Avec l’Alliance pour le Brésil, Jair Bolsonaro parachève sa posture présidentielle

20/02/2019 Gravação do Pronunciamento do Presidente da República Jair Bolsonaro by Palácio do Planalto - CC BY-NC-SA 2.0 — Palácio do Planalto, CC-BY

Bolsonaro chef de parti ? Une première si on en suit les trente années de vie politique du président brésilien, au cours desquelles il a changé pas moins de neuf fois de mouvement.

 Par Jonathan Frickert.

Nous connaissions Bolsonaro leader populiste et pourfendeur des relents néocoloniaux d’Emmanuel Macron sur fond de sauvetage d’un accord de Paris mort-né depuis le départ de Donald Trump, voici Bolsonaro chef de parti.

Une première si on en suit les trente années de vie politique du président brésilien, au cours desquelles il a changé pas moins de neuf fois de mouvement. Une pratique propre aux populistes de tous poils puisque Donald Trump, avant son élection, s’était lui aussi laissé allé à la pratique de la girouette partisane, n’étant au final fidèle qu’à lui-même.

Lancé en politique avec le Parti démocrate-chrétien et élu à la fonction suprême avec le soutien du Parti social libéral, Jair Bolsonaro a enchaîné les déménagements partisans tout au long de sa carrière, mais gardant une cohérence idéologique nettement conservatrice.

Tandis qu’une grande partie des médias français voient en lui un leader d’extrême droite, étant entendu que tout ce qui n’est pas socialiste est à leurs yeux nécessairement fasciste, Cavalão a toujours navigué entre droite et centre droit, à l’inverse d’une Dilma Rousseff membre d’une guérilla d’extrême gauche durant la dictature.

La plupart des médias français se sont contentés jusqu’ici d’évoquer la doctrine qui fonde cette nouvelle formation. Pourtant, pour quiconque suit un minimum des péripéties politiques de l’ancien capitaine d’artillerie, Jair Bolsonaro n’a aucunement changé son fusil d’épaule.

La nouveauté est plutôt à rechercher du côté de l’individualisation du pouvoir, lui qui a fait passer le PSL de microparti à force gouvernementale en seulement quatre ans et uniquement sur un nom : le sien.

Nomade partisan, sédentaire idéologique

« Bien plus qu’un parti, c’est le rêve et l’inspiration de personnes loyales au président Jair Bolsonaro, d’unir le pays autour d’alliés aux mêmes idéaux et intentions patriotiques. »

C’est ce qu’on peut lire dans le programme du parti, dont le nom Alliance pour le Brésil n’est pas sans rappeler aux Européens un autre parti, Alternative pour l’Allemagne. Les trois piliers du mouvement que sont Dieu, la Famille et la Patrie ont par ailleurs une résonance particulière évidente en France.

En fondant Alliance pour le Brésil, Jair Bolsonaro rompt avec le Parti social libéral qu’il a rejoint en mars 2018 et qui l’a soutenu lors de l’élection présidentielle sept mois plus tard.

Une petite formation centriste, fondé en 1994 par un dirigeant de club de football et qui, après avoir soutenu la candidature de la socialiste Dilma Rousseff en 2010, a contribué à sa destitution six ans plus tard.

En soutenant Jair Bolsonaro pour la présidentielle de 2018, le parti devient la deuxième force du pays en termes de députés et la première en termes de voix.

Devançant le Parti des travailleurs de 800 000 voix, le PSL se contentera pourtant de 52 sièges contre 56 pour l’ancien parti présidentiel. La faute au scrutin proportionnel à listes ouvertes, permettant aux électeurs d’inscrire soit le nom d’un parti soit d’un candidat sur leur écran de vote. Les sièges remportés sont ainsi ceux obtenus par les candidats soutenus par le parti.

C’est de cette façon qu’Eduardo Bolsonaro, un des trois fils du président, est devenu le député le mieux élu de l’histoire du pays avec 1,8 million de voix.

Cependant, un an plus tard, le PSL subit de plein fouet la fonte de la popularité du premier magistrat brésilien, passée de 57,5 à 41 % entre février et août. Celui que l’on surnommait le Trump tropical est loin d’égaler son homologue américain qui conserve une popularité stable depuis son élection.

