Après l’incendie de Lubrizol à Rouen, peut-on encore croire les politiques ?

Micros by Jean-François Gornet(CC BY-SA 2.0)(CC BY-SA 2.0)

Comment s’étonner du catastrophisme médiatique, quand les responsables politiques, au lieu de soutenir les responsables locaux, se placent au premier rang et demandent à ce que tous les projecteurs soient braqués sur eux ?

Par Olivier Maurice.

Que valent de nos jours les mots prononcés par un député, un ministre ou même le chef de l’État ?

Pour la grande majorité des Français, pas grand-chose.

79 % de nos compatriotes ressentent des émotions négatives face à la politique ; pour 39 % c’est d’abord la méfiance qui leur vient à l’esprit, pour presque un tiers soit 28 % c’est carrément du dégoût. Leur constat est simple et sans appel : le monde politique ne se préoccupe pas d’eux et est clairement corrompu. C’est du moins ce qu’indiquent respectivement 85 % et 74 % des personnes interrogées sur le sujet. Autant dire l’immense majorité, sinon la quasi-totalité de la population du pays.

Au-delà du rejet des hommes politiques, c’est d’ailleurs un rejet du système, un rejet de la démocratie qui s’exprime :

  • les démocraties ne fonctionnent pas : 63%
  • elles ne savent pas prendre de décision : 68%
  • ne savent pas maintenir l’ordre : 44 %…

C’est le rôle du gouvernement tout entier qui est remis en question : plus d’un Français sur deux estime que les citoyens sont bien plus à même de décider de ce qui est bien pour leur pays que leurs élus et ceux qui les gouvernent.

L’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen a récemment montré combien la défiance face à la parole politique était grande. Le gouvernement a eu beau parler calmement et le plus posément possible, donner des informations, admettre ses faiblesses, pondérer son discours… Il a eu beau essayer de communiquer le mieux possible, personne ne l’a cru, personne ne le croit, personne ne l’a vraiment écouté, si ce n’est pour émettre des doutes sur ce qu’il disait.

Mais cet accident industriel a également montré combien la schizophrénie et la phobie sont devenues omniprésentes. Dès les premières volutes de fumées apparues, c’est unanimement vers le gouvernement, vers le plus haut de l’État que se sont tournés médias et population. Comme des enfants apeurés qui cherchent leur nourrice quand un sale gamin fait exploser un pétard dans le bac à sable, ils se sont immédiatement tournés vers la figure de l’État nounou pour tenter de se rassurer : il fallait, il était impératif, il était évident que l’État savait tout.

Il sait toujours tout sur tout, et ce n’est clairement pas lui qui viendrait démentir ce dogme.

L’épouvantail Seveso

Dès les premières odeurs rependues sur la ville, le pire qui a été évoqué. L’usine était classée Seveso, rien que le nom fait peur. Plus personne ne se souvient vraiment de ce qui s’est passé il y a 43 ans dans le nord de l’Italie, à part qu’il s’est produit quelque chose d’horrible, une catastrophe écologique majeure qui a décimé une région entière de la Lombardie et fait un nombre incalculable de victimes… En fait de catastrophe, c’est surtout la communication des autorités de l’époque qui a été totalement désastreuse, tout autant que le vent de panique qui a suivi et qui a conduit à abattre 77 000 animaux d’élevage.

De cet événement qui n’a fait aucune victime humaine est né la directive Seveso, qui impose aux pays de l’Union européenne un certain nombre de normes en termes de prévention et de gestion de crise pour les sites industriels présentant des risques similaires à ceux de l’usine italienne.

Directives que les plus hautes autorités de l’État ont bien évidemment traitées avec le dédain et l’arrogance qui les caractérisent si bien, faisant fi de l’article L.124-1 du Code de l’environnement qui précise que

« toute personne a le droit d’accéder aux informations relatives à l’environnement détenues, reçues ou établies par les autorités publiques »

et des directives Seveso 1 et 2 qui obligent les pouvoirs publics à publier les études de dangers, l’inventaire des substances dangereuses, les plans d’urgences externes élaborés en consultation avec les riverains etc…

Zorro est arrivé

Mais le plan de gestion de crise, qu’il ait existé ou non, n’a pas eu le temps d’être mis en œuvre. Tout de suite, l’incendie s’est transformé en catastrophe, la crise sanitaire en crise médiatique et les ministres ont été déroutés vers Rouen de toute urgence.

Les pompiers médiatiques ne pouvaient pas laisser les vrais pompiers leur voler la vedette.

Et l’incendie était sacrément de taille, alliant surenchère de gros titres catastrophistes, théories les plus farfelues, angoisses les plus diverses…

Le scénario est maintenant bien rôdé : tout événement grave ou pas, mais médiatiquement banquable est forcément une catastrophe gigantesque qui nécessite l’attention de toutes les autorités pour donner tout l’éclairage qu’il convient et apporter toutes les précisions qui s’imposent. D’ailleurs, si ce n’est pas une catastrophe gigantesque immédiate, c’est forcément une catastrophe gigantesque future et le plus haut de l’État est appelé à montrer sa présence et son attention.

