L’audition de Mark Zuckerberg pose la question du rôle politique de l’entreprise

Il est plus facile d’accuser Zuckerberg d’avoir biaisé l’élection de 2016 que de se demander comment on a pu laisser élire un abruti à la Maison Blanche.
Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

L’audition de Mark Zuckerberg pose la question du rôle politique de l’entreprise

Publié le 29 octobre 2019
- A +

Par Philippe Silberzahn.

Ainsi donc les rieurs en ont eu pour leur argent la semaine dernière lorsque la représentante américaine Alexandria Ocasio Cortez (AOC pour les intimes) a auditionné Mark Zuckerberg, le fondateur et dirigeant de Facebook, au sujet des fameuses fake news que son service est accusé de propager trop facilement.

Zuckerberg VS Ocasio Cortez

La séance a été assez intense et Zuckerberg ne s’en est pas vraiment bien sorti.

Beaucoup y ont vu l’humiliation d’un patron cynique minant la démocratie par une brillante défenseure de la démocratie, et s’en sont réjouis. Mais derrière le théâtre des auditions, on peut y voir bien autre chose, notamment un nouvel épisode du combat entre politique et marchands, et plus généralement de la question ancienne de la répartition des rôles entre l’État et les entreprises privées.

Cessons de rire bêtement quelques minutes, et intéressons-nous à ces questions fondamentales.

L’accusation contre Facebook de propager des fake news n’est pas nouvelle, et elle n’est pas sans fondement ; elle persiste depuis des années, en particulier depuis l’élection présidentielle américaine de 2016, gagnée contre toute attente par Donald Trump malgré une utilisation très importante des réseaux sociaux pour propager toutes sortes de fausses nouvelles et attaques personnelles.

 

Plusieurs choses sous un angle différent

— Premièrement, on nous fait croire que le problème est simple.

Ainsi la question d’AOC qui presse Zuckerberg :

« Donc vous ne supprimez pas les mensonges. C’est une question simple : oui ou non ? »

La question peut être simple mais la réponse pourtant ne l’est pas : qu’est-ce qu’un mensonge ? Qui décide ce qui est un mensonge et ce qui n’en est pas ?

Dans certains cas, la réponse est effectivement simple : si j’affirme que je m’appelle Albert, c’est un mensonge car mon prénom est Philippe.

Mais dans la plupart des cas qui nous intéresse, la réponse est beaucoup plus complexe. Il faut souvent une enquête de police et un tribunal pour juger une situation.

Exiger de Facebook qu’il le fasse sur le champ c’est s’exposer à de très graves effets pervers.

C’est pourquoi sans doute la position de Zuckerberg sur cette question complexe est la suivante : chacun est libre d’exprimer ses opinions, en vertu du Premier amendement de la Constitution, et mon rôle est simplement de mettre les personnes en relation, le reste ne me concerne pas.

On peut ne pas être d’accord, mais sa position se défend.

Calais, Washington, même combat (Source: Wikipedia)

— Deuxièmement, on veut toujours trouver un coupable face à une situation donnée.

Les démocrates ne se sont jamais remis d’avoir perdu l’élection face à Trump et cherchent depuis à trouver le coupable.

Zuckerberg est le coupable idéal. Il passe pour un benêt face à la dextérité des sénateurs, car comme beaucoup de marchands, il maîtrise mal les usages des auditions au congrès et les arcanes de la politique ; c’est normal, il gère une entreprise, pas un parti politique.

Il est plus facile d’accuser Zuckerberg d’avoir biaisé l’élection de 2016 que de se demander comment on a pu laisser élire un abruti à la Maison Blanche.

Comme tout le monde ou presque déteste les patrons et que le politique peut toujours, étant éloigné de l’action, prétendre à une perfection évangélique au contraire de l’homme d’action, ils sont une cible idéale.

Gardons-nous de rire trop vite de ce qui peut s’interpréter comme un règlement de compte populiste.

— Troisièmement, on nous fait croire que le problème est nouveau et causé par le nouvel arrivant, en ignorant totalement tout ce qu’il apporte comme progrès.

