Vivons-nous en dictature ? Certainement pas.

marche pour le climat du 21 septembre 2019 à Paris By: Jeanne Menjoulet - CC BY 2.0

Cela ne doit pas nous empêcher de pointer du doigt les manquements aux libertés individuelles, d’où qu’elles viennent.

Par Frédéric Mas.

Dans un discours public diffusé par Radio J ce vendredi, Emmanuel Macron s’est insurgé contre une propension des commentateurs à disqualifier son mandat comme relevant de la dictature :

« Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables -, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée…

Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez !

La dictature, elle justifie la haine. La dictature, elle justifie la violence pour en sortir. Mais il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre. »

Le président de la République a raison, nous ne vivons pas en dictature. Pour Carl Schmitt, qui est l’un des rares théoriciens du droit à avoir exploré le sujet, la dictature est classiquement définie comme une invention de la République romaine, une magistrature extraordinaire établie temporairement pour conserver les institutions en cas de péril grave, que ce péril provienne de la guerre ou de l’ordre public.

Pour répondre à une situation extraordinaire, le dictateur est doté de pouvoirs extraordinaires : « Il n’est pas lié par les lois et il est une sorte de roi ayant un pouvoir illimité de vie et de mort. »1. Avec le temps et l’usage, le lien entre République et dictature s’est distendu, et on retient généralement de la dictature l’idée de pouvoir d’un seul, délié des lois ordinaires.

L’État de droit n’a pas disparu

Si le rapport des élus de la Macronie avec la loi est parfois problématique, y compris à son sommet, on pense bien sûr en ce moment à l’affaire Benalla, cela ne signifie pas que l’État de droit a disparu, et que les atteintes portées au droit restent impunies dans la plupart des affaires ordinaires. Au contraire, la multiplication des poursuites en cas de violences policières ou la réactivité des réseaux sociaux en cas d’injustices flagrantes témoignent d’une grande vigueur de la part de la société civile, vigueur indispensable à une démocratie qui fonctionne.

L’esprit de la Cinquième République est autoritaire, pas dictatorial. La constitution de la Cinquième République est une révolution comparée à l’esprit classique de la République. Là où les institutions des Républiques précédentes cherchaient à contenir le pouvoir et entraver l’exécutif, la Cinquième l’a mis au centre de son fonctionnement et même renforcé en faisant de sa tête, le président de la République française, un régime démocratique autoritaire.

Démocratique, parce que respectant les formes du droit et les garanties judiciaires nécessaires à l’existence d’un État de droit, mais également autoritaire, car beaucoup plus protecteur de la puissance publique que des libertés individuelles.

Est-ce à dire que Ségolène Royal a raison quand elle dénonce l’autoritarisme d’Emmanuel Macron ? Disons que ce soudain intérêt pour les libertés publiques de la part d’une femme politique qui a participé à tous les gouvernements les plus liberticides de ces 40 dernières années prête à sourire. Surtout quand elle vient de perdre le poste que le gouvernement « autoritaire » en question lui avait donné sur un plateau.

La politique d’Emmanuel Macron est autoritaire, mais pas dictatoriale. Que ce soit dans le domaine économique, de la répression des Gilets jaunes ou celui des libertés publiques, le mandat d’Emmanuel Macron est marqué du sceau de l’autoritarisme, qui constituent autant de graves atteintes à l’État de droit, sans l’abolir lui-même. Dans tous les cas, lorsque les excès ont été largement dénoncés2, il y a eu des poursuites judiciaires, des sanctions, la possibilité d’alerter la population, de renverser les majorités politiques par le vote, choses inimaginables en dictature où tout recours devant un tribunal, toute contestation de l’administration ou du pouvoir en place se traduisent par l’ignorance ou au pire des persécutions bien réelles. Nos amis d’Europe de l’Est en ont un souvenir cuisant.

Rappelons aussi que l’autoritarisme de la politique macroniste, comme son incapacité à réformer quoi que ce soit, n’est pas une nouveauté dans l’histoire de la Cinquième République. On ne peut pas vraiment présenter de Gaulle, Chirac, Sarkozy ou Mitterrand comme des modèles dans la préservation et la protection des libertés publiques.

Seulement, contentons-nous de rappeler qu’il existe des gradations entre l’ouverture des différents régimes, et que la République française, aussi imparfaite soit-elle, est toujours meilleure que la Russie ou le Venezuela que certains polémistes cherchent à nous vendre comme des alternatives « populaires » convenables.

