Margaret Thatcher : une politique qui a fait ses preuves

Margaret Thatcher est une personnalité très controversée en France. Et si on faisait le point sur sa politique ?

Par Nathalie MP.

Margaret Thatcher
« Iron Lady » Margaret Thatcher By: Glenn DettwilerCC BY 2.0

Margaret Thatcher, la brutalité ? Tel semble être aujourd’hui le mot qui rassemble tous les candidats à l’élection présidentielle de 2017 contre François Fillon, candidat désigné par la droite en novembre dernier. De Le Pen à Mélenchon en passant par Bayrou, Peillon ou Macron, on a soudain découvert que l’ancien Premier ministre avait l’odieuse intention de supprimer 500 000 emplois publics en 5 ans et qu’il comptait réformer notre système de santé, pour citer deux de ses mesures les plus cruelles. Pire, il ne s’en cache même pas, profitant de toutes les occasions pour dire combien il « aimerait bien laisser dans l’histoire une trace aussi forte que celle de Mme Thatcher ». Le gros mot est lâché. Fillon = Thatcher = Brutalité, CQFD.

En réalité, François Fillon ne dit pas exactement qu’il compte mettre en œuvre un programme parfaitement similaire à celui de la « Dame de Fer » en son temps, même s’il est évident qu’il s’articule autour du « moins d’État » et du recul de la dépense publique effrénée. Il revendique avant tout la possibilité d’agir positivement pour son pays, pays qu’il voit depuis quelques années déjà dans une situation proche de la faillite, ainsi qu’il l’explique dans la vidéo jointe au tweet ci-dessous (24″) :

« Je n’ai jamais de problème à être comparé à une personne qui a sauvé son pays…  mais je n’ai pas du tout envie d’être comparé à M. Hollande qui n’a rien fait pour sauver son pays. »

Les voix n’ont pas manqué pour nous expliquer que Margaret Thatcher n’avait nullement sauvé son pays, bien au contraire. Ce fut par exemple le cas du journaliste Thomas Sotto le 23 novembre 2016 sur Europe 1 (de 08′ 54″ à 10′ 40″ dans la vidéo ci-dessous) :

« Cette sorte d’héritage thatchérien, vous le revendiquez, sauf que Margaret Thatcher, elle a tué l’industrie britannique, elle a mis des millions de personnes dans les rues, elle a renforcé les inégalités, et elle a fait exploser le chômage. »

À quoi François Fillon a répondu :

« C’est n’importe quoi ce que vous dites, c’est à mourir de rire. (…) Quand elle est arrivée, la Grande-Bretagne était par terre. On ne travaillait pas. Les syndicats étaient tout-puissants et l’industrie britannique s’en allait par pans entiers. Margaret Thatcher a remis l’Angleterre au travail, elle a remis les syndicats à leur place et aujourd’hui les gouvernements britanniques profitent du travail qui a été fait par Mme Thatcher. »

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Qui dit vrai ? On ne pourra pas accuser François Fillon de ne pas connaître le Royaume-Uni depuis de nombreuses années, puisqu’il a épousé Penelope Clarke, Galloise, en 1980. Regardons cependant de plus près ce qu’il en est.

Margaret Thatcher avait hérité d’une économie moribonde

Dans sa tirade, Thomas Sotto fait habilement l’impasse sur la situation de départ. Or, dans les années 1970, le Royaume-Uni était bel et bien considéré comme « l’homme malade de l’Europe ». À cette époque, l’inflation était galopante (16% en 1977, ramenée à moins de 7% en 1990), l’interventionnisme s’invitait partout et la fiscalité atteignait des niveaux confiscatoires, inspirant aux Beatles leur chanson Taxman : la tranche marginale d’imposition sur le capital était de 98% et celle sur les salaires de 83% !

La désindustrialisation était rapide, les économistes parlant même de rétro-développement. Margaret Thatcher pouvait difficilement désindustrialiser un pays dont l’industrie était déjà moribonde avant qu’elle n’arrive au pouvoir, par asphyxie totale des forces productives sur le plan du capital comme sur celui du travail. Pendant ses 11 ans de gouvernement, le secteur industriel n’a jamais retrouvé les niveaux des années 1950 et 1960, mais le secteur des services, notamment financiers, s’est fortement développé, faisant aujourd’hui de Londres la première place financière mondiale.

Vivant depuis 1945 avec l’idée keynésienne que c’est la dépense publique qui permettra de fournir des emplois à tout le monde, allant de nationalisations en nationalisations et de grèves en grèves décrétées par des syndicats tout-puissants, le pays s’est retrouvé en véritable situation de faillite que seul un prêt du FMI de 4 milliards de dollars en 1976 lui permit d’éviter1.

Malgré cette alerte, le gouvernement travailliste de James Callaghan (1976-1979) cède encore aux syndicats qui paralysent totalement le pays lors de « l’hiver du mécontentement » de 1978-1979. Opposés à une limitation des hausses de salaires à 5%, ceux-ci provoquent une pagaille indescriptible, allant de fréquentes coupures d’électricité à des pénuries dans les magasins, des amoncellements d’ordures dans les rues et un dramatique manque de chauffage dans les hôpitaux faute de fioul. À tel point que le gouvernement en arrive à élaborer des plans pour faire intervenir l’armée, instaurer l’état d’urgence et assurer ainsi les services essentiels à la population.

