L’écriture inclusive ou le triomphe du ressentiment

Que cherchent les extrémistes qui veulent nous imposer l’écriture inclusive ?

Par Jean-Pierre Dumas.

Pour Nietzsche, l’histoire de l’humanité peut se résumer en un combat visible et invisible entre le désir par une minorité (« les forts ») d’exprimer la puissance moyennant la force et le désir par une majorité (« les faibles »), de la combattre par les mots, par le droit et la morale.

Dans ce combat inégal, ce sont « les faibles » qui l’emportent sur « les forts », « il faut protéger les faibles contre les forts». La force est la volonté de domination, la faiblesse ne peut, par définition, se manifester en utilisant les mêmes armes, elle utilisera un subterfuge, les mots et la morale en renversant le sens des mots.

Nietzsche interroge ceux qui produisent les mots et leurs désirs inconscients. Ceux qui dirigent la société produisent les mots, ils donnent des appellations, ils décident du sens des mots, en ce faisant, ils créent des valeurs « l’origine du langage est un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent » (Deleuze, Nietzsche et la philosophie, 2010). « En créant le langage, ils (les nobles, les puissants) se sont arrogé le droit de créer les valeurs, de donner des noms à ces valeurs. » (Nietzsche, Généalogie de la Morale, I, §2).

Les mots ne sont pas neutres

Donc la philologie pour Nietzsche consiste à interroger celui qui parle et qui nomme. Les mots ne sont pas neutres, « Un mot ne veut dire quelque chose que dans la mesure où celui qui le dit veut quelque chose en le disant » (Deleuze, 2010). Donc, la question que l’on devrait se poser devrait être : à qui l’applique-t-il et dans quelle intention crée-t-il tels mots ? « La transformation du sens d’un mot signifie que quelqu’un d’autre (une autre force) s’en empare, l’applique à autre chose parce qu’il veut quelque chose de différent. » (Deleuze, 2010).

Prenons l’exemple tiré de Nietzsche (Généalogie de la morale, 1887) ; certains mots ont changé de sens au cours de l’histoire au point de subir une inversion de sens. « Bon » dans la période présocratique était un terme défini par les maîtres, les nobles, les puissants et les hommes de condition supérieure qui estimaient que leurs actes étaient par définition bons et ils n’avaient pas à se justifier « Je suis bon, donc tu es méchant ». Ils ne se comparent pas à des valeurs supérieures ou transcendantes. Ils créent les valeurs. Nietzsche, qui était aussi un philologue, a découvert qu’à l’époque présocratique, dans de nombreuses langues : « bon = noble = puissant = beau = heureux » (GM, I §7). C’est à l’époque de la guerre de 30 ans que le mot a acquis son sens actuel.

La caste des prêtres, peu apte à l’action, n’a eu de cesse de s’opposer aux seigneurs et finalement « n’a su avoir raison de ses ennemis que par un renversement total de leurs valeurs » (GM, I §7) en changeant/inversant le sens même du mot, le bon au sens de « noble », « âme distinguée » a pris les caractéristiques des faibles, ils ont décrété « que seuls les misérables sont les bons, seuls les pauvres, les impuissants, les nécessiteux sont les bons… tandis que vous, les nobles et les puissants, vous êtes de toute éternité les méchants, les cruels… », (Nietzsche, GM, §7).

Transmutation des valeurs

À cette inversion du sens des mots correspond une transmutation des valeurs. Le même mot signifie, suivant les époques et la classe dominante, deux choses opposées. On est passé de bon = fort à bien = faible. C’est l’apparition du bien et du mal (Deleuze, 1962) qui remplace le bon et le méchant dans le sens inverse. Le bon (éthique) au sens premier devient le méchant (morale) et le mauvais (éthique), au sens du faible, devient le bien (morale). Le bien et le mal ne sont pas le bon et le mauvais, mais leur renversement.

Dans ce cas, le bien n’est pas une affirmation, mais une négation, un principe de précaution et de non-action. Ces valeurs cachent une méfiance (Nietzsche, qui ne donne pas dans la nuance, parle de « haine ») contre la vie. C’est une morale du ressentiment, « le ressentiment devient créateur et engendre des valeurs » (GM, I §10). C’est une morale de la passivité. L’homme faible se définit par rapport à quelqu’un, il dit : « Tu es méchant, donc je suis bon ».

