Xavier Dupont de Ligonnès et le canari dans la mine de charbon

Xavier Dupont de Ligonnès aura été le symptôme d’un monde médiatique traditionnel en crise, en concurrence directe avec de nouveaux concurrents numériques beaucoup plus réactifs.

Par Frédéric Prost.

Le week-end dernier, nous avons pu assister à un spectacle typique de cette société post-factuelle, dans laquelle nous vivons depuis quelques années.

Une information sensationnelle a pris le devant de la scène de manière aussi rapide et massive qu’erronée, en quelques heures toutes les chaînes d’information et les grands médias se sont jetés dessus : Xavier Dupont de Ligonnès aurait été interpellé en Écosse.

L’affaire Dupont de Ligonnès est aux années 2000 ce que l’affaire du petit Grégory est aux années 1980 : un fait divers dont l’issue mystérieuse permet au zeitgeist de prendre corps au détour de théories similaires aux discussions d’après match dans lesquelles chacun peut exprimer sa personnalité.

La multiplication des modes d’information

Cette affaire est surtout révélatrice d’un changement d’époque.

Les médias traditionnels, basés sur un modèle de diffusion de l’information top-down, sont de plus en plus concurrencés par l’émergence de ce qu’on pourrait nommer l’infosphère, autrement dit Internet et ses multiples manières de propager les informations : que ce soit au travers des réseaux sociaux, des moteurs de recherches, des bloggers ou vloggeurs, etc.
La récente controverse autour des rapports entre Google et la presse étant un avatar de cette même transition.

Pour le moment, le principal remède que les médias traditionnels appliquent consiste à aller au plus vendeur, c’est-à-dire au plus sensationnel.
Cela se fait au détriment de toute déontologie.

Quand on est dans une situation de vie ou de mort, les questions éthiques semblent moins pressantes, et inévitablement, c’est sur ce terreau que des affaires comme celles de la vraie-fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès s’empilent les unes sur les autres, comme la nuée porte l’orage.

Le problème est en fait plus sérieux qu’une simple compilation d’erreurs professionnelles. En effet, à chaque affaire la crédibilité des médias traditionnels se retrouve attaquée.

Comme il s’agissait à peu près du seul avantage comparatif que ces derniers offraient face à Internet, cette perte de crédibilité aggrave leur situation en leur faisant perdre le peu d’audience qu’ils avaient encore.

Ce qui a naturellement comme conséquence de les pousser à des pratiques encore plus expéditives et… la boucle est bouclée.

Une tendance dont certains savent tirer profit

On peut faire crédit à Donald Trump d’avoir su décrypter cette tendance (on peut aussi lui reprocher de l’avoir aggravée) avant tout le monde.

Son utilisation de Twitter, souvent moquée car incomprise, en est l’application tactique.
Le 45ème président des États-unis a compris qu’il pouvait utiliser la force d’internet pour se passer d’intermédiaire et directement s’adresser au monde via les réseaux sociaux.

On pourrait y voir une nouvelle instance de communication top-down, voire son instanciation ultime avec un chef qui parle à une multitude uniforme ; mais en fait c’est plus complexe que cela car il arrive à Trump, plus souvent qu’à son tour, d’utiliser des tweets provenant de particuliers pour les relayer ou rebondir dessus.

Du point de vue des médias traditionnels, il s’agit bien par contre d’une communication bottom-up : ils sont clairement à la traîne des réseaux sociaux et ne sont plus maîtres de l’agenda comme cela pouvait être le cas jusque dans les années 2000, où la ligne éditoriale d’un 20 heures comme celui de TF1, ou d’un grand journal type Le Monde, s’imposait à tous.

Du point de vue de l’État, cela avait l’avantage de permettre un certain contrôle de l’agenda informationnel, plus subtil qu’une censure ou un ministère de la Propagande.

Les réseaux sociaux sont beaucoup plus évanescents et difficiles à gérer, bien que cela soit possible, et que nous puissions imaginer à terme que l’État finisse par apprendre à orienter les débats par d’autres moyens.

Les subventions et aides aux organes de presse ainsi qu’à l’audiovisuel peuvent s’interpréter à cette aune et être comparées à un acharnement thérapeutique débouchant sur cette situation délétère où le monde ancien n’en finit plus de mourir.
L’exemple du traitement des sujets tournant autour de la justice sociale par le New York Times, un des organes de presse parmi les plus réputés du monde, est à cet égard frappant.

Savoir être sélectif

En ce qui me concerne, cette crise m’est presque passée par-dessus la tête.

En effet, quand j’observe mes habitudes de consommateur d’information je m’aperçois que j’ai déjà quasiment fait le deuil des médias traditionnels.

Je ne consomme quasiment plus de télévision excepté lors les grandes messes sportives (coupe du monde de football, jeux olympiques etc.) ou citoyennes (disons les soirées électorales) qui restent les seuls exemples où la notion de direct reste centrale.

Sur les réseaux sociaux, et internet de manière générale, je me suis constitué un écosystème (certains pourraient dire une bulle) dont le dénominateur commun est que je fais très peu confiance à de grandes structures se présentant comme objectives, mais davantage à des individualités et des publications ayant un angle particulier, que je connais et qui est assumé.

Quel avenir pour l’information ?

Que restera-t-il de cette affaire dans l’affaire ?

Là encore, la jurisprudence Trump va s’imposer et d’ici quelques jours tout sera oublié par les médias généralistes.

Théories du complot et arrière-gout désagréable autour des fake news sortiront un peu renforcés de cet épisode. La vie continuera, cahin-caha, un peu à la manière de celle d’un patient atteint d’Alzheimer en phase finale.

La question à un million est de savoir si nous sortirons de cette période par le haut, avec un renouveau de l’industrie de l’information et un retour de la confiance par quelque moyen que ce soit ; ou par le bas avec la prolifération des populismes politiques et médiatiques, des relativismes, avec l’entrée dans une société post-vérité dont je ne peux croire en la pérennité.

 

Frédéric Prost anime le podcast The Epistemological landscape que vous pouvez écouter ici.

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