Population qui, manifestement arrivée à un point de ras-le-bol irrécupérable, ne pardonnera pas la faiblesse des travaillistes et portera ainsi Margaret Thatcher au pouvoir en mai 1979 avec 44% des voix et 339 élus contre 37% et 269 élus aux travaillistes.

Notons tout de suite qu’elle sera élue deux fois : en 1983 avec 42% des voix et 397 sièges contre 28% et 209 sièges aux travaillistes ; et en 1987 avec 42% et 376 sièges contre 31% et 229 sièges aux travaillistes. Fin 1990, mise en minorité au sein de son propre parti conservateur, en raison d’une taxe locale très mal reçue par la population (poll tax) et également sur la question européenne, elle démissionne de son poste de chef du parti ainsi que de celui de Premier ministre.

John Major, conservateur, lui succède avant de céder la place à Tony Blair puis Gordon Brown (travaillistes) à partir de 1997. Ces derniers n’ayant jamais remis en cause ses réformes structurelles, ses privatisations ou sa réforme du marché du travail (Employment Act de 1982) par exemple. C’est donc pour plusieurs décennies que les Britanniques ont signé avec le thatchérisme à partir de 1979.

Avant Margaret Thatcher : des emplois publics à foison et un taux de chômage biaisé

Thomas Sotto se montre également fort imprécis lorsqu’il aborde le taux de chômage. Il est passé de 5,5% à l’arrivée de Margaret Thatcher en 1979 à 11,6% en 1986, nous dit-il. C’est exact, à ce petit détail près que Margaret Thatcher a quitté le pouvoir en 1990 sur un taux de chômage de 7%. Et à cet énorme détail près qu’avant 1979, plus de 29% de la population active travaillait dans le secteur public compte tenu de toutes les nationalisations.

Or un emploi payé par la dépense publique n’a rien à voir avec un emploi financé par le chiffre d’affaires supplémentaire d’une entreprise privée, le sauvetage in extremis du FMI en 1976 étant là pour le prouver. Dans Le Point, Pierre-Antoine Delhommais cite l’exemple véritablement soviétique de British Steel (entreprise nationalisée à l’époque) qui ne produisait pas plus d’acier avec 270 000 salariés que l’Allemand Thyssen avec 90 000 à la fin des années 1970 !

Margaret Thatcher ayant beaucoup dénationalisé pendant ses 11 ans de gouvernement2, je crois pouvoir affirmer à M. Sotto que les 7% de chômage qu’elle laissa en partant étaient beaucoup plus sains que les 5,5% qu’elle trouva en arrivant.

Fin du chantage des syndicats et assainissement des comptes publics

Entretemps, elle était parvenue à mettre un terme au chantage permanent et aux grèves à répétition des syndicats. Le long bras de fer de 1984 avec le syndicat des mineurs et surtout son leader marxiste et fanfaron Arthur Scargill tourna à son avantage. En effet, cette grève contre la fermeture des mines non rentables (pour lesquelles Scargill réclamait, comme d’habitude, comme la CGT en France, des investissements publics) fut décidée sans vote, car elle n’était soutenue que par 40% des mineurs.

Parmi ses succès, citons également l’assainissement des comptes publics. Le solde budgétaire passa d’un déficit de 2,2% en 1980 à un excédent de 1,7% en 1990. L’argent tiré des privatisations y a certes contribué, mais pas seulement.

Le recul de la dépense publique, passée de 45% à 35% du PIB pendant son gouvernement, était au cœur de sa politique destinée à enrayer les effets néfastes de l’assistanat et des subventions distribuées sans discernement, et sans résultats sociaux appréciables comme en témoigne encore une fois le sauvetage du FMI. De ce fait, la dette publique a été ramenée de 46% du PIB en 1980 à 32% dix ans plus tard (voir graphique ci-dessous, extrait du Point).

Source : Le Point, cité par Nathalie MP

Parallèlement, Margaret Thatcher a réduit les taux d’imposition : de 53% à 33% pour les entreprises et de 83% à 60 puis 40% pour le taux marginal de l’impôt sur le revenu. Cela a d’ailleurs entraîné une hausse des recettes fiscales (conformément à la théorie de Laffer qu’on pourrait résumer par la formule bien connue « trop d’impôt tue l’impôt »).

Margaret Thatcher a-t-elle fait augmenter les inégalités ?

J’en arrive maintenant au délicat sujet des inégalités. Il est vrai de dire que les écarts de fortune et de revenus se sont creusés pendant la décennie Thatcher. Mais il serait plus honnête de préciser également que le niveau général des revenus s’est élevé pour toutes les catégories sociales pendant la même période.