À ce défaut de popularité s’ajoutent des soupçons de candidatures fantômes au sein du PSL qui auraient permis un vaste plan de détournement de fonds publics. Une affaire encore à l’état embryonnaire, mais qui risque bien de faire l’effet d’une bombe pour le président élu sur le thème de la lutte contre la corruption. Rappelons que Dilma Rousseff a justement été destituée pour soupçons de maquillage de fonds publics dans un contexte de collusion de l’ensemble de la classe politique brésilienne.

Une situation qui pousse aujourd’hui Jair Bolsonaro à rechercher un peu d’oxygène politique en jouant sur sa personnalité, au point de reconnaître publiquement la tardiveté de cette manœuvre, avec l’aplomb qui le caractérise.

« Si j’avais fait ça plus tôt, nous aurions élu 100 députés et un sénateur par État » a-t-il affirmé à la cérémonie de lancement de l’Alliance qui, en plus d’avoir pour président le chef de l’État, s’est également vu adjoindre un certain Flavio Bolsonaro, fils aîné du président et sénateur nouvellement élu, à la vice-présidence.

Pourtant, les partis reposant sur la personnalité de son fondateur ne sont pas une nouveauté. Rien qu’en France, l’UDF en 1978 et l’UMP en 2002 ont tous les deux été fondés en vue de soutenir l’action du président de la République d’alors, de la même manière que de nombreux militants rejoignent un mouvement pour avant tout soutenir une personnalité qui leur est chère.

Mais le cas Bolsonaro va plus loin. Lui qui a changé plusieurs fois de partis au cours des trente dernières années et a permis la montée du PSL davantage que l’inverse, s’inscrit dans une tendance propre aux mouvements populistes.

La faillite de la social-démocratie

Difficile de parler de la tendance dans laquelle s’inscrit le président brésilien Jair Bolsonaro sans penser à Trump, Orbán ou encore le premier d’entre eux : Poutine.

Ceux que la gauche occidentale voit comme les nouveaux Hitler et Mussolini, mais qui se garde bien de comparer Chávez et Maduro à Lénine et Ernesto « T-shirt seller » Guevara.

Cette propension de certaines démocraties à rechercher un homme fort peut s’expliquer par les traditions nationales bien sûr, mais également par les institutions, étant entendu que les régimes présidentiels – États-Unis, Brésil – ou semis présidentiels – France, Russie – imposent constitutionnellement l’émergence d’une personnalité forte.

Mais la raison qualifiante de ce phénomène se trouve sans doute tout bonnement dans l’échec des élites politiques traditionnelles à apporter des réponses à certains enjeux bien spécifiques, tantôt par intérêt, tantôt par peur voire par incompétence, étant entendu que les trois sont pareillement blâmables.

Le populisme n’est autre que la conséquence de la faillite de la social-démocratie et du capitalisme de connivence qu’elle a engendré. La déconstruction méthodique des institutions naturelles que sont la religion, l’autorité de l’État, la famille traditionnelle ou encore la Nation associée aux restrictions de plus en plus grandes des libertés fondamentales, comme la liberté d’expression et de pensée, ne peut que mener à ce type de réponses.

Cette faillite profite donc à un certain pan de l’échiquier politique. Fascistes, charlatans ou renouvellement nécessaire des élites, seul le long terme le dira, étant entendu que nous ne sommes qu’aux soubresauts de cette période.

Un caudillisme démocratique

L’Amérique du Sud est connue pour produire régulièrement des chefs d’État charismatiques. Tout au long du XIXe siècle, à l’exception notoire du Brésil, la région a connu une période où certains leaders charismatiques utilisaient la fidélité pour atteindre et maintenir leur autorité.

On parlait alors de caudillisme, en référence aux seigneurs de l’Espagne féodale dirigeants des armées personnelles. Un parallèle évident lorsque l’on sait que l’Amérique du Sud nouvellement indépendante et l’Espagne médiévale avaient des structures sociales similaires, avec un faible maillage administratif.

Un siècle plus tard, suivant la situation européenne, la crise de 1929 amène au pouvoir plusieurs chefs charismatiques tels que Batista à Cuba et Perón en Argentine.

Au Brésil, 1930 voit l’arrivée au pouvoir de Getúlio Vargas, destitué en 1945 avant de revenir en 1951 pour fonder la Deuxième république. En 1964, toutefois, devant le risque de basculement du pays dans le bloc soviétique, le maréchal Castelo Branco met fin au régime, quelques années avant que le général Ongania en Argentine et Augusto Pinochet au Chili ne renversent à leur tour les régimes socialistes de leurs pays.

