Ces grèves qui plombent l’attractivité de la France

Manifestation du 5 décembre 2019 (pour la défense des retraites) By: Jeanne Menjoulet - CC BY 2.0

L’Angleterre est une preuve du pouvoir de la volonté politique à quiconque accepte de s’en servir. Force est de constater que l’exécutif français n’emprunte guère ce chemin.

Par Jonathan Frickert.

Alors que le mouvement de grève à la SNCF devrait se poursuivre jusqu’en début d’année prochaine, la victoire historique des conservateurs britanniques il y a une dizaine jours a relancé les projecteurs sur la sortie prochaine du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Presque trois ans et demi après le vote des Britanniques et une crise politique quasi shakespearienne issue des difficiles négociations avec Bruxelles, le suspense devrait bientôt se dénouer avec une sortie le 31 janvier prochain. Une date que plus rien ne semble pouvoir arrêter.

C’est dans ce contexte que se joue en coulisses une bataille inédite quant à l’avenir de la City, préparée depuis 3 ans aux conséquences loin d’être aussi prévisibles que ce qu’on pense d’un vote sans commune mesure dans l’Histoire.

La France se positionne ainsi avec l’Allemagne comme un pays refuge des investisseurs dans l’éventualité d’une crise économique outre-Manche.

Cependant, le pays des guerres civiles devenu pays des grèves intempestives risque de payer au prix fort ses prédispositions, en particulier dans le secteur des transports essentiel à la bonne marche d’une économie moderne.

Une instabilité qui inquiète

Pour bien comprendre, revenons quelques secondes sur les conséquences concrètes et visibles du Brexit, et ce sans préjuger de ce que l’avenir de cette aventure amènera.

En 2016, année du vote fatidique, certains observateurs avaient constaté un triplement des investissements étrangers, contrastant pourtant avec la crainte principale du résultat du référendum qui s’est déroulé la même année. Cette augmentation s’est expliquée par leur initiation bien en amont, notamment certaines fusions dont les annonces ont été faites dès 2015.

Une autre preuve de cet effet de trompe-l’œil est la chute spectaculaire des investissements dans l’industrie automobile britannique, en particulier cet été où les craintes d’un No Deal ont amené une baisse de près de 70 % des investissements pour le mois de juin 2019 comparativement au même mois l’année précédente.

Les marchés ont horreur de l’incertitude, et la phase que connaît le Royaume-Uni depuis maintenant 3 ans et demi le rappelle tristement, alors que le secteur automobile a perdu un cinquième de sa production au début de l’été.

Cette chute ne se limite pourtant pas à l’industrie et concerne également les activités tertiaires.

L’essoufflement que connaît l’immobilier, secteur politiquement sensible, où les transactions ont fortement diminué cette année selon les premières estimations, toujours en raison du flou politique ambiant.

Le Brexit n’est évidemment pas la seule et unique cause de ces désagréments, mais une question fondamentale car qualifiante quant à la sécurité des échanges.

Très rapidement, la question s’est donc posée de la délocalisation de la City sur le continent et dont le mouvement s’est accéléré en début d’année, entraînant une bataille des places financières européennes en recherche d’opportunités.

L’Allemagne en perte de vitesse

Dans cette bataille, la France semble avoir un avantage comparatif notable.

En effet, le principal partenaire de notre beau pays, l’Allemagne, voit son économie décélérer au point de risquer la récession. Un risque évoqué depuis plusieurs mois par Charles Gave. Pour l’économiste, l’apathique fécondité allemande associée à la spécialisation de l’économie germanique dans un secteur automobile à l’ère du transport collectif ne rend pas optimiste sur l’avenir de la première puissance européenne, et ce sans compter l’argent prêté à la Grèce et dont le contribuable allemand ne reverra sans doute jamais la couleur.

De l’autre côté du Rhin, la France semble avoir acquis un statut privilégié, avec une hausse notable des investissements étrangers en 2018, à hauteur de 2 % d’après Business France, contrastant avec le flou ambiant sur l’économie européenne et la guerre commerciale sino-américaine.

Et cette attractivité n’est semble-t-il pas sans lien avec la sortie prochaine du Royaume-Uni de l’organisation supranationale.

L’institut Kantar a, dans ce sens, réalisé un baromètre montrant que 6 groupes étrangers sur 10 implantés en France envisagent d’investir ailleurs qu’au Royaume-Uni en raison des tâtonnements autour de la sortie du pays des institutions européennes. Une situation qui arrange un État français en manque de recettes fiscales.

Dans le cadre des négociations avec Bruxelles, l’évocation de la fin d’un passeport financier européen a notamment entraîné plusieurs annonces de transferts d’entreprises spécialisées dans le secteur financier au profit essentiellement de grands centres proches de la mégalopole européenne tels qu’Amsterdam et Francfort. Mais la guerre concerne en particulier Paris et la ville siège de la BCE, dont la position pourrait rassurer les investisseurs soucieux d’une place connue pour son expertise.