Au cours des années 1980, le Royaume-Uni a même vu l’émergence d’une classe moyenne de petits propriétaires et actionnaires qui n’existait quasiment pas auparavant entre les ouvriers et les aristocrates. Ce n’est que relativement aux autres que l’on peut dire que les 10% les plus pauvres sont devenus plus pauvres sous son administration, pas en valeur absolue.

Margaret Thatcher s’en est expliquée lors de sa dernière intervention à la Chambre des communes en novembre 1990 lors d’un célèbre échange aussi bien verbal que gestuel avec un député qui lui faisait justement remarquer (voir 1ère moitié de la vidéo ci-dessous) :

« Il ne fait pas de doute que le Premier ministre a obtenu des succès appréciables en de nombreux domaines. Il reste cependant une statistique qui, je crois, n’est pas contestée. Pendant ses 11 ans de gouvernement, l’écart entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres de ce pays s’est considérablement accru. Comment peut-elle justifier que tant de personnes (…) soient relativement (relatively) plus pauvres qu’en 1979 ? »

Il convient également de remarquer que la pauvreté étant appréciée par rapport à un pourcentage du revenu médian (d’un pays, d’une région…), il y aura par construction toujours de la pauvreté même si le revenu médian devait atteindre des sommes exorbitantes. Cette question a été traitée dans l’article Que faut-il combattre : la pauvreté ou les inégalités ?

Ce que Margaret Thatcher cherche à mettre en évidence dans la vidéo, c’est que le combat contre les inégalités est le mauvais combat à partir du moment où tout le monde voit son niveau de revenu progresser. L’expérience montre, du Royaume-Uni des années 1970 à l’URSS, en passant par Cuba, le Venezuela ou la Grèce, que les politiques (socialistes) fondées sur la réduction de l’écart débouchent inévitablement sur la stagnation, voire la baisse des niveaux de revenus.

Les erreurs de Margaret Thatcher

Margaret Thatcher n’étant qu’un humain comme vous et moi, elle n’a pas été sans commettre des erreurs et même des fautes. On peut citer son soutien très politicien aux thèses du réchauffement climatique anthropique et son activisme pour créer le GIEC, occupée qu’elle était à démanteler les charbonnages britanniques non rentables et à briser les syndicats qui s’opposaient à leur fermeture. Il semblerait cependant qu’elle se soit ravisée au début des années 2000 pour adopter les positions climato-sceptiques.

On peut citer également sa reconnaissance déplacée à l’égard du dictateur chilien Augusto Pinochet qui lui avait apporté un soutien logistique contre l’Argentine lors de la guerre des Malouines (1982).

Enfin, si elle ne fut pour rien dans la décision des prisonniers du mouvement terroriste de l’IRA de faire une grève de la faim très médiatisée jusqu’à en mourir (1981), on peut regretter qu’un dialogue n’ait pas été instauré pour tenter de trouver une solution moins radicale.

Selon un sondage publié par le quotidien The Guardian au lendemain de la mort de Margaret Thatcher en 2013, il apparaît que 50% des personnes interrogées approuvent son action contre 34% qui la désapprouvent. Sa mesure la plus appréciée (65%) concerne l’accession à la propriété des locataires de logements sociaux, suivie par la mise au pas des syndicats. La mesure la plus détestée (14% d’avis favorables) est cette fameuse « poll tax » (impôt locatif forfaitaire) qui contribua à sa chute.

Le Royaume-Uni d’aujourd’hui, celui qui jouit en 2016 d’un taux de chômage de 5% quand le nôtre est à 10%, celui qui a enregistré une croissance de 2,2% quand la nôtre est à 1,2%, celui qui attire nos jeunes Français, tant pour y étudier que pour y travailler, ce Royaume-Uni est très différent de celui des années 1970.

Inspirée par les thèses libérales de Popper, Hayek et Friedman, sensible aux notions d’effort, de travail et d’initiative individuelle, farouchement opposée à toute forme de socialisme, Margaret Thatcher alla jusqu’à dire dans ses mémoires :

« Je n’ai jamais oublié que l’objectif inavoué du socialisme était d’accroître la dépendance. La pauvreté n’est pas seulement le sol nourricier du socialisme : elle en est l’effet délibérément recherché. »

Margaret Thatcher a mené des réformes de fond qu’aucun de ses successeurs, travailliste comme Tony Blair ou conservateur comme David Cameron, n’a remises en cause. Elles sont au contraire à la base de la formidable renaissance qu’à connu ce pays depuis les années 1970, époque où il était voué au déclin.

N’en déplaise à M. Sotto, il n’est dès lors pas très étonnant qu’un observateur attentif de la politique et de l’économie française, voyant combien notre pays se rapproche tous les jours un peu plus de la faillite en raison d’un tropisme béat à l’égard de la dépense publique et d’un égalitarisme démotivateur, trouve une source d’inspiration dans les mesures libérales mises en œuvre par Margaret Thatcher.

Sur le web

  1. Le plus grand emprunt jamais consenti par le FMI à l’époque.
  2. British Airways par exemple, compagnie aérienne déficitaire alors, et florissante aujourd’hui par rapport à notre Air France toujours en butte au chantage des syndicats de pilotes.