Vaccin anti-grippe : qui s’y frotte s’y pique

Si nos concitoyens ne se font pas volontiers vacciner contre la grippe ce n’est pas parce qu’ils ne trouvent pas de professionnels pour le faire mais parce qu’ils n’ont pas confiance dans la vaccination.

Par Richard Guédon.

La campagne de vaccination 2019-2020 contre la grippe saisonnière débute ces jours-ci. C’est une sorte de routine puisque tous les ans à cette époque, après un marathon biologico-industriel, un vaccin fabriqué pour prévenir l’épidémie de grippe hivernale à venir est mis à disposition du public.

On le sait, la grippe est une infection virale contagieuse qui, même si ses symptômes sont pénibles, est en général bénigne chez les individus en bonne santé.

Elle peut en revanche se montrer redoutable voire mortelle pour certaines personnes fragiles qu’on encourage donc à se faire vacciner : les femmes enceintes, les personnes atteintes de maladies chroniques, les grands obèses, les personnes âgées de plus de 65 ans, celles qui séjournent au long cours dans un établissement de santé, et aussi les professionnels de santé.

Pour ces catégories, le vaccin et l’injection sont « gratuites » c’est-à-dire prises en charge à 100 % par l’assurance maladie et il n’y a pas besoin de prescription du médecin.

Une innovation pour augmenter la couverture vaccinale

Cette année cependant on nous annonce  une innovation, chantée haut et fort par les responsables de la santé publique, l’assurance maladie, la profession pharmaceutique et… les journalistes : le pharmacien qui distribue le vaccin pourra dorénavant pratiquer lui-même l’injection à son client, rémunéré pour cet acte par l’assurance maladie. Jusqu’alors seuls les médecins, les infirmières et les sages-femmes étaient habilités à pratiquer cet acte technique comme c’est le cas pour toutes les injections.

Quel est l’objectif déclaré de ce changement dans la répartition des tâches entre professionnels de santé ? Il s’agit d’accroître ce que l’on appelle la couverture vaccinale qui est le taux de personnes se faisant vacciner dans une population donnée. Pour qu’une campagne de vaccination contre la grippe soit considérée comme optimale, l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) recommande que 75 % des personnes à risques au moins soient vaccinées. Or la France ne parvient même pas à un taux de 50 %.

Quelques brillants esprits du ministère de la Santé se sont donc dit qu’en confiant l’ensemble du processus de vaccination au pharmacien, on simplifierait les choses et qu’ainsi on parviendrait à vacciner davantage de personnes et à augmenter ce fameux taux de couverture vaccinale. Pourquoi pas après tout ?

Les mêmes brillants esprits on donc saisi – c’est le cas de le dire nous le verrons plus loin – la HAS (Haute Autorité de Santé), instance scientifique publique chargée de « dire la science » en matière de santé. Suite à cette saisine la HAS a rendu une recommandation intitulée de façon sibylline « Recommandation vaccinale : extension des compétences des professionnels de santé en matière de vaccination – vaccination contre la grippe saisonnière ».

Ce document est, comme on s’y attend, un pavé de 128 pages mais il suffit d’en lire la synthèse page 5 et 6 pour en comprendre le cheminement logique.

Le plus intéressant ici est que les choses ont été bien faites car, avant de se décider au niveau national, on a expérimenté la vaccination antigrippe avec les pharmaciens de deux régions, la Nouvelle Aquitaine et les Hauts-de-France.

Voici le texte de la HAS résumant le bilan de ces expérimentations :

« Le bilan à un an des expérimentations mises en œuvre en région Auvergne-Rhône-Alpes et Nouvelle Aquitaine en France autorisant les pharmaciens d’officine à vacciner certaines populations mettant en évidence une très bonne acceptabilité et satisfaction de la part des publics adultes concernés, sans signal de sécurité particulier, et une adhésion forte des pharmaciens sans toutefois observer d’impact significatif sur la couverture vaccinale »

Tout a donc parfaitement fonctionné, à un détail près, écrit noir sur blanc dans le document HAS, et souligné par moi en gras, la couverture vaccinale n’a pas bougé ! Tout indique au contraire que les personnes qui ont été vaccinées par leurs pharmaciens l’auraient fait de toute façon par leur médecin ou par leur infirmière, l’activité vaccinale de ceux-ci ayant fortement baissé durant la même période.

Voici donc une expérimentation qui a produit exactement le résultat inverse de celui qu’on souhaitait.

Ça ne marche pas ? Allons-y quand même !

Déçus, à n’en pas douter, par ces résultats, les gens de la HAS ont poussé plus loin leurs investigations en regardant ce qui se passe dans certains pays étrangers qui ont déjà pris de mesures du même ordre. Là encore patatras ! Ça ne marche pas non plus, voici ce qu’on peut lire dans le rapport :

« Les expériences étrangères ont montré… un impact limité et variable d’un pays à l’autre sur la couverture vaccinale alors même que les critères d’éligibilité des publics concernés sont moins restrictifs que ceux appliqués en France dans le cadre des expérimentations suggérant un possible transfert/report des vaccinations des médecins ou infirmiers vers les pharmaciens ».

Là aussi on n’augmente pas le nombre de personnes qui se font vacciner, celles qui se font vacciner ne font que changer de crèmerie.

