« Les conditions de l’esprit scientifique » de Jean Fourastié (2/3)

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À une époque de régressions multiples et de comportements parfois grégaires, il est bon d’en revenir aux conditions de l’esprit scientifique.

Par Johan Rivalland.

Suite de notre premier volet.

La condition de l’esprit scientifique

Après avoir évoqué les formes d’ignorance, Jean Fourastié s’interroge ensuite sur les raisons pour lesquelles l’esprit scientifique expérimental est apparu si tard et reste si marginal. La raison essentielle tient, selon lui, à ce que l’esprit humain s’intéresse plus à de vagues reflets du réel qu’au réel lui-même. Il est par conséquent peu valorisant et relativement ingrat de chercher à décrire le réel, dans la mesure où l’homme s’intéresse bien davantage à l’abstraction.

Le prestige d’un certain nombre d’hommes de lettre ou du domaine des arts en témoigne, par la séduction que cette abstraction suscite auprès de l’esprit humain et la part d’arbitraire qu’elle peut présenter (il en va de même des théories issues du marxisme ou de l’écologisme aujourd’hui – pourrait-on ajouter. Car, comme nous pensons le savoir, l’Enfer est pavé de bonnes intentions).

Non seulement dans la réalité physique, mais dans la pensée même des autres hommes, l’homme ne perçoit que ce qui est en accord avec le contenu de sa propre pensée. Ainsi beaucoup de lecteurs ne percevront pas ce que je veux dire ici, ou plus exactement croiront le percevoir sans le faire : le minimiseront, le jugeront anecdotique, sans importance profonde, « sans intérêt ».

Rendant hommage à Montaigne à travers sa formule « Humanum genus nimis avidum est auricularum » (le genre humain est vraiment trop avide de récits imaginaires), il montre comment même le mythe de la caverne de Platon établit que c’est le sensible qui est trompeur, là où c’est le tri du sensible qui est davantage en cause.

Et, après avoir analysé la nature de l’œuvre littéraire (Proust, Balzac, Zola, etc.) à travers des pages passionnantes que je ne saurais trop vous conseiller, il en fait de même avec l’œuvre philosophique, montrant les limites de son approche, quels que soient ses qualités et son intérêt, qu’il ne sous-estime pas bien entendu. La rationalité, notamment remarque-t-il, a trop souvent primé la réalité et été, à ce titre, sur-estimée, développant une forte tradition anti-expérimentale. À tel point que ce qui est en nous, exprimait de manière virulente Kierkegaard, serait plus proche de la vérité que ce qui a pu être observé à grande échelle dans le monde.

La philosophie contemporaine ne procède-t-elle pas de même ? L’introspection n’est-elle pas la seule lumière de Sartre, par exemple ? Son œuvre n’est-elle pas la projection sur l’humanité tout entière non de ce qu’il sait, mais de ce qu’il sent ?

[…] Sartre est persuadé que chaque homme a ses propres idées, incommunicables, absurdes pour les autres, et qu’inversement les autres sont l’enfer pour lui. Il agit cependant comme si, par exceptions, sa propre pensée pouvait comprendre, intéresser et persuader les autres, puisqu’il écrit et publie. Et de fait, la réalité a montré que quantité d’hommes se sont intéressés à la « vérité » de Sartre, et même y ont adhéré.

Il en va de même, hélas – et nous ne le savons que trop – de la politique. Là encore, plus que le réel sensible ou la méthode expérimentale, c’est « l’imagination, l’enthousiasme, l’émotion, la passion » qui mènent les choses et guident les leaders ou provoquent l’adhésion.

Que sont Mirabeau, Danton, Robespierre, sinon des doctrinaires qui veulent imposer leurs rêves sociaux à la totalité des hommes ?

[…] Ces meneurs de peuples, ces conquérants, ces dominateurs, veulent forger les peuples comme les poètes forgent les mots. Ils rêvent leur vie et leur destin et désirent imposer ce rêve aux hommes et aux choses. S’ils ont des chefs, s’ils ont un pouvoir, s’ils ont le pouvoir, c’est qu’ils y ont déjà réussi. Leur réussite même les encourage dans leurs desseins ; les tempêtes qu’ils ont déjà soulevées et utilisées, les jettent dans d’autres et les leur font désirer.