Alors qu’on évoque monopole et pouvoir, rappelons tout de même, comme le faisait un observateur sur Twitter il y a quelques jours, que Facebook offre des appels téléphoniques longue distance, ainsi que des services de chat, de messagerie de groupes, d’albums photo, de gestion d’événement, d’annuaire, de communication et des dizaines d’autres services, tout cela gratuitement, à ceux qui s’y inscrivent librement et peuvent s’en désinscrire tout aussi librement.

Quant aux fake news, observons que AOC ne s’attaque pas à Fox News qui en la matière n’a pourtant rien à envier à Facebook, que le très respecté New York Times avait annoncé la présence d’armes de destruction massive en Irak en 2003, et que le quotidien (un peu moins respecté) Le Parisien a annoncé l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès il y a quinze jours.

On ne peut pas poser la question du monopole de Facebook et des fake news sans ce contexte.

Marchands vs. politiques : un combat ancien

Mais plus généralement, on peut aussi voir la situation comme une nouvelle manche du combat ancien entre le politique et le marchand. Le politique ne supporte pas que le marchand ait trop de pouvoir.

Zuckerberg rejoint ainsi une longue liste d’entrepreneurs ramenés à l’ordre par un État qui réagit d’autant plus fortement que sa légitimité est faible, ce qui est le cas actuellement.

Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier.

Indépendamment de ce qu’on pense des actions de Mark Zuckerberg, on ne peut pas ignorer que derrière ces audiences sénatoriales se joue la question du rapport de force entre l’État et les entreprises, et surtout de la répartition de leurs domaines respectifs d’action. Or la question est plus complexe qu’il n’y parait.

En demandant à Facebook de policer l’expression sur son réseau, AOC demande en effet à une entreprise privée de faire ce que l’État devrait faire, mais n’est pas capable de faire, ou n’a pas le droit de faire (censure).

Ce n’est pas anodin. D’une part, elle admet implicitement ainsi la fragilité de l’État qui ne sait rien faire sur cette question mais d’autre part, et surtout, elle accrédite l’idée que c’est une entreprise privée qui devrait régler cette question.

Cet épisode s’inscrit ainsi dans un développement important qui a eu lieu ces dernières années consistant à exiger de plus en plus des entreprises privées qu’elles contribuent à régler des problèmes politiques et sociaux.

Je me souviens ainsi de ce PDG m’expliquant longuement comment son entreprise donnait des cours de lecture dans les banlieues françaises.

Bien sûr ce n’est pas nouveau : pour ne prendre qu’un exemple, la création des écoles de commerce, dont celle qui m’emploie, s’est faite à l’initiative des marchands qui ne trouvaient pas d’employés formés pour leurs besoins, en raison du mépris de l’Université française pour l’ordre marchand.

Mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du phénomène.

Que l’on nomme cela responsabilité sociale des entreprises ou contribution au bien commun, ou entreprise à mission, l’idée est la même, et ce qu’elle implique c’est l’acceptation de facto du rôle décroissant de l’État dans ces questions.

Il ne s’agit ni plus ni moins que de la privatisation de secteurs entiers de notre vie politique et sociale.

En France, ce développement est tout à fait frappant, d’autant plus qu’il résulte des efforts non pas d’une bande d’ultra-libéraux déchaînés, mais le plus souvent de la gauche intellectuelle, très en pointe sur ces questions.

Et c’est là que nous touchons un paradoxe : alors qu’un libéral dirait « laissez les entreprises créer de la richesse et l’État faire en sorte qu’elle soit distribuée équitablement, chacun son travail », défendant ainsi un domaine réservé pour l’État, une grande partie de la gauche réclame désormais une extension du domaine d’intervention de l’entreprise privée se faisant nécessairement aux dépens de celui de l’État (la droite, elle, ne pense rien, ce qui nous fait gagner du temps). Comme le répétait l’un de mes professeurs : « Vous devez savoir ce que vous faites », et il n’est pas certain que ceux qui s’avancent ainsi aient saisi les implications de leurs demandes.

Quel que soit ce qu’on pense sur le fond de la question, on ne peut manquer d’être frappé de la confusion de modèles mentaux qui préside à cette évolution.

La question que pose l’audition de Mark Zuckerberg face à l’étoile montante de la gauche américaine est donc celle du rapport entre les marchands et les politiques, mais surtout de la répartition entre le privé et le public.

