UK : Jeremy Corbyn ou la gauche stalinienne et antisémite

Jeremy Corbyn by Garry Knight-domaine public — Garry Knight, CC0

Mieux comprendre qui est Jeremy Corbyn, le travailliste le plus stalinien du Royaume-uni.

Par Nathalie MP.

Pourquoi s’intéresser à Jeremy Corbyn ? Selon les sondages les plus récents sur les intentions de vote en vue des élections législatives du 12 décembre prochain au Royaume-Uni, les troisièmes en quatre ans, le Parti travailliste britannique (Labour Party) qu’il dirige depuis septembre 2015 est distancé par le Parti conservateur du Premier ministre Boris Johnson d’une bonne dizaine de points :

Si cette tendance se confirmait et débouchait sur une majorité absolue en sièges pour les Conservateurs, Boris Johnson aurait toutes les chances de pouvoir faire ratifier enfin par le Parlement l’accord de sortie qu’il a négocié avec l’Union européenne le 17 octobre dernier. Dans ces conditions, le Brexit pourrait avoir lieu d’ici le 31 janvier 2020, date de la nouvelle échéance accordée au Royaume-Uni, et Boris Johnson pourrait dès lors se consacrer à ce qu’il a qualifié de « priorités du peuple britannique », à savoir le système de santé (NHS) et la sécurité.

Il existe cependant quelques raisons de se montrer prudent, et c’est là que Jeremy Corbyn entre en scène.

Difficile d’oublier, d’abord, que voulant se donner une majorité franche pour faire adopter son propre accord de Brexit, Theresa May a perdu la majorité absolue obtenue par Cameron en 2015 (330 sièges sur 650) pour se retrouver en 2017 avec seulement 317 sièges quand le Parti travailliste en gagnait 30. Parti de 25 % des intentions de vote dans les sondages, ce dernier a finalement obtenu 40 % des voix contre 42 % pour les Conservateurs et ruiné les chances de May d’accomplir sa promesse de réaliser le Brexit voté à 52 % par les Britanniques en juin 2016.

Corbyn compte précisément sur cette dynamique pour arriver au pouvoir le mois prochain au terme d’une campagne qu’il annonce comme « la plus ambitieuse et la plus radicale en faveur d’un changement réel que le pays ait jamais connue » afin de débarrasser le Royaume-Uni « d’un gouvernement téméraire et destructeur » qui pratique le « thatchérisme sous stéroïdes » et qui n’a en outre pas honoré sa promesse de réaliser le Brexit pour le 31 octobre 2019 :

« Un gouvernement qui a poussé plus d’enfants, de retraités et de travailleurs à vivre dans la pauvreté. Plus de familles sans demeure, plus de sans-abri. Un gouvernement qui a réduit et privatisé les services publics. »

Difficile de ne pas voir, ensuite, que le Parti conservateur est pour ainsi dire réduit à obtenir la majorité absolue à lui tout seul, faute de pouvoir s’allier avec un autre parti en lice. Boris Johnson a d’ailleurs réintégré dans ce but 10 des 21 députés rebelles qui avaient été exclus du parti début septembre pour avoir voté contre son projet de Brexit. Même le Brexit Party de Nigel Farage, qui soutient non seulement le Brexit mais surtout le « no deal », considère que l’accord négocié par le Premier ministre est une « capitulation vis-à-vis de Bruxelles ».

À l’inverse, la position relativement vague des travaillistes sur le Brexit – renégociation d’un accord en vue d’une Europe « sociale » puis nouveau référendum – laisse la porte ouverte à d’éventuelles alliances en direction de partis tels que les Lib-Dems qui pourraient éventuellement arbitrer contre Johnson en faveur du remain, quitte à faire l’impasse sur l’agenda politique radical de Corbyn.

Tout ce qui précède n’est cependant que pure spéculation électorale. Ce qui ne l’est pas, en revanche, et qui restera vrai quelle que soit l’issue du vote, c’est que le parti travailliste britannique sous la houlette de Jeremy Corbyn n’a rien à voir ni avec le « New Labour » de l’époque Tony Blair ni avec les partis socio-démocrates qui forment les gros bataillons de la gauche en Europe.

En réalité, on parle à la fois du premier parti d’opposition britannique actuel – à prendre au sérieux, donc – et d’un parti dont le programme réactualisé début septembre en vue de possibles élections législatives relève intégralement du socialisme le plus intransigeant et le plus archaïque.

Pour le Labour, il s’agit ni plus ni moins de détricoter tout ce que Margaret Thatcher a fait et que ses successeurs conservateurs ou travaillistes ont conservé jusqu’à présent. Il s’agit finalement d’appliquer un programme de gouvernement qui ressemble à s’y méprendre au programme commun de la gauche mis en œuvre par François Mitterrand en 1981 – avec le succès grandiose que l’on sait.