Toutefois, un baromètre des quartiers d’affaires publié fin 2017 par EY et Urban Land Institute, montre que si Londres conservait à l’époque la seconde place derrière New York, le quartier de La Défense arrivait quatrième alors que Francfort était relégué à la dixième place.

Cependant, à la manière de l’explosion des investissements britanniques, l’attractivité française est davantage affaire de perspective.

Les infrastructures, clef d’une économie prospère

Pour mieux comprendre la guerre qui se joue, il est nécessaire de se souvenir que les principaux critères de l’attractivité économique d’un territoire sont la qualité des infrastructures, le dynamisme de la main-d’œuvre alimenté par un système de formation efficace, la sécurité physique comme juridique ainsi que le poids des prélèvements, dont découle en bonne partie le coût du travail.

Suivant cette logique, la France n’a pas nécessairement les atouts nécessaires pour faire face à la concurrence.

S’il est inutile de revenir sur des évidences que les lecteurs de Contrepoints connaissent par cœur en matière de pression fiscale et de poids de la sphère publique devenu invivable pour une grande partie de nos compatriotes, la question des infrastructures, et notamment du transport, est un point crucial, en particulier dans une France qui se revendique pays du train. Ce dernier point souffre un autre problème bien connu de cette fin d’année 2019 et tout autant voire davantage source de réticences des investisseurs potentiels : la grève.

La grève des transports, un épouvantail financier

Les grèves à répétition sont en effet le frein le plus puissant à toute forme d’investissement, en particulier lorsque celles-ci touchent les infrastructures, domaine fondamental d’un État permettant à son économie de se développer au mieux.

S’il n’est pas nécessaire de rechercher très loin pour retrouver des preuves de l’importance des infrastructures dans le niveau des investissements, il est utile de se souvenir qu’Adam Smith estimait très justement que de bonnes infrastructures sont les piliers sur lesquels le secteur privé peut maximiser la rentabilité de son capital et donc la création d’emplois et de richesses au sein d’une nation.

La tendance d’un pays à connaître des mouvements massifs est donc profondément néfaste pour les investissements. Pays des guerres civiles, la France a la réputation depuis maintenant plusieurs dizaines d’années d’être devenue le pays des grèves, et celle que nous connaissons à l’heure où nous écrivons ces lignes ne fait pas exception.

La fin d’année est une période de forte consommation des ménages. À la manière des Gilets jaunes de l’année dernière, la grève des cheminots est en passe de concurrencer les mauvais résultats de l’année précédente.

Une situation qui touche prioritairement les petits commerces mais qui suit une même logique : là où les Gilets jaunes bloquaient les ronds-points, les cheminots bloquent le chemin de fer. Dans les deux cas, les infrastructures de transports sont touchées.

Mais cet impact direct est loin d’être la partie émergée de l’iceberg.

En effet, selon l’économiste Nicolas Bouzou, à court terme, l’impact de ces mouvements est relatif, puisque les pertes dans certains domaines comme le BTP sont rapidement rattrapées et que la plupart des gens trouvent des moyens alternatifs, se tournant vers le secteur privé (bus, co-voiturage …) aboutissant à l’inverse de ce que la grève est censée produire et prouvant aux usagers qu’ils n’ont pas besoin du secteur public pour se déplacer.

La conséquence la plus grave, explique toujours l’économiste, concerne l’image de la France vis-à-vis des investisseurs étrangers. L’importance des infrastructures associée à la forte propension aux grèves dans ces branches constituent de sensibles freins à l’investissement impactant naturellement les secteurs bancaires et financiers.

Le spectre Callaghan

L’espoir n’est pourtant pas interdit lorsqu’on regarde la situation outre-Manche, et en particulier celle qui précéda l’arrivée au pouvoir de la Dame de Fer dans un contexte économique et social délétère.

Une des principales expressions de ces années pré-thatchériennes est sans doute l’hiver du mécontentement, contestation sociale de grande ampleur de l’hiver 1978-1979 symptomatique d’un pays gouverné par les corporatismes et le syndicalisme rouge sous le Premier ministre travailliste de l’époque James Callaghan.

Dix ans plus tard, le pays a retrouvé son attractivité, au prix de la fin du pouvoir des syndicats par deux lois limitant leurs effets négatifs sur l’ensemble du pays, alors que le principal syndicat de mineurs était dirigé par un communiste notoire.

Le bilan des années Thatcher fait écho à la situation actuelle, puisqu’elles ont permis à la City de retrouver un rang confortable, sans pour autant nuire aux justes combats syndicaux. L’Angleterre est en effet aujourd’hui reconnue pour la qualité de son dialogue social et la représentativité de ses syndicats.

Une preuve s’il en fallait du pouvoir de la volonté politique à quiconque accepte de s’en servir. Force est de constater que l’exécutif français n’emprunte guère ce chemin.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.