alerte n’est pas volontaire pour se soumettre à ce chantage : « Je ne me soumettrai pas à ça, ni à aucun autre grand jury. Le fait de m’emprisonner pour mon refus de répondre à des questions ne fait que me soumettre à une punition supplémentaire pour mes objections éthiques répétées contre le système du grand jury. Les questions du grand jury portaient sur des révélations d’il y a neuf ans et ont eu lieu six ans après une enquête approfondie sur une affaire de piratage informatique, pour laquelle j’ai témoigné pendant presque une journée entière. Je m’en tiens à mon précédent témoignage public. Je ne participerai pas à un processus secret auquel je m’oppose moralement, en particulier à un processus qui a été historiquement utilisé pour piéger et persécuter des militants pour des propos politiques protégés par la constitution. »

En réaction, WikiLeaks a invité les observateurs à noter « … que l’emprisonnement de Manning n’est pas une punition, elle a été formellement emprisonnée pour la contraindre à témoigner contre nos journalistes (dont Assange) pour avoir publié la vérité sur le gouvernement US. Elle restera en prison jusqu’à ce qu’elle cède et se conforme ou qu’elle gagne en appel. »

Public Citizen, un think tank américain, a pour sa part salué les commentaires récents d’Alexandria Ocasio-Cortez. Élue le 6 novembre 2018 représentante du 14ᵉ district de New York à la Chambre des représentants des États-Unis, la plus jeune représentante jamais élue au Congrès américain — en référence à l’affaire — a  en effet soutenu publiquement et avec virulence celles et ceux qui dénoncent les gouvernements qui dérapent : « Nous avons la responsabilité unique de protéger ceux qui ont le courage de dire que quelque chose ne va pas »

Un agenda qui interroge et deux destins liés

Alors que Chelsea Manning a été remise en prison depuis maintenant plusieurs semaines, à l’heure ou j’écris ces lignes, Julien Assange, réfugié depuis 2012 à l’ambassade d’Équateur où il avait trouvait asile, craint de nouveau d’être extradé aux États-Unis. Même si l’Équateur se refuse à tout commentaire. Dans un tweet du 5 avril 2019, l’organisation WikiLeaks révélait qu’un haut responsable équatorien les aurait informés que le pays ne souhaiterait plus l’héberger.

C’est dans ce contexte d’incertitude quant à la destinée de Julien Assange, et sur une information au conditionnel jugée suffisamment crédible, que le 5 avril 2019 Nils Melzer, le Rapporteur spécial de l’Organisation des Nations Unies sur la torture a officiellement appelé le gouvernement équatorien du Président Lenín Moreno à « s’abstenir d’expulser M. Assange… ou de cesser ou de suspendre son asile politique de toute autre manière ». Rappelant à Melzer que si Assange était renvoyé de l’ambassade, il risquait « que les autorités britanniques l’arrêtent et que les États-Unis l’extradent ». Pointant le fait qu’« une telle réponse pourrait l’exposer à un risque réel de violations graves de ses droits humains, notamment sa liberté d’expression, son droit à un procès équitable et l’interdiction des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».

Dans le même temps, les personnes qui gèrent actuellement le compte twitter de Chelsea Manning @xychelsea ont annoncé que cette dernière, qui avait été placée à l’isolement pendant 28 jours, aurait « été finalement transférée au centre de détention pour adultes William G. Truesdale à Alexandria, en Virginie dans un cadre normal, précisant que : « Bien que ce soit une grande victoire, il reste encore beaucoup à faire pour la faire sortir de prison. »

Au regard de ces deux événements presque concomitants, c’est l’histoire tragique de deux destins liés qui s’écrit sous nos yeux, qui ne font pas, comme je l’ai souligné, la Une des médias et ne sont pas à la gloire de la justice américaine et de l’humanité. Deux individus soumis à des pressions et des traitements qui relèvent, dans des approches différentes, de traitements inhumains, et ce dans des pays qui s’affichent soucieux du respect des droits humains et dans un silence mortifère qui semble faire l’unanimité chez leurs alliés supposés porter les même belles valeurs de liberté et de justice.

Une dernière question à Nils Melzer pour conclure

Au même titre que Julien Assange qui subit d’ores et déjà depuis des années une torture morale de confinement forcé peu compatible avec le respect des droits humains. J’ai une dernière question multiple pour Monsieur Nils Melzer :

Que pense-t-il du traitement qui est actuellement fait à Chelsea Manning ? Ne subit-elle pas au pays de l’Oncle Trump des violations graves de ses droits humains, notamment de sa liberté d’expression ? Ne subit-elle pas des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants n’ayant pour but que de la briser et de la contraindre à tronquer la vérité à l’abri des regards ?

S’il fallait une preuve de la réalité de l’assertion d’Alain, nous l’avons sous les yeux :  « Il n’est pas de tyran au monde qui aime la vérité ; la vérité n’obéit pas. » Pour la faire obéir, la contraindre à devenir mensonge, nous pouvons en conclure que dans les États-Unis de Monsieur Trump la fin semble justifier tous les moyens.

En dépit de toute accusation criminelle, Chelsea Manning pourrait ainsi être incarcérée pour le reste de la durée du grand jury, soit pour une durée de 18 mois, en intégrant le fait que le mandat du grand jury peut être prolongé de six mois comme l’a souligné son avocate Moira Meltzer-Cohen dans une interview à Business Insider.

Si la gouvernance et la justice américaine, comme toutes les gouvernances qui brandissent le drapeau de la liberté et des droits humains les plus fondamentaux veulent sauver leur honneur, parce que dans cette triste affaire c’est le leur qui est entaché, s’ils veulent s’approcher de la vérité des valeurs qu’ils prétendent défendre… qu’ils s’attachent donc de toute urgence à sauver la soldate Chelsea Manning !

P.S : ce jour même 11 avril, juste avant publication de cet article sur Chelsea, le monde aura appris que Julian Assange vient d’être arrêté à l’ambassade d’Équateur.  Monsieur Nils Melzer, je reviens…

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