Outre l’anticommunisme radical de ces dictatures, celles-ci remettent l’armée au cœur de l’État, sans pour autant tenter de conserver le pouvoir à tout prix. La dictature brésilienne ainsi prit fin en 1985, lorsque la junte décide de rendre le pouvoir au peuple après 21 ans de régime. Une situation comparable à ce que connaîtra le Chili cinq ans plus tard.

Nostalgique de cette période, il n’est guère étonnant de voir Jair Bolsonaro renouer avec un pouvoir personnel et un soutien à l’armée.

Ainsi, sur les 22 ministres qui composent son gouvernement, on retrouve pas moins de 7 militaires à des postes clefs tels que la Défense, la Sécurité et l’Énergie.

L’esclave de la Constitution

Il y a quelques jours, Eduardo Bolsonaro a évoqué la possibilité de remettre en vigueur l’AI-5, entendez Acte institutionnel 5, en référence au décret qui a suspendu les libertés constitutionnelles en 1968, arguant des tensions politiques que connaît l’Amérique latine, accusées d’être pilotées par les gouvernements cubains et vénézuéliens contre lesquels Jair Bolsonaro a déclaré vouloir faire « tout son possible dans le cadre de la loi [et] de la démocratie ».

La déclaration du troisième fils du chef de l’exécutif a été sèchement contredite par le président de la République lui-même, mais fait suite à une autre déclaration du député évoquant la fin du tribunal suprême fédéral, la Cour suprême brésilienne.

Avocat et secrétaire général du nouveau mouvement du président, Admar Gonzaga a évoqué un mouvement combattant le communisme, le nazisme, le fascisme, mais également « toutes les  idéologies qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine, à l’ordre naturel et aux libertés individuelles ».

Cette déclaration fait écho notamment à plusieurs autres, comme le refus de Jair Bolsonaro de revenir sur l’abolition de la peine capitale, « clause immuable de la Constitution », loi fondamentale dont le président se considère, selon ses propres mots, comme « l’esclave ».

Le président brésilien semble donc davantage sensible à l’État de droit que ne l’étaient les dignitaires des régimes passés.

Dernier point de divergence notable : l’époque. Le monde de 2019 n’est pas celui de 1964 et encore moins des années 1930, n’en déplaise à quelques fanfarons à la limite du révisionnisme.

Le 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro était élu sur une double promesse : en finir avec la corruption et l’insécurité dans un des pays les moins sûrs au monde.

Alors que la gauche a, pour une fois, l’honnêteté de reconnaître que Jair Bolsonaro n’a pas transformé le Brésil en dictature, en 11 mois, l’exécutif brésilien a réussi à faire passer une réforme des retraites là où la France joue encore à cache-cache avec les syndicats après plus d’un an et deux concertations citoyennes.

Paulo Guedes, Chicago Boy propulsé ministre de l’Économie en janvier dernier, s’apprête à privatiser plusieurs entreprises publiques et à réformer la fiscalité ainsi que le statut des fonctionnaires.

Sur le plan sécuritaire, enfin, le président brésilien est régulièrement critiqué sur sa position pro-armes, et ce malgré sa renonciation à mettre en œuvre par décret le résultat d’un référendum de 2005 par lequel 64 % des Brésiliens ont rejeté le projet de Lula d’interdire le commerce des armes à feu.

Cela étant, les chiffres montrent que la situation a connu une nette amélioration sous la direction du ministre de la Justice Sergio Moro. Ce « Harvey Dent » brésilien, ancien juge anticorruption, s’est fait connaître pour avoir fait tomber Lula dans le scandale Petrobras avant que celui-ci ne soit libéré au début du mois pour une question de procédure.

Une évolution sécuritaire qui rejoint ce qui se passe au niveau de l’État de Rio, où le nouveau gouverneur, Wilson Witzel, soutien de la première heure du chef de l’État, a promis de « massacrer » les gangsters.

L’usage d’hélicoptères dans les favelas ainsi que l’autorisation de tirer à vue donnée aux tireurs d’élite dans les favelas sont régulièrement dénoncés par les ONG qui ne tiennent toutefois pas compte de la situation d’une des régions les plus dangereuses et corrompues au monde.

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