Incendie de Lubrizol à Rouen : a-t-on suivi les règles élémentaires de sécurité ?

L’accident de l’usine Lubrizol de Rouen aurait pu être l’occasion d’analyses et de réflexions sur l’industrie, notamment chimique, mais on a encore assisté à une multiplication de communications farfelues et d’anathèmes à l’encontre de l’industrie.

Par Loïk Le Floch-Prigent.

L’industrie chimique a été de tout temps l’objet de peurs et de contrôles, à la fois pour les processus de fabrication et pour les produits qu’elle commercialise. La nécessité de fixer des normes strictes et des procédures au niveau de l’Europe est apparue après l’explosion d’un réacteur de l’usine chimique Icmesa proche de Seveso au nord de l’Italie le 10 juillet 1976. C’est une usine « Givaudan » du groupe suisse Hoffman-Laroche (médicaments et pesticides). L’herbicide s’est propagé dans toute la région, occasionnant un grand nombre d’hospitalisations des voisinages, mais surtout la mort de plusieurs dizaines de milliers d’animaux. C’est alors qu’un produit complexe se fait connaître, la « dioxine » dite « dioxine Seveso », devenue donc un gros mot !

Les pays européens se mobilisent et édictent une charte européenne contraignante, la directive Seveso du 24 juin 1982, qui sera révisée plusieurs fois en 1996, 2003, 2012 et 2015. Cette directive est d’autant plus prise au sérieux par l’industrie qu’un nouvel accident survient en Inde le 3 décembre 1984, à Bhopal, dans une usine de la firme américaine Union Carbide et qui provoque 3500 morts ; c’est une catastrophe.

Elle interroge alors tous les chimistes qui voyaient l’expatriation de leurs productions comme une libération des contraintes réglementaires ; désormais, on ne joue plus, on soigne la prévention autant que les procédures en cas d’incidents pour en réduire les conséquences.

En charge à cette époque de l’industrie chimique nationale avec la présidence de Rhône-Poulenc, je peux attester de la préoccupation quotidienne de tout mon personnel et en particulier de celui de nos concurrents allemands, suisses et britanniques avec lesquels nous entretenions des liens amicaux et constructifs.

C’est avec étonnement que les analystes financiers écoutent la présentation des comptes de l’entreprise en commençant par les taux de fréquence et les taux de gravité dans toutes nos usines, ils me trouvent « barbant » et attendent avec une impatience certaine les chiffres plus valorisants du chiffre d’affaires et des résultats.

Une direction Seveso très contraignante

La directive Seveso est très contraignante et mobilise une administration départementale et régionale qui a changé de nom au cours du temps, c’est désormais la « DREAL » Direction Régionale de L’Environnement, de l’Aménagement et du Logement, placée sous l’autorité du Préfet de Région.

Son directeur, ou ses services, a un droit de visite permanent et peut faire interrompre les fabrications en cas de nécessité. Il donne des avis qui sont en fait des ordres sur la prévention et les procédures en cas d’accident.

Il est concerné en particulier par le casse-tête de la politique d’urbanisation, puisque le personnel souhaite ne pas vivre trop loin de l’usine, les commerçants pas trop loin de leur marché… et ainsi de suite. On voudrait l’usine loin de la ville, mais la ville se forme autour de l’usine, quand l’usine disparaît, le désert économique s’installe.

La pluralité des textes nous amènerait trop loin et je vais donc à l’essentiel.

Le DREAL, informé de tous les produits achetés et fabriqués, est garant de toutes les mesures préventives : dans les raffineries, par exemple, il considère qu’il est nécessaire de disposer de pompiers et de camions dédiés.

La DREAL Normandie a en charge 86 sites Seveso dont 49 seuils haut, comme celui de Lubrizol. La première question qu’il faut se poser est la suivante : est-ce qu’il y a eu des investissements prévus dans l’usine de Rouen, ont-ils été réalisés, en particulier a-t-on ordonné l’installation de rampes d’arrosage comme c’est généralement le cas ?

Ensuite, en cas d’incident, le responsable de l’usine déclenche le POI, (plan d’opération interne) c’est-à-dire la tentative de régler en interne le feu. Au bout de 19 minutes pétantes, au cas où rien n’a été stoppé, il DOIT appeler le DREAL ou la personne d’astreinte préfectorale pour déclencher le PPI qui est du ressort de l’autorité préfectorale. Il s’agit, par expérience, hélas, d’interrompre la circulation, de demander à chacun de rester confiné chez lui, sur un périmètre total défini dans la procédure etc. C’est une mesure très contraignante mais indispensable si l’on veut limiter les dégâts humains !

Amateurisme et incompétence

J’ai beau lire et relire ce que veulent bien nous dire la presse ou les autorités responsables, je n’entends pas évoquer ces 19 minutes dans les communiqués.

Ensuite l’amateurisme et l’incompétence ayant pris définitivement le pouvoir, il ne reste plus que les incommodés par la fumée et les odeurs, les produits toxiques et cancérigènes… les peurs et les anathèmes avec des mots malheureux et inexacts à chaque instant.

À cet égard, il faut savoir que le Mercaptan dont il est beaucoup question est un additif au gaz de ville à l’origine inodore, destiné justement à lui donner une odeur nauséabonde et alerter en cas de fuite. Qu’il y ait du Mercaptan chez un spécialiste des additifs en matière pétrolière ne me semble pas anormal ni dangereux !

En tout état de cause je sais qu’un nuage au-dessus d’une usine chimique n’est pas agréable, que l’odeur du soufre est désastreuse, mais une communication responsable, documentée, compétente est-elle si difficile dans un pays regorgeant de personnes éduquées et de spécialistes ?

L’accident de l’usine Lubrizol de Rouen aurait pu être l’occasion d’analyses et de réflexions sur l’industrie, notamment chimique, mais nous avons encore assisté à une multiplication de communications farfelues et d’anathèmes à l’encontre de l’industrie chimique.

Si l’on est attentif à ce qui est dit il faudrait que les industries émigrent définitivement, en particulier celles qui utilisent des produits toxiques ou potentiellement toxiques, c’est-à-dire, tout bien réfléchi, l’intégralité du secteur productif. On a déjà beaucoup de mal à conserver une part de nos usines dans la compétition mondiale, la financiarisation des entreprises, les administrations soupçonneuses… et tout le reste. Un peu de recul est nécessaire ainsi que l’examen de ce qui s’est réellement passé à Rouen, les risques pris par la population et les enseignements que l’on pourrait en tirer, autres que des Commissions parlementaires augmentant la confusion.

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