Les obstacles à la perception du réel

Les obstacles à la perception du réel résident donc bien essentiellement dans le fait que nous nous laissons tous guider par nos sensations et nos émotions, ou par celles que nous communiquent certains esprits. Et ces obstacles auraient pour origine deux faits essentiels : les insuffisances de notre cerveau, d’une part, la complexité et l’évolution de la nature, d’autre part.

Ainsi, le faible temps laissé à la conscience claire par toutes nos contraintes habituelles, qui occupent le plus clair de notre temps – travail matériel, sommeil, pensées spontanées, vie sentimentale, sociabilité, incapacité à pouvoir avoir plusieurs pensées simultanées – est un obstacle important à la pleine disponibilité de notre cerveau. Heureusement, la transmission, le langage, l’écriture, l’éducation, le travail en groupes, l’abstraction (malgré son amputation des réalités), et notre capacité à pouvoir concevoir en quelques secondes des mouvements ou événements qui ont duré des années ou des siècles, nous permettent d’éviter l’impuissance radicale.

Pour ce qui est de la complexité, le problème tient à la capacité limitée du simple cerveau humain à pouvoir appréhender l’immensité de l’univers ou l’infiniment petit. Et non seulement à pouvoir l’appréhender à un instant t, mais dans ses évolutions perpétuelles, multiples et changeantes, à travers l’hétérogénéité des temps, mais souvent aussi leur unicité. En étudiant quelques arbres, que l’on jugera représentatifs au milieu d’une forêt immense, vise-t-on une juste perception du réel ? Et nos perceptions elles-mêmes ne souffrent-elles pas de défaillances qui constituent autant d’obstacles à notre juste analyse ? (ce que Herbert Simon nommera « La rationalité limitée »). Et dans les constructions ou synthèses intellectuelles, on constate les mêmes écarts de perception (sans qu’il y ait forcément mauvaise volonté ou mauvaise foi).

Par exemple, c’est le même phénomène, amplifié des richesses de la pensée claire et des arguments rationnels, qui conduit le militant révolutionnaire à juger comme une maladie atroce et sans espoir les tensions et les souffrances antérieures à la révolution ; et comme incidents inévitables et passagers les tensions et souffrances postérieures ; tandis que le contre-révolutionnaire, à l’inverse, juge inévitables et passagères les tensions antérieures, atroces et sans espoir les tensions postérieures. Dire qu’ils sont de mauvaise foi, c’est plus souvent faire une erreur, et de plus, ce n’est pas dire le fond des choses. La cause profonde du phénomène est le triage qu’exerce le cerveau, à l’insu de la pensée claire, à partir de l’océan des faits du monde réel.

À cette aune, le raisonnement rationnel est à la fois « une arme indispensable et un piège insidieux ». La logique rationnelle permet en effet d’engendrer des pensées moins inadaptées au réel que la pensée spontanée. Mais elle demeure le fruit du cerveau et est linéaire. Elle recourt également à l’abstraction, aboutissant ainsi à des simplifications, approximations, mutilations, du réel dans toute sa complexité. C’est pourquoi, la vérification expérimentale apparaît essentielle pour éviter les excès de certitude.

La découverte scientifique ne consiste pas à déduire non contradictoirement des conclusions nouvelles de prémisses anciennes, seulement admises jusque-là ; elle est, presque toujours, non pas de reconnaître fausse la « vérité » antérieure, mais de la reconnaître partielle. A l’usage de la vie pratique, les hommes sont fort habiles à prouver par le raisonnement tout ce dont ils sont convaincus, quelle que soit l’origine de leur conviction. Et ce n’est pas en général par défaut de logique que le raisonnement pèche, mais par défaut des prémisses : les hommes ne prennent en considération que certains des facteurs qui devraient l’être, et ce sont ces facteurs seulement qu’ils introduisent en prémisses. Un phénomène dépend d’une cinquantaine de facteurs ; un homme en perçoit cinq, ou trois, ou même un seul ; il construit sur les seuls facteurs qu’il a perçus un « raisonnement », plus ou moins impeccable quant à la cohérence rationnelle, et que son appareil logique suffit à imposer non seulement à l’esprit de son auteur, mais à des millions d’autres cerveaux !

L’observation et l’expérimentation

Finalement, l’observation et l’expérience sont les sources primordiales de la connaissance du réel, conclut Jean Fourastié. Cependant, le raisonnement est loin d’être achevé, puisqu’il remarque aussitôt qu’il est très facile d’être trompé par une observation insuffisante ou mal conduite. Et les erreurs communes en la matière sont légion (coïncidences, arbitraire, approximations), il en apporte moult exemples. Seules les expériences répétées, et encore selon des conditions drastiques, sont susceptibles de réduire l’incertitude. Et lorsqu’un événement est unique (comme dans le cas des miracles, par exemple, mais pas seulement, puisque c’est en permanence que se produisent des événements uniques), il est bien difficile de pouvoir réunir toutes ces conditions, sauf à raisonner par analogie avec d’autres événements, ce qui est peu conciliable avec la rigueur.

C’est pourquoi les démarches essentielles de la méthode expérimentale passent par trois phases (l’observation, l’hypothèse, l’expérience), qu’il nous expose en se référant aux principes émis par Claude Bernard, en les actualisant selon notre époque et en les débarrassant de certaines aspérités. Ce qui donne chez Jean Fourastié la démarche suivante :

  • exploration du réel à l’aide de techniques d’observation ou d’expérimentation, assurées de manière répétée dans le temps, idéalement par plusieurs personnes ou entités différentes. Avec, bien entendu, des différences selon les types de sciences
  • élaboration de l’hypothèse, imaginer l’existence de liens entre certaines des réalités observées, dont on sait que la plupart seront ensuite infirmées
  • contrôle et exploitation de l’hypothèse à partir de nouvelles expériences ou observations

Ces différentes phases peuvent être assurées par des personnes ou des entités différentes. Ce peut même être préférable, pour assurer une plus grande neutralité.

De même, l’introduction de faits nouveaux ou de réalités nouvelles susceptibles de remettre en cause les découvertes précédentes, sont essentielles au progrès scientifique (il est à noter que Jean Fourastié rend au passage un vibrant hommage à Alfred Sauvy, dont il rappelle qu’il a introduit le fait démographique dans le champ de la science économique, ce qui fut un « fait fécondant ». Comme il a introduit lui-même le progrès technique comme « fait prépondérant » ou l’étude des « prix réels » en tant qu’outil).

Mais, il y insiste, la phase la plus difficile n’est pas selon lui celle de l’hypothèse, comme on le considère généralement, mais plutôt celle de l’observation. Et faire apparaître les liens entre les choses est trop restrictif.

Ce sont les liens entre les liens et le contenu de la pensée qui permettent d’aller plus loin. De même, la discussion entre approche déterministe ou indéterministe est dépassée. Il convient de lui substituer une analyse à partir de trois types de liaisons entre les faits du monde réel : des relations déterminées, aléatoires, mais aussi conditionnées (comme en théorie des jeux, qui a introduit une nouvelle prise de conscience et de nouveaux outils d’analyse mathématique. Une sorte de nouveau paradigme, si je me réfère au vocabulaire de Thomas Kuhn). La démarche essentielle, selon Jean Fourastié, serait donc la délimitation et la description de « phénomènes » (simples, essentiellement), conçus comme l’identification des faits liés entre eux.

Le développement de la connaissance scientifique apparaît ainsi indéfini, en étendue et en variété. […] Nous comprenons aujourd’hui que les grandes synthèses mathématiques et rationnelles ne sont que l’un des outils de notre travail. L’œuvre est d’explorer l’immensité du réel. […] témoigner pour une réalité si infime soit-elle et dont nous sommes le témoin… voilà les démarches de la science qui sont à la portée de chacun d’entre nous, et qui, finalement, constituent les bases, les stocks d’informations, les observations sans lesquelles les plus brillantes hypothèses et les plus savants calculs ne sont que des exercices cérébraux.

Et lorsque nous pouvons lire les exemples que donne Jean Fourastié sur de petits relevés personnels à première vue insignifiants, comme des constats particuliers et locaux sur des caprices de la météo par exemple, on ne peut s’empêcher de penser aux excès actuels et aux confusions parfois (ou assez souvent) entre climatologie et météorologie. C’est en ce sens que l’ensemble des petits témoignages auxquels il fait référence peuvent revêtir une grande valeur empirique a posteriori pour venir corriger les excès des grandes théories… (et même chose en économie, où la mathématisation à outrance que dénonce par exemple l’école autrichienne, peut être tempérée par les observations du monde réel et l’irrationalité des comportements).

 

Jean Fourastié, Les conditions de l’esprit scientifique, Gallimard – collection Idées, février 1966, 256 pages.

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