Deux dirigeants khmers rouges condamnés pour leur rôle dans le génocide

Nuon Chea CC Extraordinary Chambers in the Courts of Cambodia

Mieux vaut tard que jamais : jeudi 7 août, deux hauts dirigeants khmers rouges ont été condamnés à la prison à vie pour leur rôle dans les massacres cambodgiens.

Par Siegfried Herzog.

Nuon Chea CC Extraordinary Chambers in the Courts of Cambodia
Nuon Chea, l’idéologue du régime et le second dans la hiérarchie, juste derrière Pol Pot, a été condamné il y a quelques jours pour crime contre l’humanité.

 

On estime que 1,7 million de Cambodgiens (21% de la population du pays) ont été tués ou sont morts de faim pendant le règne de terreur du régime communiste des Khmers rouges de 1975 à 1979. En termes de pourcentage de la population, aucun pays n’a jamais tant souffert aux mains de ses propres dirigeants, rendus fous par une idéologie utopiste qui transforma la vie au Cambodge en un véritable cauchemar.

La société Cambodgienne, profondément traumatisée, a mis beaucoup de temps pour se confronter à son passé. Beaucoup ont préféré oublier et passer à autre chose, la douleur étant trop grande, ou se sentant menacés par le fait de rendre des comptes à cause de leur propre rôle, même minime, dans ce régime.. Cette réaction n’est pas unique au Cambodge ; la plupart des sociétés traumatisées prennent quelques décennies pour faire face aux horreurs de leur passé, et certaines n’y arrivent jamais, laissant les blessures s’envenimer.

Au Cambodge, le temps de faire face à ce passé est enfin arrivé. Deux hauts dirigeants khmers rouges ont été condamnés il y a quelques jours à la prison à vie pour leur rôle dans les massacres : Nuon Chea, 88 ans, et Khieu Samphan, 83 ans. Nuon Chea était le secrétaire adjoint du Parti communiste du Kampuchéa (PCK) et, avec son chef Pol Pot, exerçait le pouvoir de décision ultime. Khieu Samphan a été membre du comité central du parti et a joué un rôle clé dans la prise de décisions économiques. Les deux portent donc directement une lourde responsabilité dans les horreurs qui se sont déroulées.

Le verdict a été rendu par les Chambres Extraordinaires des Tribunaux cambodgiens, qui ont été mises en place avec le soutien des Nations Unies et pour la plupart financées par des contributions de plusieurs pays. Le gouvernement cambodgien a fourni de l’argent et le soutien logistique ; mais sans enthousiasme et en interférant avec le tribunal. Ceci a prolongé le procès et testé la patience de la population, en particulier les victimes survivantes en quête de justice.

Alors que le gouvernement ne savait pas si les démons du passé devaient être confrontés, de nombreux Cambodgiens estimaient le contraire : plus d’une centaine de milliers de personnes ont assisté aux débats. Le verdict a finalement apporté le sentiment que la justice, même imparfaite, avait enfin triomphé.

Pour Chea Leang, l’un des principaux procureurs, ce procès « ne rendra pas la vie aux personnes exécutées ou à celles qui sont mortes d’épuisement ou par manque de nourriture, d’eau, ou d’assistance médicale. Cela ne reconstruira pas les familles… [mais] je crois que ça va amener un peu de justice, et enfin accorder un certain respect aux victimes, mortes et vivantes, qui leur avait été refusé depuis si longtemps » (Phnom Penh Post, 8 août 2014 ).

Les procédures judiciaires ont été en proie à de nombreux problèmes, notamment la corruption, et ont mis plusieurs années pour atteindre leur conclusion. Peut-être cela n’est-il pas véritablement surprenant puisque il s’agissait du premier projet de ce genre. Pourtant, il a établi un exemple important (et fructueux) de coopération avec la communauté internationale, menée par les autorités locales et l’ONU, pour faire face aux crimes contre l’humanité. L’entreprise était fondée sur les principes énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies, mais exercée au sein du système juridique local. Cela a envoyé le message que le monde défend encore l’idée que les violations graves des droits de l’homme ne doivent pas rester impunies.

En outre, la coopération au jour le jour entre le personnel international et le personnel cambodgien a contribué à renforcer la capacité judiciaire et améliorer les normes judiciaires au Cambodge.
Enfin, la peine d’emprisonnement à perpétuité – la peine de mort ayant été abolie par le Cambodge et fortement contestée par la communauté internationale des droits de l’homme – envoie le message que le verdict était justice, et pas vengeance. L’inviolabilité de la vie humaine, au cœur de l’idée des droits de l’homme, s’étend également aux coupables ; le Droit et les institutions de l’homme sont faillibles et ne devraient pas détenir le pouvoir de vie ou de mort.
Les « champs de la mort » du Cambodge sont un terrible souvenir de ce qui se passe quand ces principes sont renversés.


Cet article est syndiqué par le réseau AtlasOne et l’original est disponible ici. Traduction : Mathieu Bédard et Emmanuel Martin pour Contrepoints.