La preuve est irréfutable : toutes les personnes interviewées, forcément représentatives de la totalité de la population et dont les avis tranchés n’ont absolument été ni choisis, ni coupés au montage, ni sortis ne leur contexte, sont toutes en état de panique ultime !

La fin du monde

Et le pire n’est pas là : on ne nous dit pas tout !

Si l’information répétée en boucle par les chaînes d’infos et décortiquée sous toutes les coutures par les commentateurs est incomplète, si les médias ne savent en fin de compte pas quoi dire à part des banalités, c’est bien évidemment parce que l’on nous dit pas tout. Ce n’est absolument pas à cause de l’impératif de boucher les trous en racontant n’importe quoi, ni parce que les journalistes ne savent pas quoi raconter sur un sujet qu’ils ne maîtrisent pas, ni parce que les informations qui leur sont parvenues sont restées empilées dans les boîtes aux lettres des stagiaires en charge de les trier…

Et comme on ne nous dit pas tout, on imagine le pire.

Ainsi l’incendie d’une usine devient un accident majeur qui peut avoir des conséquences sanitaires dramatiques. La nation toute entière est en danger, le gouvernement sera-t-il à la hauteur pour gérer la crise qui menace ? Le spectre du fléau implacable, de l’apocalypse environnementale, de la fin du monde se lève sur la France !

Souvenons-nous juste un petit moment : la bataille de Verdun a duré dix mois, elle a fait 700 000 victimes, deux morts par minute. Le bombardement de Dresde 25 000, celui d’Hiroshima entre 110 000 et 250 000. Le génocide des Tutsis du Rwanda 800 000 victimes en trois mois. Le communisme 100 millions de morts en à peine 70 ans, une personne toutes les deux minutes. Il reste sept zones de guerre actives dans le monde, sept foyers de violence qui ont fait plus de 1000 morts en 2017. Un enfant meurt du paludisme toutes les 2 minutes.

Bon, c’est vrai, ça sent le pneu brûlé dans les rues de Rouen, et c’est très désagréable.

Que veulent encore dire les mots ?

Comment s’étonner du vide intersidéral qui résulte du traitement du moindre état d’âme, de la moindre polémique déclenchée par la moindre petite phrase, quand on traite la moindre information comme s’il s’agissait de la fin du monde ?

Comment s’étonner du catastrophisme médiatique, quand les responsables politiques, au lieu de soutenir les responsables locaux, se placent au premier rang et demandent à ce que tous les projecteurs soient braqués sur eux ?

Que veulent encore dire les mots quand la dimension n’a plus de sens, quand sont confondus risque et réalité, précaution et défaillance, possible et certain ?

On ne peut plus croire les politiques, non pas parce ce qu’ils disent est vrai ou faux, mais parce qu’ils parlent alors qu’ils n’ont pas à le faire. Parce qu’ils font exactement l’inverse de ce pour quoi ils sont élus, payés et investis de leurs pouvoirs : ils parlent au lieu d’obliger les responsables (dans le cas de Rouen : les industriels, les fonctionnaires en charge de mettre en place les directives de sécurité, les services d’urgence…) à parler, à démontrer leur responsabilité.

Ce n’est pas parce que les commentateurs des chaînes d’infos ont répété en boucle que le chef de l’État devait intervenir, que le Premier ministre devait monter au créneau, que les ministres devaient accourir en meute à Rouen que c’est ce qu’il convenait de faire. Sauf que bien sûr, c’est ce qu’il fallait faire pour faire monter les tirages et les chiffres d’audience …

Pantins

Ce que rejettent les Français, ce qui décrédibilise massivement la parole politique, c’est justement cette propension des hommes politiques à parler non pas aux Français, non pas aux citoyens, mais à la presse. À parler de sensationnel à ceux qui ne sont intéressés que par le sensationnel. À parler à des journalistes de problèmes de journalistes. Et surtout, à parler d’eux, exclusivement d’eux, à chaque occasion, à transformer chaque discours en campagne électorale, chaque événement en tribune politique.

Ce n’était pas au président de la République, au Premier ministre, ni même aux ministres de parler de l’incendie de l’usine Lubrizol, mais au chef des pompiers, au patron des services sanitaires, au chef de la police, au procureur de la République : aux personnes qui sont en charge des opérations réelles, aux responsables ayant accès aux informations, aux décisionnaires ayant la responsabilité des décisions… ou plutôt qui devraient avoir la capacité de décider, de répondre de leurs décisions et d’en rendre compte.

Mais cette délégation n’existe pas en France. Les politiques réclament l’exclusivité, ils veulent que se braquent sur eux en permanence les feux des projecteurs. Ils sont devenus tellement obnubilés par leur besoin de se mettre en scène partout et tout le temps qu’ils ne se rendent même plus compte combien leur narcissisme exacerbé est ridicule et les décrédibilise totalement. Ils ne se rendent pas compte qu’à force de demander à ce qu’on les croie et qu’on leur fasse confiance, personne ne leur prête plus attention.

Ce qui fait la grandeur d’un homme, ce n’est pas sa capacité à se montrer grand, mais sa réelle capacité à montrer la grandeur de ceux qui l’entourent.

 

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