Le fait de dire tu es méchant, je suis le contraire de ce que tu es, donc je suis bon, semble impliquer une identité avec une simple inversion de signe. Le bon décide qu’il est bon parce qu’il est fort, le faible décide qu’il est bon et fait croire que s’il n’utilise pas la force, c’est par vertu. Or il n’en est rien, les faibles ne peuvent utiliser, par définition, les armes des forts : la force, l’affirmation ou les conquêtes « nous les faibles, nous ne faisons aucune chose pour laquelle nous ne sommes pas assez forts » (Nietzsche, GM I, §13). Le faible considérera que la vertu consiste à s’opposer aux valeurs du fort.

L’agneau philosophe

Prenons, nous dit Nietzsche, (GM, I,13), l’exemple d’un agneau philosophe, il se plaint des rapaces qui les mangent, les agneaux les considèrent donc comme méchants, rien de plus logique. Moi agneau, je ne suis pas en mesure de manger les rapaces, donc mon impuissance va devenir source de mes valeurs. Il va dire « soyons différents des méchants, soyons bons ! Or est bon tout ce qui ne fait violence à personne (l’opposé des valeurs du rapace)… qui ne se venge pas, et qui remet à Dieu la vengeance… qui demande peu à la vie, comme nous les patients, les humbles, les justes. » (GM, I, 13).

Certes, tout cela est très beau, très noble, mais si les agneaux étaient des loups ou des aigles, tiendraient-ils ce même langage, auraient-ils les mêmes valeurs ? Tout l’art du faible est de nous convaincre que sa faiblesse « est un exploit délibéré, quelque chose de voulu, une action, une qualité» (GM, I, §13).

Le drame de Nietzsche est qu’on l’a limité à ses mots extrêmes, racistes et incantatoires, on a souvent oublié qu’il nous lègue une méthode de raisonnement. Rechercher dans le langage les fausses monnaies, les intérêts cachés véhiculés par les mots ; ils cachent un pouvoir latent qui est l’expression d’une caste dominante qui n’est plus celle des « forts ». Les valeurs sur lesquelles nous reposons sont relatives à l’époque et à ceux qui les prônent.

Il faut s’interroger sur ce que veut dire celui qui construit les mots, d’où la nécessité d’une « généalogie » du langage qui sous-tend « la généalogie de la morale ». Nous vous proposons l’exercice suivant : remplacer le mot « fort » (au sens premier du terme) par chef d’entreprise (je n’ose pas utiliser le terme capitaliste) et « faible » par socialiste et vous verrez que ça marche pas mal. C’est ça la modernité de Nietzsche.

Ainsi il y a une guerre souterraine du sens des mots, celui, ou plutôt aujourd’hui, celle qui domine (il y a longtemps que ce n’est plus le fort) donne un sens nouveau aux mots et cherche ainsi un nouveau pouvoir. Aujourd’hui, on ne dit plus Madame le ministre, Mme le directeur mais la directrice (qui était réservée aux directrices d’école).

Demain devra-t-on écrire l’écriture des précieuses ridicules : « Très fier.ère.s d’avoir publié le premier manuel scolaire d’écriture inclusive » ? Le plus inquiétant c’est que demain certains professeurs Trissotin obligeront nos enfants et petits-enfants, sous une nouvelle dictature intellectuelle, à apprendre ce nouveau.elle langage.ue.

Pour répondre à la question de Nietzsche, que cherchent ces féministes extrémistes ? Se venger de l’outrage fait à leur sexe durant des siècles ? Elles sont, comme la Marquise de Merteuil, le talent en moins, nées pour venger leur sexe et humilier les mâles, qui, dans leur monde, sont toujours dominants.

N’est-ce pas l’exemple de la morale du ressentiment ? Ainsi dans chaque mot masculin résiderait un monstre (mâle) prêt à abuser, violenter les femmes endormies. L’écriture inclusive viserait à émasculer ces incubes imaginaires. Le ressentiment « fait naître une haine, une haine féroce, la haine la plus intellectuelle et la plus venimeuse qui soit. » (Nietzsche GM, §7).