Vous et moi aurions conclu qu’il ne fallait surtout pas continuer sur cette voie et aurions répondu au ministère qu’il fallait trouver d’autres moyens pour convaincre certains de se faire vacciner.

Eh bien ni vous ni moi ne sommes à la HAS puisque, deux lignes plus loin, stupéfaction, en novlangue dans le texte :

« la HAS considère qu’une harmonisation des compétences entre professionnels de santé en matière vaccinale apparaît justifiée en France. »

En France les expérimentations régionales n’ont pas fonctionné, à l’étranger non plus, mais on y va quand même.

On va donc former à grand frais des pharmaciens n’ayant jamais fait une piqûre de leur vie à pratiquer des injections alors qu’il y a sur le terrain une profession non déficitaire, les infirmières, dont c’est le cœur de métier, sans perspective d’accroître le nombre d’individus fragiles qui se feront vacciner.

On va aussi encourager ces patients à contourner leur médecin traitant- il en reste quand même quelques uns – à propos d’un acte essentiel de prévention.

Objection de confiance

En y regardant de plus près ces résultats négatifs étaient prévisibles.

La Wellcome Foundation réalise régulièrement des études mondiales dans le domaine de la santé auprès de grands échantillons de population.

Dans ses dernières enquêtes,  parmi les 140 pays étudiés, la France est celui où les opinions concernant les vaccins sont les plus négatives.

Par ailleurs les études faites en France montrent que la vaccination contre la grippe saisonnière est de loin, de toutes les vaccinations, celle dont nos compatriotes doutent le plus.

Or, en matière de vaccination, les Français n’ont pas toujours été « objecteurs de confiance » : si l’on observe les historiques des enquêtes sur la question, on voit nettement qu’il y a une cassure des bonnes opinions en 2010, soit juste après le fiasco de la campagne de vaccinations de masse organisée par le ministère de la Santé pour la prévention d’une pandémie (épidémie mondiale) débutante de grippe A-H1N1. On admet aujourd’hui que la principale cause de cet échec retentissant a été le choix stratégique de contourner les médecins généralistes au profit d’une organisation directe de la vaccination par les services de l’État.

Et pourtant, les Français sont unanimes pour dire que ceux en qui ils ont le plus confiance sur ces sujets sont leurs médecins.

Tout dans ces études, enquêtes et travaux, démontre donc que si nos concitoyens ne se font pas volontiers vacciner contre la grippe, ce n’est pas parce qu’ils ne trouvent pas de professionnels pour les vacciner mais tout simplement parce qu’ils n’ont pas confiance dans la vaccination.

Santé politique pour le public

Face à l’absurdité d’une telle décision deux questions se posent :

— Pourquoi les experts de la HAS rendent-ils un avis rigoureusement contraire aux résultats de leurs recherches ? Pour une raison toute simple : une agence scientifique publique n’est pas indépendante, elle est en conflit d’intérêts permanent et choisira toujours la politique plutôt que la science quand elles sont en contradiction : une politique de santé publique n’est autre qu’une santé politique pour le public.

— Pourquoi les responsables politiques se trompent-ils aussi lourdement et sont-ils prêts à contredire les évidences pour avancer quand même ? On peut proposer plusieurs hypothèses :

  • d’abord, dans notre économie sur-administrée ils sont en négociation permanente avec les diverses professions de santé dépendantes de l’assurance maladie ; peut-être avaient-ils déjà promis cette extension de compétences, donc de business, aux pharmaciens dans le cadre de plus larges négociations ?
  • ensuite, ils sont tétanisés, à juste titre, par la raréfaction progressive des médecins généralistes dont eux et leurs prédécesseurs sont entièrement responsables. Ils cherchent donc des moyens pour remplacer au pied levé les médecins, concernant certains actes, par les pharmaciens ; seule la panique les empêche de réaliser que c’est un mauvais choix car l’insuffisance de couverture vaccinale n’a rien à voir avec la désertification.
  • enfin, ils pensent sans doute que les pharmaciens ayant dorénavant un intérêt économique à la fois à vendre les vaccins et à les injecter, pourront convaincre les sceptiques de se faire vacciner.

Cela risque une fois de plus de mal se passer. Le contournement des médecins de terrain risque, comme en 2009-2010, de renforcer la défiance envers le vaccin anti- grippe car les Français ne sont pas idiots, ils se rendront très vite compte que les pharmaciens sont en risque de conflit d’intérêts sur ce sujet, en devenant à la fois prescripteurs, vendeurs et injecteurs.

Pourtant dans ce domaine comme dans d’autres le pire n’est jamais sûr : contre toute attente, la récente décision de rendre obligatoires 11 vaccins au lieu de trois pour les petits enfants est passée comme une lettre à la poste. Elle était en effet solidement fondée scientifiquement et a été relayée massivement par la conviction des professionnels de terrain, d’autant plus écoutés par les gens car il s’agit de leurs enfants.

Si l’on veut, et c’est nécessaire, redonner confiance dans les vaccins, il faut s’appuyer sur les médecins et les infirmières qui sont seuls à même de renverser la tendance. Les pharmaciens, spécialistes du médicament, ont toute leur place pour redonner confiance, en déminant par exemple la question des adjuvants qui inquiète beaucoup de gens.

Qui s’y frotte s’y pique, c’est l’État qui a brisé la confiance dans les vaccins, qu’il laisse faire les professionnels, là comme ailleurs moins il s’en mêle, mieux ça marche.

 

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