L’écriture inclusive aide-t-elle la cause des femmes ?

Working on letter writing by Chris and Jenni(CC BY-NC-ND 2.0)

Tribune libre : l’écriture inclusive ne risque-t-elle pas d’exclure les personnes qui ne se définissent pas par leur genre ? De faire surgir d’autres formes de militantisme dans la langue, jusqu’à lui faire perdre sa fonction de communication ?

Par Philippe Mösching.

L’écriture inclusive a pour objectif d’inclure de manière explicite le genre féminin dans l’écrit. Dans la phrase « les cuisiniers sont au travail » on s’imagine uniquement des hommes. Alors que « les cuisinier.ère.s sont au travail », nous rappelle que les femmes aussi peuvent exercer la cuisine comme métier. En faisant lire des phrases de ce type à des groupes de personnes, on a pu observer l’utilité de l’écriture inclusive à rééquilibrer la représentation de la femme chez le lecteur. Mais au-delà de cette expérience discutable, quels sont les véritables effets sur inégalités hommes-femmes ?

Sur le soutien à la cause féminine, on observe que 52 % des médecins de moins 60 ans sont des femmes et cette proportion augmente pour les tranches d’âge inférieures s’agissant d’une profession qui attire de plus en plus les femmes. Une profession exigeante tant dans le niveau d’étude requis que dans l’implication personnelle qu’elle requiert.

On notera aussi un machisme de tradition plutôt décourageant pour une jeune femme qui veut se lancer dans des études de médecine. Et pourtant voici une des très rares professions pour laquelle il n’existe même pas de nom au féminin ! Seul le très peu usité, femme-médecin ; le très masculin, une médecin ; ou encore, l’échappatoire, une doctoresse, viennent nous rappeler que ce métier existe au féminin.

Curieusement, au Moyen-Âge puis à la Renaissance on trouve trace de noms féminins : une médecienne, une médecine ou une miresse. Ces noms n’ont pas résisté aux vagues de masculinisation de la langue française. On voit là qu’une représentation linguistique exclusivement masculine ne favorise pas la gente masculine comme on aimerait nous le faire croire.

Certaines langues, comme l’anglais, n’ont pas de genre pour les noms propres, et donc pas davantage pour les professions, à quelques exceptions prêt : waiter/waitress pour serveur/serveuse, midwife/male midwife pour sage-femme, qui n’a pas d’équivalent masculin en français, obligeant les hommes intéressés par la profession de se faire appeler sage-femme eux aussi ou, plus techniquement, maïeuticien. Cette neutralité linguistique ne semble pas donner aux femmes une place plus importante dans le monde anglo-saxon comparativement à la France, montrant là aussi que la représentation linguistique n’a pas d’effet égalitaire comme on aimerait nous le faire croire.

Certains noms de professions ou d’activités ont conservé le genre du nom commun dont elles sont dérivées sans que cela nous surprenne ; même lorsqu’il s’agit du féminin. Johnny Hallyday était UNE vedette, même UNE star. La virilité du chanteur n’est pas remise en cause par la présence du féminin. On notera que c’est en intégrant le français que star est devenu féminin, car neutre en anglais, sans provoquer une féminisation du sujet comme on aimerait nous le faire croire.

Esthétique et lisibilité

L’aspect esthétique et la lisibilité sont clairement des défauts importants aux yeux de tous.  « Beaux boulangers inventifs devenez des chefs d’entreprise accomplis ! » deviendra « Beaux.elles boulanger.ère.s inventif.ve.s devenez des chef.effe.s d’entreprise accompli.e.s ! ». Peu lisible et difficile à rédiger, croyez-moi. Mais surtout, quelle lecture orale adopter ? Au masculin, on perdrait tout l’intérêt et on mettrait en évidence l’exclusion du genre féminin qui existe à l’écrit ; au féminin, on se risquerait à la critique de l’exclusion évidence du masculin, et la double lecture aurait peu de chance de s’imposer.

Le bulletin municipal pour homme

En lisant le bulletin municipal ce matin, je reconnais l’usage de l’écriture inclusive dans le mot du maire et je ne peux m’empêcher d’y voir la confirmation de son penchant électoraliste pour le Camp du Bien. Pas de chance pour lui, le reste du bulletin est au masculin. J’ai donc l’impression, à l’exception du mot du maire, d’avoir lu la version pour homme du bulletin municipal. Le piège s’est refermé sur celui qui l’a tendu.