Le débat actuel, qui se mène en des termes très différents, est très loin de contribuer à une clarification, pourtant indispensable, sur cette question essentielle.

Et comme tout débat mal posé, il débouchera très certainement sur des décisions malheureuses.

Sur le web

Voir les commentaires (12)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (12)
  • attendez un peu aoc c’est ça
    https://www.realclearpolitics.com/video/2019/01/06/ocasio-cortez_people_being_more_concerned_about_me_being_factually_correct_than_morally_right.html

    et c’est cette personne qui parle de fact checking…

    et ce sont ses amis politiques qui pensent que la liberté d’expression est une position dite ‘fasciste »..

    pas beaucoup de sympathie pour suckerberg mais m^me la façon de poser les questions où souvent aoc n’attend pas la réponse… ne reformule pas la question , certaines sont pas piquées de hannetons!,.. amène à penser
    personne ne peut se bien tirer d’un tel truc … parce que je ne crois pas que aoc cherche vraiment à apprendre quelque chose mais adopter une pose…

    • AOC, cette personne très à gauche, veut peut-être surtout intimider Facebook, de sorte que l’entreprise de Zuckerberg favorise son camp (en censurant le camp opposé) aux prochaines élections.
      Comme rappelé par l’auteur de l’article, les Dems n’ont pas digéré la perte de l’élection de 2016, malgré la puissance de frappe médiatique à leur service. Ils font tout pour que cela ne se reproduise pas. Quand on n’a pas d’arguments de fond à même de convaincre des électeurs américains pas si bêtes que d’aucuns le croient, on s’emploie à faire taire la partie adverse…

  • Curieuse approche de l’auteur . Quel libéral pourrait dire que c’est à l’état de répartir les richesses crées par l’entreprise? C’est déjà un raisonnement socialiste, ou pour le moins étatiste à l’excés

    • Totalement d’accord. Cette position n’a rien de libéral.
      Il en va de même du reste de l’analyse qui conclu que les socialistes demandent aux entreprises privées de pallier aux manquements de l’état dans certains domaines d’activité publics alors qu’il est finalement moins tortueux d’y voir l’inverse : l’extension du spectre de l’état qui veut régenter la manière de fonctionner des entreprises y compris pour des activités en dehors de leur business.
      Dans ce cas précis, Facebook n’a jamais prétendu être un site d’information mais seulement une plateforme de communication. On s’éloigne sensiblement du cas d’un média journalistique qui propagerait sciemment des mensonges.

      • La phrase est vraie : c’est à l’Etat de permettre le libre échange qui est le seul réel mécanisme de création de richesse 🙂

  • Il est pertinent de mettre en relief les intérêts des entreprises d’une part et cux des politiques d’autre part.
    Mais concernant Facebook, il convient de se poser la question de savoir quel pouvoir il sert? Quel est le sens de sa connivence avec E. Macron qui a abouti à ce que des fonctionnaires travaillent chez Facebook pour éliminer certains messages?
    http://www.voltairenet.org/article203887.html
    Enfin, traiter D. Trump d’abruti fait l’impasse sur la lutte qu’il mène contre son Etat profond afin d’éviter des guerres inutiles (auxquelles nous serions associés…). Sans compter ses résultats économiques.

  • « une grande partie de la gauche réclame désormais une extension du domaine d’intervention de l’entreprise privée se faisant nécessairement aux dépens de celui de l’État »

    Vous trouvez ça paradoxal, et moi je trouve ça très logique, au contraire : la gauche n’aime rien tant que l’interventionnisme, autrement dit le collectif s’immisçant dans les droits et libertés individuels pour mieux les contrôler et les restreindre.

    Sur la question de la censure telle que pratiquée par Facebook, il est absolument anormal que les représentants de l’État demandent à une entreprise privée de remplir une mission typiquement régalienne, la justice – car c’est de cela qu’il s’agit : l’État, faible dans ses missions régaliennes (autant qu’il est obèse et dictatorial en des tas de missions non régaliennes), délègue au privé le contrôle de la liberté d’expression. La confusion privé-public (régalien) est dangereuse, et n’est certainement pas à l’avantage des libertés individuelles, en particulier la liberté d’expression.