Là où Margaret Thatcher a hérité en 1979 d’un pays qui était considéré à l’époque comme « l’homme malade de l’Europe », Corbyn oublie opportunément de nous dire que le chômage britannique est tombé à 3,8 % en 2019 tandis que les salaires ont augmenté de 3,2 % sur un an. Là où elle a mis fin au pouvoir de nuisance syndical, il redonne le dernier mot aux syndicats de gauche. Là où elle a privatisé des entités lourdement improductives (comme British Steel par exemple), il veut nationaliser l’eau, la poste, le transport ferroviaire et l’électricité. Là où elle a baissé les impôts (et vu les rentrées fiscales augmenter – effet Laffer oblige), il alourdit les impôts et taxes sur les sociétés, sur les héritages et en direction des riches et des très riches.

Corbyn va même jusqu’à s’en prendre nommément à cinq super riches dont les activités s’opposent d’une façon ou d’une autre à ses plans, qu’il s’agisse du changement climatique, des droits des locataires, des médias ou des contrats « zéro-heure » qu’il veut supprimer (bien qu’ils ne représentent que 2,6 % des personnes dans l’emploi sur presque 33 millions d’emplois et 24 heures de travail hebdomadaire en moyenne).

Il est aussi question de passer à la semaine de 4 jours (c’est Gérard Filoche qui va être content !), de limiter les salaires des cadres, d’interdire les bonus dans les métiers de la finance, de transférer 10 % des actions des grandes entreprises aux salariés, d’augmenter le salaire minimum de 8,21 livres à 10 livres et de réaliser des investissements massifs dans les logements sociaux, les transports ou le NHS.

Autrement dit, de la collectivisation, de la redistribution, de la dépense publique et de la dette : de l’Angleterre socialiste des années 1970 à la France du Programme commun de la gauche, en passant par Cuba et le Venezuela, la recette infaillible pour obtenir à brève échéance la faillite du pays et l’appauvrissement de ses habitants.

Et peut-être une raison suffisante pour s’abstenir de se lancer dans ce type de politique aussi radicale que dangereusement inopérante ? Mais voilà, Jeremy Corbyn n’accorde aucune importance à la réalité et préfère s’en tenir à son idéologie.

Comme Jean-Luc Mélenchon chez nous, il est donc un grand admirateur de Hugo Chávez et de Nicolás Maduro. Comme lui également, il trouve mille vertus à Vladimir Poutine dont il partage l’idée que la crise ukrainienne fut un complot de l’OTAN contre la Russie. En tant que champion auto-proclamé des pauvres et des opprimés, il regarde le Hezbollah et le Hamas avec beaucoup de bienveillance et il soutient la cause palestinienne envers et contre tout.

Tellement envers et contre tout qu’en 2014, il a été jusqu’à déposer une gerbe de fleurs sur la tombe des terroristes du groupe Septembre noir responsables de la prise d’otages et de la mort de 11 athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich en 1972.

Tellement envers et contre tout que depuis 2016, le Parti travailliste est violemment secoué par des affaires d’antisémitisme virulent qui concernent aussi bien des membres importants du parti, Corbyn compris, que de multiples adhérents et sympathisants qui s’expriment sur des groupes Facebook pro-Corbyn.

Malgré cela, l’aile gauche du parti reste fidèle à son chef. Elle se défend de tout racisme ou antisémitisme et attribue ces accusations à une déstabilisation orchestrée par l’aile social-démocrate qui accepte mal le virage à gauche toute pris par Corbyn. Il n’en demeure pas moins que de nombreux membres de confession juive ont essuyé de multiples insultes et ont fini par quitter le parti, certains estimant même qu’il était devenu “institutionnellement antisémite”.

Aussi, quand Boris Johnson déclarait hier à la Une du Daily Telegraph que Corbyn avait une haine viscérale du profit et qu’il n’avait aucun scrupule à jeter des individus en pâture à la vindicte populaire à la façon dont Staline avait traité les koulaks en son temps, on s’étonne de voir le Parti travailliste s’étonner et s’indigner.

En réalité, Jeremy Corbyn adore se faire appeler « man of steel », ou l’homme d’acier, en référence directe au petit nom que Joseph Vissarionovich Djougachvili « Staline » s’est donné pour impressionner les foules laborieuses. Ses amis, notamment le syndicaliste affilié au Labour Len McCluskey, ne ratent pas une occasion de faire ressortir cette aimable facette de sa personnalité.

Quant à son programme, typiquement stalinien s’il en est, il y a tout lieu de le prendre au sérieux si le Labour devait arriver au pouvoir.

Comme je l’ai évoqué plus haut, pour Jeremy Corbyn, l’idéologie prime tout. Il se dit qu’il a divorcé de sa seconde épouse parce que celle-ci souhaitait inscrire leur fils dans une école privée très réputée et très sélective tandis que lui-même, opposé à tout principe de sélection, voulait l’inscrire à l’école publique la plus proche – école qui se trouvait avoir une réputation éducative des plus faibles.

Autrement dit, Jeremy Corbyn était prêt à sacrifier l’éducation de son fils à ses principes idéologiques et il était surtout bien décidé à ce que cela se sache.

À partir de là, on imagine sans peine qu’il n’aura aucune difficulté à sacrifier aveuglément la prospérité de ses concitoyens au nom d’une « justice sociale » parfaitement idéologique et absolument hors d’atteinte par la voie radicalement collectiviste qu’il a choisie.

Même cantonnée à l’opposition officielle, cette radicalité ne peut que peser comme un dangereux chantage sur le Royaume-Uni.

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