Lubrizol : quels risques pour la santé des individus ?

Gas mask source https://unsplash.com/photos/qLiFcanSpuA

Comment déterminer le risque sur la santé d’un individu potentiellement exposé à un mélange de toxiques ?

Par Christophe de Brouwer.

Étant toujours référencé sur le site de l’Université libre de Bruxelles comme un référent en toxicologie industrielle, j’ai été sollicité pour essayer de comprendre les démarches que pourraient réaliser ceux qui s’estimaient exposés au nuage de fumée dégagée par l’incendie de Lubrizol à Rouen en France.
Il s’en est suivi des échanges de correspondance fort intéressants avec des personnes ayant des choses à partager et se sentant démunies et délaissées.

Je n’ai pas de mode d’emploi, mais cela me fait penser aux nombreuses réunions et discussions auxquelles j’ai participé durant une période plus active de ma vie professionnelle, avec toujours la même question : comment déterminer le risque sur la santé d’un individu potentiellement exposé à un mélange de toxiques ? Ces expériences m’ont appris que la participation des personnes qui vivent et subissent le problème au quotidien est essentielle.

Car la question est compliquée. De façon assez systématique, les autorités vont proposer de rechercher des contaminants cibles dans le milieu et selon des voies de contamination qu’elles estiment possibles, afin de décider d’un niveau de dangerosité et de risque. C’est une manière de conserver le contrôle de la situation. Et on le voit bien dans ce cas-ci : les autorités nous disent que les niveaux de contamination de l’air sont tellement bas qu’ils sont inférieurs au niveau de quantification, sinon de détection.

D’ailleurs on nous explique qu’avant la qualité de l’air n’était déjà pas fameuse, et elle ne s’est pas dégradée outre mesure ! Les mesures dans le lait, les fruits, les légumes, le fourrage ne montrent pas de risque d’exposition significative, notamment à la dioxine. Pour ce qui est de l’amiante, là aussi tout est inférieur aux normes. Et de toute façon, s’il s’agissait d’une entreprise Seveso, ce n’est qu’un « petit Seveso » (sic) !

Quelques données techniques simples

L’incendie met en mouvement divers composés et transforme ce qu’il brûle. Dans ce cas-ci beaucoup d’hydrocarbures dont des aromatiques pour une partie significative.
Il y a également les contenants qui sont en général des plastiques. Puis l’environnement du bâtiment, dont une toiture faite en partie en amiante-ciment.

Dans les produits de transformation liés à la chaleur, nous devrions trouver classiquement du monoxyde de carbone, des acryliques, des fluors, des acides comme l’HCL ou l’HCN, des oxydes de soufre, des métaux, etc. Mais aussi dans les fumées, lors du refroidissement, un risque d’apparition de dioxine en quantité toujours faible.

Cependant, certaines substances comme la dioxine se concentrent dans la chaîne trophique de telle sorte que leur présence, anodine ou parfois non détectable au départ, pourraient néanmoins être préoccupante en bout de chaîne.

L’autorité fournit ici assez bien de renseignements sur son site.

On peut donc, en première approximation, estimer que nous sommes confrontés à une pollution comportant :

  • des produits brûlés dans les poussières (suies) et gaz (selon la direction du vent) ;
  • des produits imparfaitement brûlés dans les poussières (suies) et gaz (selon la direction du vent) ;
  • des produits intacts emportés par la convection de l’air (selon la direction du vent) ;
  • l’exposition à des produits, plus ou moins solubles (déterminant la distance parcourue), emportés par les eaux : on a bien montré que les habitants sont exposés aux émanations des égouts par où transitent les eaux utilisées pour éteindre un incendie.

Une situation complexe

Ceci est donc très complexe. La diversité des produits d’intoxication potentielle est importante et leur capacité d’ « immission » variée. Il y a dès lors lieu de faire des choix dans les analyses car tout ne peut pas être analysé, ce qui devrait se faire en concertation avec la population et non uniquement selon des décisions d’experts plus ou moins indépendants.

Et puis, il y a les voies de contamination. Nous respirons, nous mangeons des fruits, de la viande, buvons du lait, etc. Notre peau laisse passer certains composés. Là aussi, il existe des modèles qui permettent une estimation de risque, mais seulement une estimation soumise à la critique.

Prélèvements sur zone

Pour faire court et de façon caricaturale, mon expérience est que dans les prélèvements effectués sur le terrain, si on ne veut rien trouver, on ne trouve rien, et si on veut trouver, on trouve. Les conditions de prélèvements sont essentielles au résultat : un résultat sans le descriptif précis du prélèvement n’a pas beaucoup de valeur, même si le laboratoire est accrédité et/ou agréé.