    NB : sur Facebook, l’auteur ne le dit pas, mais la censure exercée par cette entreprise aux valeurs affichées très « progressistes » se fait surtout au détriment des conservateurs et des points de vue de droite classique.

  • Au moins trois sujets me chiffonnent dans cet article :
    – l’affirmation que ce serait à l’entreprise de créer de la richesse (OK) et… à l’Etat de s’assurer de sa bonne répartition ? Suis-je bien toujours sur CP ??
    – surtout, AOC et ses comparses ne s’arrêtent pas à dire que l’entreprise devrait assumer les tâches que l’Etat n’est pas capable d’assumer alors que, soit, ce devrait être son rôle, soit, la constitution l’en empêche (et l’entreprise assumerait le côté liberticide que l’Etat US ne peut avoir, merci à sa Constitution) ; OK ; mais surtout, et l’article ne le souligne guère, ils veulent cela… Parce qu’ils veulent que ce contrôle s’exerce _dans leur sens (idéologique) à eux !_ Il ne s’agit pas de déléguer aux entreprises le rôle de réguler le débat public, mais de le faire uniquement selon certains dogmes (alors que l’Etat, du moins là-bas même si ce n’est plus le cas en France, est astreint à une certaine neutralité dans le débat politique).
    – plus anecdotiquement, AOC est députée, c’est bien souligné en début d’article, mais donc, non sénatrice, ce sur quoi l’article est confus par la suite.

  • « Dans certains cas, la réponse est effectivement simple : si j’affirme que je m’appelle Albert, c’est un mensonge car mon prénom est Philippe. »
    Sauf que dans le cas présent ce n’est même pas un mensonge, car vous avez choisi « Albert » comme pseudonyme (mais vous ne le savez pas encore), et ça n’a rien d’illégal.

    Même ce qui pourrait paraître simple ne l’est finalement pas…

    « Luke, tu découvriras que la plupart des vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre point de vue »
    — O. Kenobi

  • J’aime beaucoup le paragraphe sur le paradoxe ! Ça fait réfléchir. Merci à l’auteur.

  • A.O.C c’est y pas Appellation d’Origine Cone.trollée, avé l’accent du midi 😉
    Avec ces socialistes, on arrive toujours au contraire de ce qu’ils clament ❗

  • AOC est une baudruche gauchiste, chaque fois qu’elle ouvre la bouche c’est pour dire une connerie. si les élections américaines sont soumises à des tweets ou a facebook ça n’est certainement pas la faute de tweeter ou facebook mais des politiciens qui sont juste des blagues sur pattes.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Après un barrage non-stop de couverture négative des médias envers le croquemitaine orange – c’était justifié à l’occasion – le « sauveur » Joe Biden est arrivé. Un an après son inauguration, est-ce que l’enthousiasme débordant des médias à l’époque se justifie encore ?

Continuité des politiques de Trump avec Joe Biden

Non, en fait, il n’a jamais été justifiable considérant la trop grande proximité idéologique (antilibérale) des deux principaux concurrents pour la Maison Blanche en 2020.

C’est tellement évident que l’on peut dif... Poursuivre la lecture

Le monstre de l’inflation est sorti de son placard dans les pays occidentaux. Et pas sûr qu’il y retourne gentiment.

La dérive des prix a atteint 7 % l’an dernier aux États-Unis, du jamais vu depuis… 39 ans. En zone euro, elle est passé en douze mois de presque zéro à 5 %, un niveau atteint pour la dernière fois il y a trente ans sur le continent. La France est en retrait, à 2,8 %, mais sans doute plus pour longtemps.

Cette flambée est essentiellement la conséquence des restrictions imposées suites au covid. Les confinements, fe... Poursuivre la lecture

0
Sauvegarder cet article

Par Albin Wagener. Un article de The Conversation.

Considéré avant tout comme un emblème très actuel de la (contre-) culture web, les mèmes pullulent désormais sur les boards (ces plates-formes collaboratives alternatives comme 4chan, Reddit ou 9gag) ou les réseaux sociaux – et ont même permis l’émergence de groupes de chineurs de mèmes (ou neurchi), dédiés au rassemblement de consommateurs et de producteurs de mèmes, attirant ainsi à nouveau une population plus jeune sur Facebook. Mais les mèmes ne sont pas que de simples objets humor... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles