L’enfer est pavé de bonnes intentions (15) : la question du climat

L'homme face au Climat, par Lucian Boia (Crédits : Les Belles Lettres, tous droits réservés)

Dans « L’homme face au climat », l’historien Lucian Boia propose de dépassionner le débat sur les questions de climat.

Dépassionner le débat. Voici ce que propose le présent ouvrage qui, au-delà de tout l’imaginaire attaché à la question du climat et des bonnes intentions affichées, veille à rester à la dimension de l’Homme, plutôt que de le laisser s’engouffrer vers l’enfer qu’il risque de s’ériger lui-même.

 Par Johan Rivalland

L'homme face au Climat, par Lucian Boia (Crédits : Les Belles Lettres, tous droits réservés)Belle couverture pour un ouvrage passionnant à lire avec L’Homme face au climat, par Lucian Boia. Et, au passage, la découverte d’un auteur dont la série sur l’imaginaire et les mythes qui ont marqué l’évolution de l’humanité semble particulièrement intéressante.

Une histoire des théories du climat

Loin de constituer une nouvelle contribution au débat pour tenter de déterminer dans quelle mesure l’humanité aurait une part de responsabilité plus ou moins grande dans le réchauffement présumé de notre planète, Lucian Boia se garde de tout côté polémique, préférant s’intéresser à l’histoire des théories, idéologies ou imaginaires collectifs au sujet du climat depuis l’Antiquité. Un vrai travail d’historien, qui repose sur une belle somme de recherches et de références sur les écrits de grands auteurs à travers les siècles.

D’Hippocrate à Montesquieu, en passant par Jean Bodin et bien d’autres, que seul David Hume tempèrera en partie sans atteindre non plus la plus grande objectivité, les théoriciens déterministes se succèdent, apportant qui des explications sur la diversité des civilisations, qui des interprétations sur les grands mouvements de l’histoire. Jusqu’à l’échafaudage au XIXème siècle de théories scientistes, impérialistes ou nationalistes, au rang desquelles on trouve cet imaginaire sur ces « blonds venus du Nord » (les Aryens), dont on sait les prolongements dramatiques qu’il aura au siècle suivant avec le Nazisme.

Puis, avec le XXème siècle apparaîtra le « possibilisme », prenant le relais du déterminisme par une vision plus dynamique, géographique et a priori moins idéologique, s’appuyant cette fois davantage sur des données physiques pour tenter d’expliquer les grands mouvements.
C’est aussi à cette époque que la prétention de l’Homme à se libérer de l’empire de la nature grâce au progrès technologique se heurte aux dures réalités de mère-nature.
Du fragile système d’Huntington, pourtant basé sur des études géologiques et archéologiques, à la fameuse Histoire du climat depuis l’an mil d’Emmanuel Le Roy Ladurie, les interprétations progressent, fondées désormais sur des techniques plus évoluées, telles que la datation au carbone 14 ou le prélèvement de calottes glaciaires, complétant les sources écrites et les autres techniques d’investigation, à l’image de la dendroclimatologie (par coupage et étude des troncs d’arbre), entre autres.

La complexité du phénomène climatique

Malgré tout cela, l’auteur démontre à quel point les approximations subsistent inéluctablement. Indicateurs subjectifs, hétérogènes, chiffres sujets à caution, conflits de chapelles, interprétations divergentes, tout conduit à relativiser la portée des conclusions d’auteurs dont les résultats s’écartent de manière parfois forte, révélant bien la complexité du phénomène climatique, qui s’avère être en réalité plutôt multiple qu’un phénomène unique valable à l’échelle de la planète dans son ensemble (d’autant que les mesures ne couvrent absolument pas les 70% de la planète couverte par les océans, et se restreint pour l’essentiel à l’Amérique du Nord et à l’Europe). Des dangers de la généralisation et de l’abstraction.

img contrepoints535 climatEt c’est ainsi qu’imaginaire et déterminisme refont leur apparition, laissant de nouveau la part belle aux idéologies et aux modes. Avant même la « montée spectaculaire de la conscience écologique », le mythe du fossé Nord-Sud (pour paraphraser le titre de l’excellent ouvrage d’Yves Montenay) fait son apparition, tandis que le monde communiste tente de créer « l’homme nouveau » et la « Société nouvelle », conformes à son idéologie en tentant, sinon de contrôler le climat, de le transformer par d’ambitieux projets d’aménagements géographiques (barrages, assèchements ou détournements de cours d’eau, reliage de mers entre-elles, pluies artificielles, traite des nuages par avion ou fusée, etc.), destinés à proclamer « le triomphe absolu de l’homme sur l’histoire, sur la nature et sur lui-même ».

Rester modeste face à la complexité du réel

Pour finir, Lucien Boia consacre la dernière partie de son ouvrage au répertoire de l’incroyable nombre de versions du déluge et autres scénarios catastrophes de fin du monde qui ont pu régner à toutes époques et en tous lieux, jusqu’aux scénarios actuels sur le réchauffement de la planète (ou de refroidissement, voire de prémisses d’entrée dans une nouvelle ère de glaciation, selon les cas), qui en constituent une étape supplémentaire, sujet auquel il réserve un chapitre entier.

Toujours partisan de garder une certaine neutralité dans son approche, il en expose les principales contributions, avant d’appeler à la prudence, par la prise en compte des leçons des exagérations ou fausses routes du passé, tout en ne niant pas l’éventualité que telle ou telle étude puisse avoir raison.

Mais, par souci d’équité, il n’en rappelle pas moins les hypothèses opposées existant, à l’image de celles d’un Bjorn Lomborg qui, dans un ouvrage désormais célèbre sorti en 2001, sans nier l’hypothèse du réchauffement ni même l’éventualité d’une certaine responsabilité humaine, établissait un scénario plus modéré dont les conséquences seraient même bénéfiques pour la Terre. Ou encore les différentes écoles (il en recense cinq) qui vont jusqu’au scepticisme le plus avancé en la matière, allant jusqu’à craindre des bouleversements beaucoup plus provoqués par les mesures hâtives et démesurées proposées pour lutter contre le réchauffement que par les effets réels ou supposés de celui-ci.

En conclusion, Lucien Boia nous met en garde surtout contre les excès liés à la force de l’imaginaire, rappelant que « l’histoire des scénarios d’avenir a été jusqu’ici une histoire presque entièrement fausse », ce qu’il montre bien tout au long de l’ouvrage, grâce à son travail d’historien, ramenant l’homme à sa dimension modeste face à la complexité chaotique du réel.

— Lucian Boia, Lhomme face au climat : Limaginaire de la pluie et du beau temps, Belles lettres, mai 2004, 207 pages.