L’oppression ne vient pas nécessairement du sommet

L’oppression ne vient pas nécessairement du sommet, mais peut aussi venir d’une base devenue despotique. La dictature peut venir d’en haut, mais elle peut aussi venir de la passion égalitaire de la foule. À l’heure actuelle, la contestation se répand dans tout le corps social, et l’agitation des syndicats confine à l’émeute.

Pour Alexis de Tocqueville, la démocratie est un état social caractérisé par l’égalité des conditions. La passion égalitaire qui est au cœur de la dynamique démocratique menace constamment la liberté, et peut transformer en despotisme un régime bien réglé par le droit :

« Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie3. »

La passion égalitaire qui anime le peuple démocratique peut porter atteinte aux formes du droit, ces protections nécessaires à la liberté individuelle et la compétence. La démocratie moderne marie en effet légitimité populaire et institutions « aristocratiques », c’est-à-dire des mécanismes de représentation visant à protéger l’individu de la tyrannie majoritaire et à promouvoir les esprits les plus utiles au bon fonctionnement du gouvernement.

Quand les mouvements politiques, certains syndicalistes, commentateurs ou journalistes appellent ouvertement à la violation du droit au nom de la volonté populaire s’installe ce despotisme de la base sur le sommet. C’est un esprit général de désordre qui ne peut aboutir à terme qu’à la guerre de tous contre tous, c’est-à-dire au règne de la subjectivité et de l’irrationalité élevées en absolu.

Qui souffle sur les braises du populisme ?

Qui pense que Macron est un dictateur ? Beaucoup d’opposants au gouvernement actuel soufflent sur les braises du populisme, sans pour autant s’investir pour protéger l’État de droit.

Les violences se multiplient dans le sillage de la contestation de la réforme des retraites, prenant la suite de celles des Gilets jaunes. Certains syndicalistes s’arrogent des pouvoirs exceptionnels et coupent arbitrairement le courant, des permanences politiques sont attaquées et des élus de la République sont conspués régulièrement.

Les démagogues d’extrême droite et d’extrême gauche flattent les passions basses de la multitude, espérant en retour accéder au poste de « dictateur » d’Emmanuel Macron. Pour surtout ne rien changer, ou appliquer les solutions qui ont abouti réellement à la servitude de millions de personnes sous le communisme.

Jeudi soir, ce sont des symboles factieux, dignes des ligues d’extrême droite des années trente, que l’on a vu en guise de protestation contre le président actuel. Très clairement, certains opposants au macronisme sortent du répertoire démocratique pour contester la légitimité même du sommet de l’État.

Seulement rappelons qu’il n’y a pas que les démagogues d’extrême droite et d’extrême gauche qui utilisent la rhétorique maximaliste des populistes dans le débat public. Le gouvernement lui-même ne s’est pas gêné pour criminaliser les mouvements contestataires qui se sont levés contre sa politique fiscale ou sociale, participant ainsi à la démonétisation du lexique politique comme à la brutalisation des rapports sociaux.

La dictature, c’est la politique dans toute sa nudité. Si Carl Schmitt s’est intéressé à l’histoire de la dictature, ce n’est pas par un hasard malencontreux : théoricien de l’État et constitutionnaliste d’extrême droite proche un temps du régime nazi, il a élaboré sa conception « décisionniste » du droit en la faisant découler de l’arbitraire du Politique.

Celui-ci, dans son acception la plus pure, est un acte de la volonté qui ne se déduit d’aucune loi supérieure ou d’aucune norme. La décision politique peut créer le droit, ou éventuellement créer des politiques publiques, mais elle-même n’est liée qu’à la volonté souveraine de celui qui pose la décision. L’esprit du libéralisme politique s’attache à penser en sens contraire, et à développer les contraintes nomocratiques pour contenir l’arbitraire politique, à jouer le pouvoir contre le pouvoir, la loi et la morale contre la volonté de puissance de quelques-uns.

La France, par sa concentration anormale de pouvoir politique et économique au sommet comme par son incapacité à endiguer la spirale de la violence, est malade. Elle n’est pas encore la Chine, et Macron n’est pas encore Jinping.

 

  1. Carl Schmitt, La dictature, Seuil, (1921) 2000 p. 68.
  2. Même si c’est parfois encore insuffisant.
  3. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gallimard, T. II, II, I, p.142.
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