Le pire est à venir

Inutile, inefficace, inesthétique, illisible, peu pratique, peu économique, la critique s’arrête-t-elle là ? Hé bien non, le pire reste à venir. En se focalisant sur le genre, l’écriture inclusive impose au lecteur de faire un choix entre masculin et féminin. La tolérance et la liberté, qui heureusement progressent, ont permis de mettre en lumière une partie de la population qui ne se reconnaît pas dans le schéma binaire féminin-masculin.

Ces personnes, transgenres ou pas, sont en droit de se sentir définitivement exclues par cette écriture se voulant inclusive. De plus, cette polarisation sur le critère du genre impose un axe de lecture qui n’est pas nécessairement représentatif. Un homme très âgé peut avoir une représentation de lui-même comme personne âgée plus qu’homme, si, par exemple, il se sent plus proche d’autres femmes âgées que d’autres hommes dans la force de l’âge.

Ceci vaut pour tout individu qui n’adopte pas une lecture du monde sur le critère opposant les femmes aux hommes. En imposant une lecture opposant le féminin au masculin, premièrement, on exclut ceux pour lesquels ce critère n’est pas significatif et, deuxièmement, on crée une opposition. Sans surprise, on trouve là les bases d’un féminisme militant qui s’oppose à l’universalisme et l’humanisme. C’est donc une écriture qui exclut et qui oppose et non pas une écriture inclusive comme on aimerait nous faire croire.

L’alternative : la neutralité de fait ou de représentation

Alors, que faire ? Conserver nos vieilles habitudes héritées de la masculinisation de notre langue ? À la source de notre langue, le latin prévoyait le genre neutre qui phonétiquement se rapprochait davantage du masculin, mais cette explication linguistique ne suffit pas. La recherche de la neutralité doit être réactualisée. L’emploi de termes neutres, aussi nommés épicènes, permet d’affirmer l’universalité du genre humain, évitant ainsi d’imposer un axe de lecture, de devoir choisir son genre, et proposant une lecture simplifiée et esthétique.

Le plus étonnant est que des mots épicènes existent dans la langue française, tel que élève ou membre. « Les élèves entrent en classe », tout le monde est inclus, les garçons, les filles, ceux qui hésitent, mais aussi les handicapés, les malades, les pauvres, les grands, les étrangers, les intellos, les sportifs, les Noirs, les Chinois, les Juifs, etc. Ce qui qui compte est leur qualité d’élève, mise en évidence sans opposition et sans faire de catégories. Le mot personne est également neutre, bien qu’il n’existe qu’au féminin. Pourtant, dans la phrase « une personne est arrivée », aucun homme ne se sent exclu.

Le mot médecin prend également ce chemin : dans la phrase « mon médecin m’a rassuré », le médecin peut très bien être un femme. On voit ainsi une inversion des causes et des effets. Ce n’est pas en féminisant les noms que les femmes se créeront mentalement des possibilités ; mais c’est au contraire en investissant ces possibilités que les représentations verbales en deviendront neutres.

À force de voir de plus en plus de femmes médecins, le mot médecin devient neutre et représente autant une femme qu’un homme. Ceci rend l’adoption de l’écriture inclusive non seulement vaine, mais souligne le risque pervers de penser que la féminisation des mots est l’aboutissement du combat. La novlangue inventée par G. Orwell dans son roman dystopique 1984 avait pour but de modifier les comportements par la langue, l’écriture inclusive s’en inspire, mais échoue là aussi contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire.

La voie de l’universalité et de la neutralité

Pourtant, l’écriture incluse gagne du terrain par la pression d’un féminisme militant qui a trouvé là un combat de plus à mener. Un combat qui se range lui-même dans le Camp du Bien pour mieux infiltrer les institutions et dont toute tentative de démasquage passe pour un nouveau machisme.

Élevons-nous pour faire triompher l’universalisme, pour éviter les partitions et les oppositions, pour offrir toutes les chances et tous les accès possibles au plus grand nombre, pour combattre sans relâche et sans complaisance toutes les discriminations. Notre langue y trouvera naturellement une neutralité de représentation qui signifiera l’évolution de la société vers davantage de tolérance et d’ouverture à l’autre. Ne nous laissons pas berner par ce qu’on aimerait nous faire croire !

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