Prenons l’exemple de l’amiante : le résultat du prélèvement peut varier selon le type de filtre utilisé, l’aspect statique ou dynamique de la pompe et le flux d’air passant par le filtre, son orientation, sa calibration, la direction de la plume (le nuage toxique provenant de l’accident) au moment du prélèvement, l’endroit et la hauteur du placement (sommes-nous dans un courant d’air ou un air stagnant, un air respiré ou en hauteur, etc.), non seulement la quantité d’air filtré mais aussi le moment et le laps de temps consacré au prélèvement : prélève-t-on pendant une minute, cinq minutes, une heure, quatre heures ?

Et je n’aborde pas les conditions de l’analyse au labo. Bref, selon les conditions du prélèvement, vous trouvez ou vous ne trouvez pas.

C’est vraiment une question d’expérience et de rigueur. Le retour d’observation des riverains chez lesquels le prélèvement a été pratiqué est souvent un bon indicateur du sérieux de la campagne de ces prélèvements. Ils ont des choses à raconter.
De façon similaire, les prélèvements de surface peuvent être interrogés.
Et ce que j’ai lu à propos de la campagne de prélèvements suite à cet incendie ne m’a pas convaincu. Cela ne veut pas dire que les choses n’aient pas été faites honnêtement et selon les règles de l’art, mais simplement que ce n’est pas suffisamment renseigné. De plus, apparemment, les premiers intéressés n’ont pas été consultés, on leur impose une vérité extérieure.

Prèlèvements corporels

Une autre méthode, rarement choisie en première intention par les autorités, parce que non maîtrisable, consiste à tout simplement examiner les niveaux de contamination à partir des fluides corporels (sang, urine, etc.) des personnes exposées.

Cela peut être utile car des actes médicaux peuvent être posés si nécessaires, mais ils sont redoutables en termes d’interprétation. La relation de cause à effet est toujours difficile à établir : lorsque des dépassements toxicologiques sont constatés, comment la personne a-t-elle été exposée ? Si dépassement il y a, la question ne peut plus être évacuée.

N’oublions pas que chacun passe en général plus de 80 % de son temps à l’intérieur, au travail ou chez soi ; nous sommes également exposés par la nourriture, les hobbies, les habitudes, le tabagisme actif et passif, les médicaments, etc. Est-ce l’événement dont nous redoutons les atteintes ou autre chose qui est la cause principale de ce qui a été observé ? Une analyse individuelle de risque est alors nécessaire et doit être bien menée.

Là aussi, il existe des guides de bonne pratique. Mais nous ne sommes pas au bout du chemin,  il reste le choix de l’analyse et l’interprétation de ce qu’on observe : il faudra tenir compte des demi-vies du composé dans les différents organes et donc rechercher un ou plusieurs composés de longue demi-vie dans le sang et/ou dans les urines ou des « proxy », en sachant que le comportement du composé peut varier d’un individu à l’autre, selon le sexe, l’âge, l’état des reins, etc.

En général, c’est décevant. Non pas que des résultats négatifs d’une exploration biologique bien menée nient définitivement l’exposition, mais parce que les chemins et les types de l’exposition humaine, les demi-vies dans les organes par lesquels le toxique transite, les voies d’excrétion et leur importance du moment, sont toujours complexes et confondus.

Crise de confiance

Alors, pouvons-nous être rassurés ? Les questions que j’ai reçues m’ont fait penser au nuage de Tchernobyl qui s’était arrêté aux frontières françaises. Sommes-nous dans le même type de communication ? Les citoyens ont le droit de se poser la question et d’essayer d’y répondre, d’autant qu’ils ont sous les yeux, dans leur nez et leur bouche, sur la peau, les fumées, la suie et les odeurs d’un incendie ; « circuler il n’y a rien à voir » passe difficilement.

L’image des expériences passées n’ayant servi à rien est persistante. La réaction quasi-pavlovienne des autorités et des responsables industriels tend généralement à minimiser immédiatement les conséquences sanitaires de ce genre d’événements, sorte de must de la communication automatique.

Procès d’intention de ma part ? Sans doute, sauf que les dégâts sociétaux apparaissent assez vite : les personnes exposées et donc concernées acquièrent rapidement la conviction qu’elles sont seules, qu’on leur cache des choses, et peut-être ont-elles raison. Est-ce vraiment cette société du vernis, de la belle et brillante coquille assez vide que nous souhaitons ?

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